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Un dilemme, Joris-Karl Huysmans, chapitre IV ?

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  • Du haut de son comptoir, Madame Champagne aimait Ă  s’écouter parler. Elle Ă©tait asthmatique et obĂšse, blanche et bouffie, trop cuite. Dans ses tissus relĂąchĂ©s, des rides se croisaient en tous sens, zĂ©brant le front, lĂ©zardant les yeux, lacĂ©rant les joues ; ces rides Ă©taient creusĂ©es sur sa face, en noir, de mĂȘme que si la poussiĂšre des Ăąges avait pĂ©nĂ©trĂ© sous la peau et imprĂ©gnĂ© d’ineffaçables raies, le derme.

    Elle Ă©tait loquace et baguenaudiĂšre, convaincue de son importance, rĂ©vĂ©rĂ©e par le quartier qui la rĂ©putait influente et juste. Elle Ă©tait, en effet, la providence des pauvres, rĂ©digeant des placets qu’elle adressait aux grands noms de France qui les accueillaient souvent, sans qu’on sĂ»t pourquoi.

    En revanche, ses affaires personnelles rĂ©ussissaient moins ; elle exploitait, rue du Vieux-Colombier, prĂšs de la Croix-Rouge, une boutique mal achalandĂ©e de papeterie et de journaux, gagnant assez pour ne pas ĂȘtre mise en faillite : mais elle s’estimait quand mĂȘme heureuse, car les plus intimes de ses souhaits Ă©taient exaucĂ©s, ses penchants au cancanage enfin satisfaits dans ce magasin qui simulait une vĂ©ritable agence de renseignements, une sorte de petite prĂ©fecture de police oĂč, sur des sommiers judiciaires parlĂ©s Ă©taient relatĂ©s, Ă  dĂ©faut de condamnations et de crimes, les cocuages et les disputes, les emprunts rendus et les dettes inapaisĂ©es des mĂ©nages.

    En tĂȘte des pauvresses qu’elle protĂ©geait et recommandait Ă  la charitĂ© des grandes dames, figurait Mme Dauriatte, une femme de soixante huit ans, maigre et voĂ»tĂ©e, avec des yeux confits, une bouche vide et rentrĂ©e, une mine papelarde. Elle tenait de l’ancienne poseuse de sangsues, mais plus encore de ces mendiantes qui sollicitent la charitĂ© sous le porche des Ă©glises, et elle les frĂ©quentait, en effet, au mieux avec les prĂȘtres de Saint-Sulpice, vivant d’une dĂ©votion Ă©galement rĂ©partie sur Mme Champagne et sur la Vierge.

    Ce jour-lĂ , Mme Dauriatte, assise sur une chaise dans la boutique de la papetiĂšre, se lamentait de ses jambes qui refusaient de la porter, de ses pied, envahis par un potager d’oignons, de ses large, pieds cultivĂ©s qui nĂ©cessitaient le constant usage de bottes munies de poches.

    Mme Champagne hochait le chef, en guise de consolante adhĂ©sion, quand soudain elle s’écria :

    — Tiens, mais c’est Sophie ! Ah bien, vrai, elle en a des yeux !

    — OĂč ça ? demanda Madame Dauriatte, en allongeant le cou.

    La papetiĂšre n’eut pas le temps de rĂ©pondre ; la porte s’ouvrit dans un choc de timbre, et Sophie Mouveau, les paupiĂšres pochĂ©es par les larmes, entra et se prit Ă  sangloter devant les deux femmes.

    — Voyons, qu’est-ce qu’il y a ? demanda Madame Champagne.

    — Faut toujours pas pleurer comme ça ! fit en mĂȘme temps Madame Dauriatte.

    Elles s’empressĂšrent autour d’elle, la poussĂšrent sur un siĂšge, la contraignirent Ă  boire du vulnĂ©raire Ă©tendu d’eau afin de la rĂ©conforter, et elles profitĂšrent de l’occasion pour s’adjuger un petit verre.

    — Nous pouvons tout entendre maintenant, dĂ©clara Madame Dauriatte qui se passa le revers de la manche sur la bouche.

    Et, harcelée par les deux femmes dont les yeux grésillaient de curiosité, Sophie raconta la scÚne qui avait eu lieu entre elle et le grand-pÚre de Jules.

    Il y eut un moment de silence.

    — Vieux mufle, va ! s’écria Madame Dauriatte, laissant Ă©chapper par cette injure, comme par une soupape, l’indignation qui pressait sa vieille Ăąme.

    Madame Champagne, qui était femme de sang froid, réfléchissait.

    — Et il revient quand ? dit-elle à Sophie.

    — Demain, avant midi.

    Alors la papetiĂšre leva le doigt et, ainsi qu’un oracle, profĂ©ra cette sentence : — Nous n’avons pas de temps Ă  perdre ; mais, c’est moi qui te le dis, tu n’as rien Ă  craindre. Tu es enceinte, n’est-ce pas ? Eh bien alors la famille te doit une pension alimentaire ; je ne suis pas ferrĂ©e sur la justice, mais je sais tout cela ; le tout est de ne pas se laisser embobiner. Du reste, aussi vrai que je m’appelle Madame Champagne, je vas lui montrer, moi Ă  ce vieux crocodile, de quel bois je me chauffe ! — Et elle se leva. — Mon chapeau, mon chĂąle, dit-elle Ă  Madame Dauriatte, figĂ©e d’admiration. — Elle les mit. — Je vous laisse la boutique en garde jusqu’à tout Ă  l’heure, ma chĂšre ; — quant Ă  toi, ma fille, ne t’abĂźme pas les yeux Ă  pleurer et suis-moi : nous allons Ă  cĂŽtĂ©, chez mon homme d’affaires.

    Devant l’assurance si virilement exprimĂ©e par Madame Champagne, Sophie renfonça ses larmes.

    — C’est un homme trùs bien, vois-tu, que M. Ballot, disait la papetiùre, en route ; cet homme-là, il ferait suer de l’argent à un mur, puis rien ne l’embarrasse, il sait tout, tu vas voir ; c’est là, montons, non, attends que je souffle.

    Elles gravirent pĂ©niblement les trois Ă©tages, s’arrĂȘtĂšrent devant une porte dĂ©corĂ©e d’une plaque de cuivre dans laquelle Ă©tait incrustĂ©e en rouge et noir cette inscription : « Ballot, receveur de rentes, tourner le bouton, s.v.p. » Madame Champagne haletait, couchĂ©e sur la rampe ; — c’est-il donc bĂȘte d’ĂȘtre grosse comme cela, soupira-telle ; puis, elle rejeta prĂ©cipitamment des bouffĂ©es d’air, se moucha, et, la mine recueillie, de mĂȘme que si elle fĂ»t entrĂ©e dans une chapelle, elle ouvrit la porte.

    Elles pĂ©nĂ©trĂšrent dans une salle Ă  manger convertie en bureau, dont la fenĂȘtre Ă©tait obstruĂ©e par deux tables en bois peintes en noir, avec des gens courbĂ©s dessus, l’un vieux, le crĂąne garni de duvet de poule ; l’autre, jeune, rachitique et velu ; aucun de ces deux employĂ©s ne daigna tourner la tĂȘte.

    — M. Ballot est-il visible ? demanda Madame Champagne.

    — Sais pas, fit le vieillard, sans bouger.

    — Il est occupĂ©, jeta le jeune homme par-dessus son Ă©paule.

    — Alors, nous attendrons.

    Et Madame Champagne s’empara des chaises qu’on ne lui offrait point. Elles s’assirent, sans parler ; Sophie restait, les yeux baissĂ©s, incapable de rĂ©unir deux idĂ©es, mal remise encore du coup assĂ©nĂ©, le matin, par le notaire ; la papetiĂšre regardait la piĂšce, meublĂ©e de casiers gris, de cartons, de liasses attachĂ©es avec des sangles ; ça sentait les bottes mal dĂ©crottĂ©es, le graillon et l’encre sĂšche ; Ă  certains instants, un bruit de voix s’entendait derriĂšre une porte Ă  tambour vert, en face de la croisĂ©e.

    — C’est lĂ  qu’est son bureau, dit confidentiellement Mme Champagne Ă  sa protĂ©gĂ©e que cette intĂ©ressante rĂ©vĂ©lation ne dĂ©soucia point.

    Alors la papetiĂšre rĂ©cola dans sa cervelle les pensĂ©es qu’elle dĂ©libĂ©rait d’émettre ; puis, pour tuer le temps, elle considĂ©ra les souliers du vieil employĂ©, leurs tiges dĂ©chirĂ©es, leurs Ă©lastiques tortillĂ©s comme des vers, leurs talons gauchis ; elle commençait Ă  s’endormir, quand le tambour vert s’écarta devant l’homme d’affaires qui reconduisit un client jusqu’au palier, avec force salutations, revint et, reconnaissant Mme Champagne, la pria d’entrer.

