Romans

Un amour de Swann ?


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  • Mais, tandis que chacune de ces liaisons, ou chacun de ces flirts, avait Ă©tĂ© la rĂ©alisation plus ou moins complète d’un rĂŞve nĂ© de la vue d’un visage ou d’un corps que Swann avait, spontanĂ©ment, sans s’y efforcer, trouvĂ©s charmants, en revanche, quand un jour au théâtre il fut prĂ©sentĂ© Ă  Odette de CrĂ©cy par un de ses amis d’autrefois, qui lui avait parlĂ© d’elle comme d’une femme ravissante avec qui il pourrait peut-ĂŞtre arriver Ă  quelque chose, mais en la lui donnant pour plus difficile qu’elle n’était en rĂ©alitĂ© afin de paraĂ®tre lui-mĂŞme avoir fait quelque chose de plus aimable en la lui faisant connaĂ®tre, elle Ă©tait apparue Ă  Swann non pas certes sans beautĂ©, mais d’un genre de beautĂ© qui lui Ă©tait indiffĂ©rent, qui ne lui inspirait aucun dĂ©sir, lui causait mĂŞme une sorte de rĂ©pulsion physique, de ces femmes comme tout le monde a les siennes, diffĂ©rentes pour chacun, et qui sont l’opposĂ© du type que nos sens rĂ©clament. Pour lui plaire elle avait un profil trop accusĂ©, la peau trop fragile, les pommettes trop saillantes, les traits trop tirĂ©s. Ses yeux Ă©taient beaux, mais si grands qu’ils flĂ©chissaient sous leur propre masse, fatiguaient le reste de son visage et lui donnaient toujours l’air d’avoir mauvaise mine ou d’être de mauvaise humeur. Quelque temps après cette prĂ©sentation au théâtre, elle lui avait Ă©crit pour lui demander Ă  voir ses collections qui l’intĂ©ressaient tant, « elle, ignorante qui avait le goĂ»t des jolies choses », disant qu’il lui semblait qu’elle le connaĂ®trait mieux, quand elle l’aurait vu dans « son home » oĂą elle l’imaginait « si confortable avec son thĂ© et ses livres », quoiqu’elle ne lui eĂ»t pas cachĂ© sa surprise qu’il habitât ce quartier qui devait ĂŞtre si triste et « qui Ă©tait si peu smart pour lui qui l’était tant ». Et après qu’il l’eut laissĂ©e venir, en le quittant, elle lui avait dit son regret d’être restĂ©e si peu dans cette demeure oĂą elle avait Ă©tĂ© heureuse de pĂ©nĂ©trer, parlant de lui comme s’il avait Ă©tĂ© pour elle quelque chose de plus que les autres ĂŞtres qu’elle connaissait, et semblant Ă©tablir entre leurs deux personnes une sorte de trait d’union romanesque qui l’avait fait sourire.

    (extrait d’Un amour de Swann, deuxième partie du roman Du cĂ´tĂ© de chez Swann, le premier tome d’À la recherche du temps perdu, de Marcel Proust)


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