    Les deux femmes, debout, dĂšs qu’il avait paru, le suivirent, sur la pointe des pieds dans son cabinet ; courtoisement, il leur dĂ©signa des chaises, se renversa sur son fauteuil d’acajou, en hĂ©micycle, et, jouant nonchalamment avec un Ă©norme coupe-papier en forme de rame, il invita ses clientes Ă  lui faire connaĂźtre l’objet de leur visite.

    Sophie commença son histoire, mais Mme Champagne parlait en mĂȘme temps, greffant de ses rĂ©flexions personnelles la narration dĂ©jĂ  confuse des faits. FatiguĂ© par cet inextricable verbiage, M. Ballot voulut poser les questions, une Ă  une et il supplia Mme Champagne de se taire et de laisser d’abord s’expliquer la personne directement en cause.

    — Et vous dĂ©sirez maintenant… fit-il aprĂšs qu’il fut au courant de la situation.

    — Mais, nous dĂ©sirons qu’il lui soit rendu justice, s’écria la papetiĂšre qui jugea le moment venu de prendre la parole. La pauvre enfant est enceinte de ce garçon ; lui, il est mort, il ne peut plus rien pour elle, ça c’est clair, mais la famille lui doit, je pense bien, une petite rente, quand ça ne serait que pour payer les mois de nourrice et Ă©lever le gosse ! comme c’est des pouacres et des sans-cƓur qui lui ont dit qu’ils la mettraient comme ça sur le pavĂ©, demain, je viens savoir ce qu’il y aurait Ă  faire.

    — Rien, ma chùre Dame.

    — Comment, rien ! s’exclama la papetiĂšre au comble de la stupeur. — Mais alors, le pauvre monde, il ne serait donc plus protĂ©gĂ© ! il y aurait donc des gens qui pourraient mettre les autres sur la paille, quand ça leur dirait !

    M. Ballot haussa les Ă©paules. — Le logement Ă©tait au nom du dĂ©funt, les meubles aussi, n’est-ce pas ? bon ; — d’autre part, M. Jules a des hĂ©ritiers, eh bien, ces hĂ©ritiers ont le droit d’agir, dans l’espĂšce, ainsi que bon leur semble ! Quant Ă  cet enfant posthume qui vous paraĂźt crĂ©er des titres Ă  Mademoiselle, c’est une pure et simple erreur ; rien, absolument rien, vous m’entendez, ne peut les forcer Ă  reconnaĂźtre que la paternitĂ© de cet enfant appartient Ă  M. Jules.

    — Si c’est Dieu possible ! Ă©touffa Mme Champagne.

    — C’est ainsi ; le Code est là et il formel, dit l’homme d’affaires, en souriant.

    — Ah bien, il est propre, votre Code ! je me demande ce qu’il y a dedans, moi, si des situations comme celle de Sophie n’y sont pas rĂ©glĂ©es !

    — Mais si, elles sont rĂ©glĂ©es, ma bonne dame Champagne, et la preuve est qu’il est interdit Ă  Mademoiselle de rĂ©clamer quoi que soit par les voies lĂ©gales.

    — Viens, viens, ma fille, cria la papetiĂšre qui s’exaspĂ©rait. Elle se leva. — On voit bien que les lois sont fabriquĂ©es par les hommes, tout pour eux, rien pour nous ; je lui arracherais les yeux, moi, au grand-pĂšre de Jules, si je le tenais, ce serait toujours autant de fait !

    Et poussĂ©e Ă  bout par le rire narquois de M. Ballot, Mme Champagne perdit complĂštement la tĂȘte et affirma que si jamais un homme se permettait envers elle des abominations de la sorte, elle se vengerait, coĂ»te que coĂ»te, quitte Ă  passer en Cour d’assises ; ajouta, du reste, qu’elle se fichait, comme de Colin-Tampon, de la police, des prisons, des juges, divagua pendant dix bonnes minutes, excitĂ©e par M. Ballot qui, ne voyant aucun profit Ă  tirer de cette affaire, s’amusait pour son propre compte, trĂšs sympathique au fond Ă  ce notaire de province dont il apprĂ©ciait, en connaisseur, l’adroit dilemme.

    Quant Ă  Sophie, elle demeurait immobile, clouĂ©e debout, les yeux fixes. Depuis le matin, cette pensĂ©e qu’elle allait rĂŽder, sans argent, sans domicile, jetĂ©e comme un chien dehors, s’était Ă©moussĂ©e ; Ă  cette souffrance prĂ©cise et aiguĂ«, avait succĂ©dĂ© une dĂ©solation vague presque douce ; elle dormait tout Ă©veillĂ©e, incapable de rĂ©agir contre cet alanguissement qui la berçait. Elle ne pleurait plus, se rĂ©signait, s’abandonnait a Mme Champagne, remettant son sort entre ses mains, se dĂ©sintĂ©ressant mĂȘme de sa propre personne, s’apitoyant avec la papetiĂšre sur le malheur d’une femme qui la touchait de trĂšs prĂšs, mais qui n’était plus absolument elle.

    Ne comprenant pas cet amollissement, cette indiffĂ©rence hĂ©bĂ©tĂ©e, qui rĂ©sulte de l’excĂšs mĂȘme des larmes, Mme Champagne s’agaça.

    — Mais remue-toi donc, dit-elle ; joue donc pas ainsi les chiffes ! — usant, dans cette exclamation, son reste de colùre ; puis elle se remit un peu et, plus d’aplomb, s’adressa à l’agent d’affaires.

    — Alors, Monsieur Ballot, c’est tout ce que vous pouvez nous dire ?

    — HĂ©las ! oui, ma brave dame ; je regrette de ne pouvoir vous assister dans cette Ă©preuve, et il les poussa poliment vers la porte, protestant d’ailleurs de son dĂ©vouement, assurant Mme Champagne, en particulier, de sa haute estime.

    Elles se retrouvĂšrent, anĂ©anties, dans la boutique. Ce fut alors au tour de Mme Dauriatte de s’emporter. — Mme Champagne gisait, dans son comptoir, la tĂȘte entre les mains, secouĂ©e de temps en temps par les vocifĂ©rations de sa vieille amie dont l’intelligence fut, ce jour-lĂ , plus spĂ©cialement incohĂ©rente. À propos de Sophie, elle en vint, sans transition raisonnable, Ă  parler d’elle-mĂȘme, Ă  retracer la vie de feu Dauriatte, son mari, un homme dont elle avait ignorĂ© ou oubliĂ© la position sociale, car si elle se rappelait qu’il portait de l’or sur ses habits, elle ne pouvait dire au juste s’il avait Ă©tĂ© marĂ©chal de France ou tambour-major, vendeur de pĂąte Ă  rasoir ou suisse.

    Cette douche d’histoires endormit la papetiĂšre que les Ă©motions avaient brisĂ©e ; une cliente qui marchanda des plumes la rĂ©veilla.

    Elle s’étira et songea au dĂźner ; l’heure s’avançait ; on convint que Mme Dauriatte irait chercher aux « Dix-huit Marmittes », une gargote situĂ©e rue du Dragon, prĂšs de la Croix-Rouge, deux potages et deux parts de gigot, pour trois. — Je vais moudre le cafĂ©, tandis que vous achĂšterez des provisions, conclut Madame Champagne, et pendant ce temps Sophie mettra le couvert.

    Vingt minutes aprĂšs, elles Ă©taient installĂ©es dans l’arriĂšre-boutique, exclusivement meublĂ©e d’une table ronde, d’une fontaine, d’un petit fourneau et de trois chaises.

    Sophie ne pouvait avaler ; les morceaux lui bouchaient la gorge.

    — Allons, ma belle, disait Madame Dauriatte, qui mangeait ainsi qu’un ogre, il faut vous forcer un peu.

    Mais la jeune fille secouait la tĂȘte, donnant Ă  Titi, le petit chien-loup de la papetiĂšre, la viande qui se figeait dans son assiette.

    Et comme Madame Dauriatte insistait.

    — Laissez-la, le chagrin nourrit, attesta judicieusement Madame Champagne qui n’ayant, elle aussi, ce soir-lĂ , aucun appĂ©tit, s’alimentait du moins avec des verres d’un liquide rouge.

    Madame Dauriatte opina du bonnet, mais ne souffla mot, car elle avait des joues telles que des balles ; et des rigoles de jus serpentaient jusqu’à son menton, tant elle se hñtait à torcher les plats.

    — Voyons maintenant, fit la papetiĂšre qui Ă©teignit sa lampe Ă  esprit de bois et versa l’eau chaude sur le cafĂ©, — voyons, parlons peu, mais parlons bien : Sophie comment allez-vous faire demain ?

    La jeune fille eut un geste douloureux d’épaules.

    — Il faudrait peut-ĂȘtre aller voir le propriĂ©taire, hasarda Madame Champagne, et lui demander un rĂ©pit de quelques jours.

    — Oh ! c’est des bourgeois ! ils s’entendent toujours entre eux contre le pauvre monde ! laissa Ă©chapper, dans une confuse lueur de bon sens, Madame Dauriatte.

    — Le fait est que le vieux lui a certainement rendu visite, afin de pouvoir emporter demain les meubles, murmura Madame Champagne ; il est mĂȘme bien capable de lui avoir donnĂ© de l’argent pour qu’il vous expulse. — Oh ! les sans-cƓur ! — Eh, moi, c’est Ă©gal, je m’empĂȘcherais, malgrĂ© toutes leurs lois, d’ĂȘtre ainsi fichue dehors ; non, vrai, lĂ , ils seraient trop contents !

    Elle s’arrĂȘta net, regardant Sophie qui buvait son cafĂ©, goutte Ă  goutte, avec sa petit cuiller, et elle s’écria :

    — Bois pas comme ça, ma fille, ça donne des vents !

    — Puis elle demeura, pendant une seconde, absorbĂ©e, cherchant Ă  relier le fil de ses idĂ©es interrompu par ce conseil ; n’y parvenant pas : — Suffit, reprit-elle ; ce que je voulais dire, en somme, c’est que quand il y en a pour deux, il en a pour trois ; j’ai pas le sou, ma fille, mais ça ne fait rien ; si l’on te chasse, tu viendras ici et t’auras, en attendant, le vivre et la niche.

    Soudain une nouvelle idée lui germa dans la cervelle.

    — Tiens mais… comme tu n’es pas trĂšs dĂ©brouillarde, si demain c’était moi qui parlais Ă  ta place au grand-pĂȘre de Jules ; peut-ĂȘtre qu’en le raisonnant j’obtiendrais qu’il t’indemnise.

    Sophie accepta avec empressement.

    — Ah ! madame Champagne, que vous ĂȘtes donc bonne, fit-elle, en l’embrassant ; moi toute seule, je ne m’en serais jamais tirĂ©e.

    Ce fut dans la sombreur de sa dĂ©tresse un jet de lumiĂšre. PersuadĂ©e de la haute intelligence de la papetiĂšre, convaincue de sa parfaite Ă©ducation, elle n’hĂ©sitait pas Ă  croire que sa prĂ©sence lui serait prĂ©ventive et propice ; elle se rendait justice Ă  elle-mĂȘme, s’avouait peu comprĂ©hensive, peu adroite. Quand elle avait quittĂ© son pays, un petit village prĂšs de Beauvais, elle ne savait rien, n’avait reçu aucune Ă©ducation de ses pĂšre et mĂšre qui la rouaient simplement de coups. Son histoire Ă©tait des plus banales. TraquĂ©e par le fils d’un riche fermier et lĂąchĂ©e aussitĂŽt aprĂšs le carnage saignant d’un viol, elle avait Ă©tĂ© Ă  moitiĂ© assommĂ©e par son pĂšre qui lui reprochait de n’avoir pas su se faire Ă©pouser ; elle s’était enfuie et s’était placĂ©e, en qualitĂ© de bonne d’enfant, Ă  Paris, dans une famille bourgeoise qui la laissait Ă  peu prĂšs mourir de faim.

    Par hasard Jules la rencontra ; il s’amouracha de cette belle fille fraĂźche, qui tĂ©moignait, Ă  dĂ©faut d’éducation, d’un caractĂšre aimant et d’un certain tact. HabituĂ©e aux rebuffades, elle s’éprit Ă  son tour de ce jeune homme timide et un peu gauche qui la dorlotait au lieu de la commander ; joyeusement, elle accepta la proposition de vivre avec lui. Leur mĂ©nage n’avait cessĂ© d’ĂȘtre heureux ; elle, attentive Ă  plaire Ă  son amant, se dĂ©grossissait, abandonnait peu Ă  peu la quiĂ©tude de ses pataquĂšs, savait Ă  propos se taire ; lui, qui dĂ©testait les bals, les cafĂ©s, les filles dĂ©lurĂ©es devant lesquelles il perdait toute contenance, Ă©tait satisfait de rester dans sa chambre prĂšs d’une femme dont la douceur un peu moutonniĂšre l’enhardissait, en le mettant Ă  l’aise, puis le jour Ă©tait venu oĂč elle s’était sentie enceinte, et l’enfant avait Ă©tĂ© bravement acceptĂ© par Jules, flattĂ© Ă  son Ăąge de contracter dĂ©jĂ  de sĂ©rieuses charges.

    Tout Ă  coup, sans qu’on sĂ»t comment, le jeune homme Ă©tait tombĂ© gravement malade. Alors le gai train-train de la vie commune avait cessĂ©. En sus des inquiĂ©tudes, des,tourments que lui inspirait cette maladie, la probable arrivĂ©e du pĂšre de Jules l’épouvantait. Elle s’était ingĂ©niĂ©e Ă  retarder sinon Ă  parer cette menace ; comme son amant envoyait toujours son linge sale, en caisse, chez son pĂšre, elle avait dĂ» porter les chaussettes et les chemises d’homme pour les salir avant de les expĂ©dier Ă  la campagne ; ce subterfuge avait d’abord rĂ©ussi, mais bientĂŽt M. Lambois surpris de ne plus recevoir de lettres rĂ©guliĂšres de son fils, s’était plaint ; le malade avait rĂ©uni ses forces pour gribouiller quelques lignes dont la divagante incertitude changeait en alarme l’étonnement du pĂšre ; d’autre part, le mĂ©decin, jugeant son client perdu, avait cru nĂ©cessaire de prĂ©venir la famille et M. Lambois Ă©tait aussitĂŽt arrivĂ©.

    Elle s’était renfermĂ©e dans la cuisine, se bornant Ă  un rĂŽle effacĂ© de bonne, prĂ©parant les tisanes, ne desserrant pas les lĂšvres, affectant, malgrĂ© les sanglots qui lui montaient dans la gorge, l’indiffĂ©rence d’une domestique contemporaine devant le moribond qu’elle mangeait de caresses, dĂšs que le pĂšre retournait Ă  son hĂŽtel.

    Mais, si bonasse, si simple qu’elle fĂ»t, elle comprenait bien, tout en ignorant les aveux et les recommandations du mĂ©decin au pĂšre, que celuici n’était point dupe de son manĂšge. Au reste, mille dĂ©tails trahissaient le concubinage dans ce logement : le matelas enlevĂ© du lit et installĂ© sur le parquet de la salle Ă  manger, le logis dĂ©nuĂ© de chambre de bonne, l’unique cuvette, les deux brosses Ă  dents dans le mĂȘme verre, le seul pot de pommade, en permanence sur la toilette. Elle avait eu la prĂ©caution d’enlever ses robes de l’armoire Ă  glace ; elle n’avait d’abord pas songĂ© aux autres indices, tant cette subite arrivĂ©e du pĂšre lui troublait la tĂȘte ; peu Ă  peu, elle s’aperçut de ces oublis, s’efforça, dans sa maladresse, de cacher les objets compromettants, ne s’imaginant pas qu’elle eĂ»t dissipĂ©, par ce soin mĂȘme, les derniers doutes de M. Lambois.

    Lui, avait Ă©tĂ© on ne peut plus digne. Il acceptait les soins de Sophie, se faisait, Ă©conomiquement, prĂ©parer son dĂźner par elle, et il daignait mĂȘme la complimenter de certains plats.

    Jamais, il n’avait lancĂ© une allusion au rĂŽle jouĂ© par cette femme ; aprĂšs la mort de son fils seulement, il permit d’entendre qu’il connaissait la vĂ©ritĂ©, car il remit Ă  Sophie une photographie d’elle qu’il avait trouvĂ©e dans l’un des tiroirs entrebĂąillĂ©s du bureau, en lui disant : Mademoiselle, je vous restitue ce portrait dont la place ne saurait plus ĂȘtre dĂ©sormais dans ce meuble. — Et, dans le tracas d’un enterrement, d’un transport de corps en province, il l’avait en quelque sorte oubliĂ©e, ne lui envoyant ni argent, ni nouvelles.

    Depuis ce jour, elle avait vĂ©cu dans un Ă©tat voisin de l’hĂ©bĂ©tude, pleurant toutes les larmes de ses yeux sur son pauvre Jules, malade de fatigue et tourmentĂ©e par sa grossesse, vivant avec quelques sous par jour, espĂ©rant encore que le pĂšre de son amant lui viendrait en aide. Puis, Ă  bout de ressources, elle lui avait Ă©crit une lettre, vivant, l’oreille au guet, dans l’espoir d’une rĂ©ponse qui n’arriva pas et Ă  laquelle supplĂ©a la visite du terrible vieillard qui la chassait.

    Enfin, la chance lui souriait tout de mĂȘme maintenant un peu ; Madame Champagne qu’elle avait connue en achetant des journaux et de l’encre et en se livrant chez elle Ă  une causette quotidienne, le matin, lorsqu’elle se rendait au marchĂ©, consentait Ă  la secourir. Outre qu’elle avait une langue alerte et bien pendue et une grande habitude du monde, songeait Sophie, c’était une femme Ă©tablie, une commerçante qui avait Ă©tĂ© rĂ©ellement mariĂ©e. Ce n’était plus une pauvre fille comme elle-mĂȘme, qu’on pouvait rabrouer parce qu’elle Ă©tait sans situation honorable, sans dĂ©fense, que le notaire allait avoir Ă  combattre ; sautant d’un extrĂȘme Ă  l’autre, du morne accablement au vif espoir, Sophie Ă©tait certaine que sa misĂšre Ă©tait sur le point de prendre fin, et Madame Dauriatte, par platitude, exprima tout haut ce que la jeune fille pensait tout bas.

    — Votre affaire est dans le sac, ma petite, parce que, voyez-vous, entre gens qui ont des positions convenables, on s’entend toujours ; elle ajouta qu’on s’était sans doute exagĂ©rĂ© les menaces de ce notaire qui, en raison mĂȘme de ses richesses qu’elle se figura tout Ă  coup, sans qu’on sĂ»t pourquoi, incalculables, ne pouvait pas ĂȘtre un mauvais homme ; et, de bonne foi, maintenant, par suite de cette fortune notariale qu’elle Ă©voquait, Madame Dauriatte fut prise d’une immense considĂ©ration pour ce vieillard qu’elle avait jusqu’alors si durement honni.

    De son cĂŽtĂ©, Madame Champagne ne laissait point que d’éprouver un certain orgueil Ă  l’idĂ©e qu’elle parlerait Ă  ce monsieur respectable, qu’elle discuterait en femme du monde avec lui ; puis, cette mission l’investissait Ă  ses propres yeux d’une grande importance. Quel sujet de conversation pendant des mois ! quel prestige dans le quartier qui louerait son bon cƓur, vanterait son ingĂ©niositĂ© diplomatique, clabauderait Ă  perte de vue sur son comme il faut ! Elle se perdait dans ce rĂȘve, souriait bĂ©atement, apprĂȘtant dĂ©jĂ  sur sa bouche, pour le lendemain, d’heureux effets de cul de poule.

    — Il n’est pas dĂ©corĂ© ? dit-elle tout Ă  coup Ă  Sophie. La jeune fille ne se rappela pas avoir vu du rouge sur l’habit de cet homme. La papetiĂšre en fut fĂąchĂ©e, car l’entrevue eĂ»t Ă©tĂ© plus auguste, mais elle se consola, en se rĂ©pĂ©tant que, jamais dans sa vie, pareille occasion ne s’était prĂ©sentĂ©e de montrer ainsi ses talents et de dĂ©ployer ses grĂąces.

    À la tristesse du premier moment avait succĂ©dĂ© dans la boutique une expansion de joie. — Allons, un petit verre, ma belle, proposa Mme Champagne Ă  Sophie. — Et vous ? ma chĂšre, dit-elle Ă  Mme Dauriatte. Celle-ci ne se fit pas prier ; elle tendit sa tasse, ne la retirant point, espĂ©rant peut-ĂȘtre qu’on la remplirait jusqu’au bord ; mais la papetiĂšre lui versa la valeur d’un dĂ© Ă  coudre, et elles trinquĂšrent toutes les trois, se souhaitant ensemble longue santĂ© et heureuse chance.

    Quand l’heure vint de clore les volets, Sophie rĂ©confortĂ©e, presque tranquille aprĂšs tant de sursauts, ne doutait plus du succĂšs de l’entreprise, supputait dĂ©jĂ  le chiffre de la somme qu’elle obtiendrait et, d’avance, la divisait en plusieurs parts : tant pour la sage-femme, tant pour la nourrice, tant pour elle-mĂȘme, en attendant qu’elle se procurĂąt une place.

    — Tu feras bien de mettre aussi un peu de cĂŽtĂ© pour les cas imprĂ©vus, recommanda sagement Mme Champagne, et elles rirent, pensant que la vie avait du bon ; Titi, le chien, que cette joie Ă©lectrisait, jappa, sauta ainsi qu’un cabri sur la table, accrut encore l’hilaritĂ©, en balayant avec le plumeau de sa queue la face rĂ©jouie des trois femmes.

    — Une idĂ©e ! s’exclama subitement Mme Dauriatte.

    Elle se leva, chercha un vieux jeu de cartes et commença une rĂ©ussite. — Tu vas voir, ma fille, que demain t’auras de la veine ; coupe, non, de la main gauche, parce que tu n’es pas mariĂ©e. — Et elle tirait trois cartes Ă  la fois, examinait si deux d’entre elles appartenaient Ă  la mĂȘme sĂ©rie et, dans ce cas, gardait et rangeait sur la table celle qui Ă©tait la plus rapprochĂ©e de son pouce.

    — T’es la dame de trĂšfle, vois-tu, car t’es brune, et la dame de pique est bien brune aussi, mais elle ne peut ĂȘtre qu’une veuve ou qu’une mĂ©chante femme ; ce qui ne serait pas vrai pour toi.

    Elle Ă©puisa de la sorte, trois fois, le jeu de trente-deux cartes, en rejetant une partie, dans sa jupe, Ă  chaque coup ; il restait sur la table dix-sept cartes, l’indispensable nombre impair ; et elle comptait maintenant avec ses doigts, allant, de droite Ă  gauche, Ă  partir de son hĂ©roĂŻne, la dame de trĂšfle une, deux, trois, quatre, cinq, s’arrĂȘtant sur cette derniĂšre carte. Un neuf de trĂšfle ! s’écria-t-elle triomphalement, c’est de l’argent. Une, deux, trois, quatre, cinq, qui sera donnĂ© par ce Roi, un homme sĂ©rieux, Un, deux, trois, quatre, cinq…

    — Six ! levez la chemise ; sept, huit, neuf, tapez comme un bƓuf ! ajouta Mme Champagne.

    Mais tout entiÚre à sa réussite, Mme Dauriatte ne daigna point relever cette puérile interruption.

    — Cinq ! reprit-elle, un neuf de carreau, c’est des papiers, Ă  cĂŽtĂ© de ce Roi de trĂšfle, qui est un homme de loi. Ça y est ! Tu peux dormir en paix sur tes deux oreilles. Ton sort est bon.

    — Et demain, il fera jour, jeta Mme Champagne qui rafla toutes les cartes d’un tour de main ; allons coucher, car il faudra ĂȘtre prĂȘte de bonne heure ! Elle serra la main de Mme Dauriatte qui promit de la remplacer aussitĂŽt qu’on ouvrirait la boutique, et, embrassant Sophie sur les deux joues, elle lui recommanda de nettoyer son mĂ©nage, de s’habiller, de se mettre sous les armes, dĂšs le matin. Elle-mĂȘme, Ă©mue comme Ă  la veille d’une partie de fĂȘte, songea qu’elle s’ornerait de tous ses bijoux, qu’elle revĂȘtirait sa robe d’apparat, afin d’ĂȘtre Ă  la hauteur des circonstances et d’en imposer Ă  ce notaire qui ne pourrait certainement qu’ĂȘtre flattĂ© de trouver une telle compagnie disposĂ©e Ă  le recevoir.


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    Un dilemme, Joris-Karl Huysmans, chapitre III ?

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  • C’est un des meilleurs moments de la vie, rĂąlait Me Le Ponsart qui avait copieusement dĂ©jeunĂ© au BƓuf Ă  la Mode et Ă©tait maintenant assis dans la rotonde du Palais-Royal, le seul endroit oĂč, de mĂȘme que tout bon provincial, il s’imaginait que l’on pĂ»t boire du vrai cafĂ©. Il soufflait, engourdi, la tĂȘte un peu renversĂ©e, sentant une dĂ©licieuse lassitude lui couler par tous les membres. Il avait eu de la chance, la journĂ©e s’annonçait bien ; dĂšs neuf heures du matin, il s’était rendu chez le notaire qui s’occupait Ă  Paris des affaires de son petit-fils ; nulle trace de testament ; de lĂ , il avait couru au CrĂ©dit Lyonnais oĂč Ă©tait placĂ© cet argent dont la perte soupçonnĂ©e troublait ses sommes : le dĂ©pĂŽt y Ă©tait encore. DĂ©cidĂ©ment, le plus dur de la besogne lui Ă©tait Ă©pargnĂ©, la femme avec laquelle il allait se mesurer ne possĂ©dait, Ă  sa connaissance du moins, aucun atout juridique. — Allons ça commence sous d’heureux auspices, murmurait-il, poussant Ă  petites bouffĂ©es bleues la fumĂ©e de son cigare.

    Puis il eut ce retour philosophique sur la vie qui succĂšde si souvent Ă  la premiĂšre torpeur des gens dont l’esprit se met Ă  ruminer, quand l’estomac est joyeux et le ventre plein. C’est Ă©gal, ce que les femmes s’entendent Ă  gruger les hommes ! se disait-il, et il se complaisait dans cette pensĂ©e sans imprĂ©vu. Peu Ă  peu, elle se ramifia, s’embranchant sur chacune des qualitĂ©s corporelles qui contribuent Ă  investir la femme de son inĂ©luctable puissance. Il songeait au festin de la croupe, au dessert de la bouche, aux entremets des seins, se repaissait de ces dĂ©tails imaginaires qui finirent par se rapprocher, se fondre en un tout, en la femme mĂȘme, Ă©rotiquement nue, dont l’ensemble lui suscita cette autre rĂ©flexion aussi peu inĂ©dite que la premiĂšre dont elle n’était d’ailleurs que l’inutile corollaire : « les plus malins y sont pris. »

    Il en savait quelque chose, MaĂźtre Le Ponsart, dont le tempĂ©rament sanguin et la large encolure n’avaient pu s’amoindrir avec l’ñge. La vue avait bien baissĂ©, aprĂšs la soixantaine, mais le corps Ă©tait demeurĂ© vert et droit ; depuis la mort de sa femme, il souffrait de migraines, de menaces de congestion que le mĂ©decin n’hĂ©sitait pas Ă  attribuer Ă  cette perpĂ©tuelle continence qu’il devait garder Ă  Beauchamp.

    La soixante-cinquiĂšme annĂ©e Ă©tait sonnĂ©e et des dĂ©sirs de paillardise l’assiĂ©geaient encore ; aprĂšs avoir eu, pendant sa jeunesse et son Ăąge mur, un robuste appĂ©tit qui lui permettait de contenter sa faim, plus par le nombre des plats que par leur succulence, des tendances de gourmets lui Ă©taient venues avec l’ñge ; mais, ici encore, la province avait façonnĂ© ses goĂ»ts Ă  son image, ses aspirations vers l’élĂ©gance Ă©taient celles d’un homme Ă©loignĂ© de Paris, d’un paysan riche, d’un parvenu qui achĂšte du toc, veut du clinquant, s’éblouit devant les velours voyants et les gros ors.

    Tout en sirotant sa demi-tasse, il Ă©voquait maintenant, comme Ă  Beauchamp, alors qu’il digĂ©rait, assis Ă  son bureau, devant un horizon de cartons verts, ces raffinements particuliers qui le hantaient et qui dĂ©rivaient tous de cette « Vie Parisienne » qu’il recevait et lisait ainsi qu’un brĂ©viaire, en la mĂ©ditant. Elle lui ouvrait une perspective de chic qui lui semblait d’autant plus dĂ©sirable que sa jeunesse Ă  Paris n’avait Ă©tĂ© ni assez inventive ni assez riche pour l’approcher. Il eĂ»t nĂ©anmoins hĂ©sitĂ© Ă  vĂ©rifier ces opulences en s’y mĂȘlant car, malgrĂ© ses convoitises, l’avarice native de sa race le dĂ©tournait de tels achats ; il se bornait Ă  se susciter un idĂ©al qu’il consentait Ă  croire inaccessible, Ă  souhaiter simplement de le frĂŽler, si faire se pouvait, pour le moins cher et dans les conditions les moins humiliantes possibles, car le bon sens du vieillard prĂ©cis, du notaire, refrĂ©nait cette poĂ©sie de lieux publics, en s’avouant trĂšs franchement que l’ñge n’était plus oĂč il pouvait espĂ©rer de plaire aux femmes. Sans doute, aprĂšs le carĂȘme qu’il observait Ă  Beauchamp, Me Le Ponsart se croyait encore en mesure de faire honneur au repas, pour peu qu’il fĂ»t prĂ©cĂ©dĂ© de caresses apĂ©ritives et disposĂ© sur une nappe blanche dans un service encore jeune, sans fĂȘlures, ni rides ; mais il savait, par expĂ©rience aussi, qu’il se trouverait forcĂ©ment en face d’une invitĂ©e qui ne mangerait que du bout des lĂšvres et Ă  laquelle son appĂ©tit ne communiquerait nulle fringale.

    Ces pensĂ©es lui revenaient surtout depuis qu’il Ă©tait Ă  Paris, seul, Ă  l’abri des regards d’une petite ville, libre de ses actes, le porte-monnaie bien garni, la tĂȘte un peu Ă©chauffĂ©e par du faux bordeaux.

    Il avait lu le dernier numĂ©ro de la « Vie Parisienne » et tout, depuis les histoires pralinĂ©es et les dessins dĂ©vĂȘtus des premiĂšres pages jusqu’aux boniments des annonces, l’enthousiasmait.

    Certes, les articles cĂ©lĂ©brant sans relĂąche les victoires de la cavalerie et les dĂ©faites des grandes dames l’exaltaient, bien qu’il doutĂąt un peu que le faubourg Saint-Germain polissonnĂąt de la sorte : mais, plus que ces sornettes dont l’invraisemblance le frappait, la rĂ©clame, prĂ©cise, nette, isolĂ©e du milieu mensonger d’un conte, Ă©tait pour lui ductile au rĂȘve. Quoiqu’il fit la part de l’exagĂ©ration nĂ©cessitĂ©e par les besoins de la vente, il demeurait cependant surpris et chatouillĂ© par l’imperturbable assurance de l’annonce vantant un produit qui existait, qu’on achetait, un produit qui n’était pas, en somme, une invention de journaliste, un canard imaginĂ© en vue d’un article.

    Ainsi, tout en l’amenant Ă  sourire, le lait Mamilla suggĂ©rait aussitĂŽt devant ses yeux le dĂ©licieux spectacle d’une gorge rebondie Ă  point ; l’incrĂ©dulitĂ© mĂȘme qu’il pouvait ressentir, en y rĂ©flĂ©chissant, pour les bienfaits si vivement affirmĂ©s de cette mixture, aidait Ă  l’emporter dans un plaisant vagabondage, car il lisait distinctement entre les lignes de la rĂ©clame la façon non Ă©crite d’employer ce lait, voyait l’opĂ©ration en train de s’accomplir, la gorge tirĂ©e de la chemise, doucement frottĂ©e, et la nuditĂ© de ces seins forcĂ©ment plats accĂ©lĂ©rait encore ses songeries, le menant, par des degrĂ©s intermĂ©diaires d’embonpoint, Ă  ces nainais Ă©normes que ses mains chargĂ©es aimaient Ă  tenir.

    Sa vieille Ăąme gavĂ©e de procĂ©dure, saturĂ©e des joies de l’épargne, se dĂ©tendait dans ce bain imaginatif oĂč elle trempait, dans ce lavabo de journal oĂč s’étalaient des rayons de parfumerie dont les Ă©tiquettes chantaient sur un ton lyrique les discutables hosannas des peaux rĂ©parĂ©es et revernies, des fronts dĂ©livrĂ©s de rides, des nez affranchis de tannes !

    Je n’étais dĂ©cidĂ©ment pas fait pour vivre en popote, au fond d’une province, soupirait maintenant MaĂźtre Le Ponsart, Ă©bloui par ce dĂ©filĂ© d’élĂ©gances qui se succĂ©daient dans sa cervelle, — et il sourit, flattĂ© au fond de constater, une fois de plus, qu’il possĂ©dait une Ăąme de poĂšte puis, l’association des idĂ©es le conduisit, Ă  propos de femmes, Ă  penser Ă  celle qui Ă©tait la cause de son voyage. — Je suis curieux de voir la pĂ©ronnelle, se dit-il ; si j’en crois Lambois, ce serait une appĂ©tissante gaillarde, aux yeux fauves, une brune grasse ; eh, eh ! cela prouverait que Jules avait bon goĂ»t. Il essaya de se la figurer, crĂ©ant de la sorte, au dĂ©triment de la vĂ©ritable femme qu’il devait fatalement trouver infĂ©rieure Ă  celle qu’il imaginait, une superbe drĂŽlesse dont il dĂ©tailla les charmes dodus en frissonnant.

    Mais cette dĂ©lectation spirituelle s’émoussa et il reprit son calme. Il consulta sa montre : l’heure n’étant pas encore venue de visiter la femme de son petit-fils, il pria le garçon de lui apporter des journaux ; il les parcourut sans intĂ©rĂȘt. — Despotiquement, la femme revenait Ă  la charge, culbutait sa volontĂ© de se plonger dans la politique, restait seule implantĂ©e dans son cerveau et devant ses yeux.

    Il s’estima lui-mĂȘme ridicule, hocha la tĂȘte, regarda le cafĂ© pour se distraire, puis il chercha en l’air les traces des tuyaux chargĂ©s d’amener le gaz dans d’étonnants lustres Ă  pendeloques qui descendaient du plafond culottĂ© comme l’écume d’une vieille pipe, s’amusa Ă  Ă©numĂ©rer les cuillers, disposĂ©es en Ă©ventail, dans une urne de maillechort, sur le comptoir ; pour varier ses plaisirs il contempla, par les vitres, le jardin qui s’étendait presque dĂ©sert, Ă  cette heure, avec ses quelques statues lĂ©preuses, ses kiosques bigarrĂ©s et ses allĂ©es plantĂ©es d’arbres, aux troncs biscornus, frottĂ©s de vert ; au loin un petit jet d’eau s’élevait au-dessus d’une soucoupe, pareil Ă  l’aigrette d’un colonel : cela ressemblait Ă  l’un de ces jardins de boĂźtes Ă  joujoux qui sentent toujours le sapin et la colle, Ă  un jouet dĂ©fraichi de jour de l’an, serrĂ©, de mĂȘme que dans une grande boĂźte Ă  dominos sans couvercle, entre les quatre murs de maisons pareilles.

    Ce spectacle le lassa vite ; il revint Ă  l’intĂ©rieur du cafĂ© : lui aussi, Ă©tait Ă  peu prĂšs vide ; deux etangers fumaient, trois messieurs disparaissaient derriĂšre des journaux ouverts, ne montrant que des mains sur le papier et sous la table des pantalons d’oĂč sortaient des pieds ; un garçon bĂąillait sur une chaise, la serviette sur l’épaule, et la dame du cafĂ© balançait des comptes. Le vague relent de Restauration mĂ©langĂ©e de Louis-Philippe que dĂ©gageait cet endroit plut Ă  MaĂźtre Le Ponsart. L’ñme de la vieille garde nationale, en bonnet Ă  poils et en culotte blanche, semblait revenir dans cette armoire ronde et vitrĂ©e oĂč les Ă©trangers et les provinciaux qui s’y dĂ©saltĂ©raient d’habitude ne lais,aient aucune Ă©manation d’eux, aucune trace. Il se dĂ©cida pourtant Ă  partir ; le temps Ă©tait sec et froid ; ses obsessions se dissipĂšrent ; le notaire ressortait maintenant chez l’homme, la chicane reprenait le dessus, la digestion s’achevait ; il pressa le pas.

    Je risque peut-ĂȘtre de ne point la rencontrer, murmurait-il, mais mieux valait ne pas la prĂ©venir de ma visite ; ses batteries ne sont sans doute pas encore montĂ©es ; j’ai plus de chance de les dĂ©molir, en les surprenant, Ă  l’improviste.

    Il trottait par les rues, vĂ©rifiant les plaques Ă©maillĂ©es des noms, craignant de se perdre dans ce Paris qu’il ne connaissait plus. Il parvint, tant bien que mal, jusqu’à la rue du Four, examina les numĂ©ros, fit halte devant une maison neuve ; les murs du vestibule stuquĂ© comme un nougat, les tapis Ă  baguettes de cuivre, les pommes en verre de la rampe, la largeur de l’escalier lui parurent confortables ; le concierge installĂ© derriĂšre une grande porte Ă  vantaux lui sembla prĂ©somptueux et sĂ©vĂšre, ainsi qu’un ministre de l’Église protestante. Il tourna le bec de cane et son impression changea ; ce pĂšte-sec officiait dans une loge qui empestait l’oignon et le chou.

    — Mademoiselle Sophie Mouveau ? dit-il.

    Le concierge le toisa, et d’une voix embrumĂ©e par le trois-six : Au quatriĂšme, au fond du corridor, Ă  droite, la troisiĂšme porte.

    MaĂźtre Le Ponsart commença l’ascension, tout en dĂ©plorant le nombre exagĂ©rĂ© des marches. ArrivĂ© au quatriĂšme Ă©tage, il s’épongea, s’orienta dans un couloir sombre, chercha Ă  tĂątons le long des murs, dĂ©couvrit la troisiĂšme porte dans la serrure de laquelle Ă©tait fichĂ©e une clef, et, ne dĂ©couvrant ni sonnette ni timbre, il appliqua un petit coup sur le bois, avec le manche de son parapluie.

    La porte s’ouvrit. Une forme de femme se dessina dans l’ombre. MaĂźtre Le Ponsart entrait en pleines tĂ©nĂšbres. Il dĂ©clina son nom et ses qualitĂ©s. Sans dire mot, la femme poussa une seconde porte et le prĂ©cĂ©da dans une petite chambre Ă  coucher ; lĂ , ce n’était plus la nuit, mais le crĂ©puscule, au milieu du jour. La lumiĂšre descendait dans une cour, large comme un tuyau de cheminĂ©e, se glissait, en pente, grise et sale, dans la piĂšce, par une fenĂȘtre mansardĂ©e, sans vue.

    — Mon dieu ! et mon mĂ©nage qui n’est pas fait ! dit la femme.

    MaĂźtre Le Ponsart eut un geste d’indiffĂ©rence et commença :

    — Madame, ainsi que j’ai eu l’honneur de vous l’annoncer, je suis le grand-pĂšre de Jules ; en ma qualitĂ© de co-hĂ©ritier du dĂ©funt et en l’absence de M. Lambois dont je suis le mandataire, je vous demanderai la permission d’inventorier tout d’abord les papiers laissĂ©s par mon petit-fils.

    La femme le considĂ©rait d’un air tout Ă  la fois ahuri et plaintif.

    — Eh bien ? fit-il.

    — Mais, je ne sais pas moi oĂč Jules mettait ses affaires. Il avait un tiroir oĂč il serrait ses lettres ; tenez, lĂ , dans cette table.

    MaĂźtre Le Ponsart acquiesça du chef, ĂŽta ses gants qu’il plaça sur le rebord de son chapeau et prit place devant l’un de ces petits bureaux en acajou couleur d’orangeade d’oĂč l’on tire difficilement une planchette revĂȘtue de basane. Il Ă©tait dĂ©jĂ  habituĂ© Ă  la brune de la piĂšce, et peu Ă  peu, il distinguait les meubles. Au-dessus du bureau, pendait, inclinĂ©e sur de la corde verte dont les nƓuds passaient derriĂšre les pitons et le cadre, une photographie de M. Thiers, semblable Ă  celle qui parait la salle Ă  manger du pĂšre, Ă  Beauchamp, — cet homme d’État Ă©tant Ă©videmment l’objet d’une vĂ©nĂ©ration spĂ©ciale dans cette famille ; — Ă  gauche, s’étendait le lit fourragĂ©, avec les oreillers en tapons ; Ă  droite se dressait la cheminĂ©e pleine de flacons de pharmacie ; derriĂšre MaĂźtre Le Ponsart, Ă  l’autre bout de la piĂšce, s’affaissait un de ces petits canapĂ©s-lits tendu de ce reps bleu que le soleil et la poussiĂšre rendent terreux et roux.

    La femme s’était assise sur ce canapĂ©. Le notaire, gĂȘnĂ© de sentir quelqu’un derriĂšre son dos, fit volte-face et pria la femme de ne pas interrompre, Ă  cause de lui, ses opĂ©rations domestiques, l’invita Ă  faire absolument comme si elle Ă©tait chez elle, appuyant un peu sur ces expressions, prĂ©parant ainsi ses premiers travaux d’approche. Elle ne parut pas comprendre le sens qu’il prĂȘtait aux mots et demeura assise, silencieuse, regardant obstinĂ©ment la cheminĂ©e dĂ©corĂ©e de fioles.

    — Diable ! fit MaĂźtre Le Ponsart, la mĂątine est forte ; elle a peur de se compromettre en ouvrant la bouche. Il lui tourna le dos, le ventre devant la table ; il commençait Ă  s’exaspĂ©rer de cette entrĂ©e en matiĂšre ; Ă©tant admis le systĂšme qu’il prĂ©sumait adoptĂ© par cette femme, il allait falloir mettre les points sur les i, marcher de l’avant, Ă  l’aveuglette, attaquer au petit bonheur un ennemi retranchĂ© qui l’attendait. Aurait-elle entre les mains un testament ? se disait-il, les tempes soudain mouillĂ©es de sueur.

    L’extĂ©rieur de la femme qu’il avait dĂ©visagĂ©e, en se penchant vers elle, l’inquiĂ©tait et l’irritait tout Ă  la fois. Impossible de lire sur cette figure une idĂ©e quelconque ; elle semblait effarĂ©e et muette ; ses yeux fauves vantĂ©s par M. Lambois Ă©taient dĂ©serts ; aucune signification prĂ©cise ne pouvait ĂȘtre assignĂ©e Ă  leur Ă©clat.

    Tout en dĂ©pliant des liasses de lettres, MaĂźtre Le Ponsart rĂ©flĂ©chissait. Le peu de bienveillance qu’il avait pu apporter avec la fin d’une heureuse digestion disparaissait. C’était, au demeurant, une souillon que cette fille ! bien bĂątie, mais plutĂŽt maigre que grasse, elle Ă©tait vĂȘtue d’un caraco de flanelle grise, Ă  raies marron, d’un tablier bleu, de bas de filoselle, emmanchĂ©s dans des savates aux quartiers rabattus et Ă©crasĂ©s par le talon.

    L’indulgence instinctive qu’il eĂ»t Ă©prouvĂ©e pour la femme qu’il s’était imaginĂ©e, pour une belle drĂŽlesse grassouillette et fosselue, chaussĂ©e de bas de soie et de mules de satin, sentant la venaison et la poudre fine, avait fait place Ă  l’indiffĂ©rence, mĂȘme au mĂ©pris. Bon Dieu ! que ce pauvre Jules etait donc jeune ! se disait-il, en guise de conclusion. Subitement l’idĂ©e qu’elle Ă©tait enceinte lui traversa d’un jet la cervelle.

    Il mit ses lunettes qu’en vieux barbon il avait fait disparaĂźtre alors qu’il pensait trouver une fille Ă©lĂ©gante et grasse, et, brusquement, il se tourna.

    Les hanches remontaient, en effet, Ă©largies un peu ; sous le tablier, le ventre bombait ; examinĂ©e avec plus de soin, la figure lui parut un peu talĂ©e ; dĂ©cidĂ©ment, elle n’avait pas menti dans sa lettre. La femme le regardait, surprise de cette insistance Ă  la dĂ©visager ; MaĂźtre Le Ponsart jugea utile de rompre le silence.

    — Avez-vous un bail ? lui dit-il.

    — Un bail ?

    — Oui, Jules a-t-il s-ignĂ© avec le propriĂ©taire un engagement qui lui assure, moyennant certaines conditions, la jouissance de ce logement, pendant trois, six ou neuf ans ?

    — Non, Monsieur, pas que je sache.

    — Allons, tant mieux.

    Il lui tourna le dos et, derechef cette fois, commença la besogne.

    Il vĂ©rifiait rapidement les lettres qu’il ouvrait : toutes Ă©taient sans importance, ne renfermaient aucune allusion Ă  cette femme dont les antĂ©cĂ©dents inconnus le poursuivaient ; d’autres liasses ne le renseignĂšrent pas davantage ; il se contenta de noter l’adresse des gens qui les avaient signĂ©es, se rĂ©servant de leur Ă©crire, de les consulter, si besoin Ă©tait, en dernier ressort ; enfin, il scruta un paquet de factures acquittĂ©es, classĂ© Ă  part ; celui-lĂ , il le mit aussitĂŽt dans sa poche. En somme, aucun papier n’était lĂ  qui pĂ»t l’éclairer sur les volontĂ©s du dĂ©funt ; mais qui sait si cette femme n’avait pas enlevĂ© un testament qu’elle se rĂ©servait de montrer, au moment propice ? Il Ă©tait sur des Ă©pines, exaspĂ©rĂ© contre son petit-fils et contre cette fille ; il rĂ©solut de sortir de cette incertitude qui ajournait la mise en Ɠuvre de son plan, et, il hĂ©sitait nĂ©anmoins Ă  poser brutalement la question, apprĂ©hendant de laisser’voir la partie faible de son attaque, d’avouer sa crainte, redoutant aussi de mettre la femme sur une voie Ă  laquelle elle n’avait peut-ĂȘtre pas sĂ©rieusement songĂ©.

    Oh ! ce serait, en tout cas, improbable, murmura-t-il, se répondant à cette derniÚre objection ; et il se détermina.

    — Voyons, ma chĂšre enfant, et ce ton paternel Ă©tonna Sophie que glaçait en mĂȘme temps l’Ɠil taciturne de ce notaire ; voyons, vous ĂȘtes bien sĂ»re que notre pauvre ami n’a pas conservĂ© d’autres papiers, car, Ă  ne vous rien celer, je suis surpris de ne pas dĂ©couvrir un bout de mot, une ligne, qui ait trait Ă  ses amis. GĂ©nĂ©ralement, quand on a du cƓur, — et mon cher Jules en Ă©tait abondamment pourvu, — on lĂšgue un petit cadeau, une babiole, un rien, ce couteau par exemple ou cette pelote, enfin un souvenir, aux personnes qui vous aimaient. Comment peut-il se faire qu’ayant eu tout le temps nĂ©cessaire pour prendre ses dispositions, Jules soit mort ainsi, Ă©goĂŻstement, pour lĂącher le mot, sans penser aux autres ?

    Il fixait attentivement la femme ; il vit les larmes qui lui emplirent soudain les yeux.

    — Mais vous, vous qui l’avez soignĂ© avec tant de dĂ©vouement, il est impossible qu’il vous ait oubliĂ©e ! — Et il eut un ton de chaleur presque indignĂ©.

    Tant pis, se disait-il, je joue le tout pour le tout. Les pleurs aperçus l’avaient, en effet, brusquement dĂ©cidĂ©. Elle s’attendrit ; elle va tout avouer, si je la presse, pensa-t-il. Et il renversait sa tactique, posait, contrairement Ă  ce qu’il avait d’abord arrĂȘtĂ©, la question nette mais adoucie, maintenant Ă  peu prĂšs certain d’ailleurs que la femme ne dĂ©tenait aucun testament, car il ne songeait mĂȘme point qu’elle pĂ»t pleurer au souvenir de son amant, et il attribuait, sans hĂ©siter, son chagrin au regret de ne pas possĂ©der ce titre.

    — Oui, Monsieur, dit-elle, en essuyant ses yeux, quand il a Ă©tĂ© bien malade, Jules voulait me laisser de quoi m’établir, mais il est mort avant d’avoir Ă©crit.

    — La jeunesse est tellement inconsidĂ©rĂ©e, profĂ©ra gravement MaĂźtre Le Ponsart. — Et il se tut, pendant quelques minutes, dissimulant l’intense jubilation qu’il ressentait. Il avait un poids de cent kilos de moins sur la poitrine ; les atouts affluaient dans ses cartes. Toi, je vais te faire chelem et sans plus tarder, se dit-il.

    Il se leva, marcha de long en large, dans la piĂšce, d’un air prĂ©occupĂ©, regardant en dessous Sophie qui demeurait immobile, roulant son mouchoir entre ses doigts.

    Non, il manquait de raffinement, mon petit fils, car elle est singuliĂšrement rustique, la brave fille ! — Et il lorgnait ses mains un peu grosses, Ă  l’index poivrĂ© par la couture, aux ongles dĂ©poli, par le mĂ©nage et crĂ©nelĂ©s par la cuisine. Mal mise, sans aucun chic, la poupĂ©e Ă  Jeanneton, pensait-il. Sans mĂȘme qu’il s’en rendĂźt compte, cette constatation aggravait auprĂšs de lui la cause de la femme. Les cheveux mal peignĂ©s qui lui tombaient sur les joues l’incitĂšrent Ă  se montrer brutal.

    — Mademoiselle, — et il s’arrĂȘta devant elle, — il faut que je vienne pourtant au fait. M. Lambois tout en reconnaissant les bons soins que vous avez prodiguĂ©s Ă  son fils, Ă  titre de bonne, ne peut naturellement admettre que cette situation se perpĂ©tue. Je vais donner congĂ© Ă  ce logement aujourd’hui mĂȘme, car nous sommes le 15 et il est temps ; demain je ferai emporter les meubles ; reste la question pĂ©cuniaire qui vous concerne.

    M. Lambois a pensĂ©, et cet avis est le mien, qu’étant donnĂ©es les laborieuses qualitĂ©s dont vous avez fait preuve, Jules ne pouvait avoir une servante aussi dĂ©vouĂ©e, Ă  moins de quarante-cinq francs par mois, prix fort, comme vous ne l’ignorez pas, Ă  Paris, — car, nous autres campagnards, ajouta le notaire entre parenthĂšses, nous avons chez nous des domestiques, Ă  un prix beaucoup moindre, mais peu importe. — Donc, nous sommes le l5, c’est quinze jours plus huit d’avance que je vous dois, soit trente-trois francs soixante-quinze centimes, si je sais compter. Veuillez bien me signer le reçu de cette petite somme.

    Effarée, la femme se leva.

    — Mais, monsieur, je ne suis pas une bonne, vous savez bien comment j’étais avec Jules ; je suis enceinte, j’ai mĂȘme Ă©crit…

    — Pardonnez-moi de vous interrompre, dit Me Le Ponsart. Si j’ai bien compris vous Ă©tiez la maĂźtresse de Jules. Alors, c’est une autre paire de manches : vous n’avez droit Ă  rien du tout.

    Elle demeura abasourdie par ce coup droit.

    — Alors, comme ça, fit-elle, en suffoquant, vous me chassez sans argent, avec un enfant que je vais avoir.

    — Du tout, mademoiselle, du tout ; vous dĂ©placez la question ; je ne vous chasse point, en tant que maĂźtresse : je vous donne vos huit jours, en tant que bonne, ce qui n’est pas la mĂȘme chose, Voyons, Ă©coutez-moi bien ; vous avez Ă©tĂ© prĂ©sentĂ©e en qualitĂ© de servante par Jules, Ă  son pĂšre. Tout le temps que M. Lambois est restĂ© ici, vous avez jouĂ© ce rĂŽle. M. Lambois ignore donc ou est du moins censĂ© ignorer les relations que vous entreteniez avec son fils. Étant actuellement souffrant, retenu chez lui par une attaque de goutte, il m’a chargĂ© de venir Ă  Paris, en son lieu et place, afin de rĂ©gler les affaires laissĂ©es pendantes de la succession, et, nĂ©cessairement, il a rĂ©solu de se priver des services d’une bonne puisque la seule personne qui pouvait les utiliser n’est plus.

    Sophie Ă©clata en sanglots.

    — Je l’ai pourtant soignĂ©, j’ai passĂ© les nuits, je le referais encore si c’était Ă  refaire, car il m’aimait bien. Ah ! lui, il avait bon cƓur ; il se serait plutĂŽt privĂ© de tout, que de me mettre dans la peine. Non, pour sĂ»r, ce n’est pas lui qui aurait chassĂ© une femme qu’il aurait mise enceinte !

    — Oh ! cette question-lĂ , nous la laisserons de cĂŽtĂ©, fit assez vivement le notaire. En admettant, comme vous le prĂ©tendez, que vous soyez grosse des Ɠuvres de Jules, ce n’est pas, vous en conviendrez, Ă  un homme de mon Ăąge qu’il appartient de sonder les mystĂšres de votre alcĂŽve ; je me rĂ©cuse absolument pour cette besogne. Au fait, reprit-il, frappĂ© d’une idĂ©e subite, vous ĂȘtes grosse de combien de mois !

    — De quatre mois, monsieur.

    MaĂźtre Le Ponsart parut mĂ©diter. Quatre mois mais Jules Ă©tait dĂ©jĂ  malade et, par consĂ©quent, il devait s’abstenir, par raison de santĂ©, de ces rapprochements que les personnes bien portantes peuvent seules se permettre. Il y aurait donc prĂ©somption pour que ce ne fĂ»t pas lui…

    — Mais il n’était pas au lit il y a quatre mois, s’écria Sophie indignĂ©e de ces suppositions ; le mĂ©decin n’était mĂȘme pas venu… puis il m’aimait bien et…

    MaĂźtre Le Ponsart Ă©tendit la main.

    — Bien, bien, fit-il, cela suffit, et, un peu vexĂ© d’avoir fait fausse route et de n’avoir pu, avec le chiffre des mois, confondre la femme, il ajouta aigrement : Je me doutais dĂ©jĂ  que des excĂšs avaient dĂ» causer la maladie et hĂąter la mort de Jules, maintenant, j’en ai la certitude ; quand on n’est pas plus fort que n’était le pauvre garçon, c’est vĂ©ritablement malheureux de tomber sur une personne qui est… voyons, comment dirais-je, trop bien portante, trop brune, fit-il, trĂšs satisfait de cette derniĂšre Ă©pithĂšte, qu’il estimait Ă  la fois concluante et exacte.

    Sophie le regarda, stupĂ©fiĂ©e par cette accusation ; elle n’avait mĂȘme plus le courage de rĂ©pondre, tant les actes qu’on lui reprochait lui semblaient inouĂŻs ; cette idĂ©e qu’on pouvait imputer Ă  son affection la mort de cet homme qu’elle avait soignĂ©, jour et nuit, l’atterra ; elle Ă©trangla, puis ses larmes qui semblaient taries recoulĂšrent de plus belle.

    Pendant ce temps, le notaire se faisait cette rĂ©flexion que ces pleurs ne l’embellissaient pas : ce ventre qui sautait dans la saccade des sanglots lui parut mĂȘme grotesque.

    Cette rĂ©flexion ne le disposait pas Ă  la clĂ©mence ; cependant, comme le dĂ©sespoir de la malheureuse augmentait, qu’elle pleurait maintenant Ă  chaudes larmes, la tĂȘte entre les mains, il s’amollissait un peu et s’avouait intĂ©rieurement qu’il Ă©tait peut-ĂȘtre cruel de jeter ainsi une femme sur le pavĂ©, en quelques heures.

    Il s’irrita mĂ©content de lui ; mĂ©content tout Ă  la fois de l’action qu’il allait commettre et du semblant de pitiĂ© qu’il Ă©prouvait.

    Involontairement, il cherchait un argument dĂ©cisif qui lui rendĂźt cette crĂ©ature plus odieuse, un argument qui enforcĂźt et justifiĂąt sa duretĂ©, qui le dĂ©barrassĂąt du soupçon de malaise qu’il sentait poindre.

    Il posa deux questions, mais trichant avec lui-mĂȘme afin d’aider Ă  se convaincre et d’obliger la femme Ă  rĂ©pondre dans le sens qu’il espĂ©rait, il plaida le faux pour savoir le vrai.

    — En rĂ©sumĂ©, ma chĂšre enfant, fit-il, je n’ignore pas la façon dont mon petit-fils vous a connue. Certes, cela n’îte rien Ă  vos mĂ©rites, mais permettez-moi de vous le dire, il n’a pas Ă©tĂ© le premier qui ait dĂ©florĂ© ces charmants appas — et il salua galamment de la main — de sorte que, comme nous disons, nous autres hommes de loi, lĂ  oĂč il n’y a pas eu de prĂ©judice, il ne saurait y avoir de rĂ©paration.

    Sophie continuait à pleurer doucement : elle ne répondit point.

    Bien, pensa MaĂźtre Le Ponsart, elle ne proteste pas ; donc, j’ai touchĂ© juste ; Jules n’a pas Ă©tĂ© son premier amant — et d’une…

    — En second lieu, reprit-il, vous pensiez bien, n’est-ce pas ? que la situation irrĂ©guliĂšre dans laquelle vous viviez avec mon petit-fils ne pouvait durer. D’une façon ou d’une autre, elle se serait rompue. Ou Jules aurait Ă©tĂ© nommĂ© sous-prĂ©fet dans une province et il se serait honorablement et richement mariĂ©, ou pour une cause que l’avenir eĂ»t pu seul nous apprendre, il vous eĂ»t quittĂ©e ou eĂ»t Ă©tĂ© quittĂ© par vous : dans ces deux cas, votre liaison aurait forcĂ©ment pris fin.

    — Non, monsieur, fit-elle vivement, en levant la tĂȘte, non Jules ne m’aurait pas abandonnĂ©e. Il aurait Ă©pousĂ© la mĂšre de son enfant ; il me l’a dit, combien de fois !

    — Allons donc, mĂątine, murmura le notaire, voilĂ  ce que je voulais te faire avouer. Cette fois, ses scrupules se mettaient Ă  couvert ; cette fille, qui n’avait pas l’excuse de s’ĂȘtre livrĂ©e vierge Ă  son petit-fils, nourrissait le projet de se marier !

    C’est un comble, se rĂ©pĂ©tait-il ; nous aurions eu ce torchon-lĂ  dans notre famille ! Il resta dĂ©concertĂ© ; en une rapide vision, il aperçut Jules amenant cette femme, traversant la localitĂ©, tout entiĂšre sur ses portes, entrant au milieu de la famille consternĂ©e par cette mĂ©salliance ; il aperçut cette femme, sans tenue, ne sachant ni manger, ni s’asseoir, lĂąchant des coq-Ă -l’ñne, compromettant sa situation par le ridicule de sa vie prĂ©sente et l’infamie de sa vie passĂ©e. — Ah bien, nous l’avons Ă©chappĂ© belle !

    Sa résolution était, du coup, inébranlable.

    — Voulez-vous signer, oui ou non, ce reçu ? dit-il, d’un ton bref.

    Elle refusa d’un geste.

    — Faites bien attention, je vous ouvre une porte de sortie, vous la refusez ; prenez garde que moi-mĂȘme je ne la ferme.

    Puis, voyant qu’elle persistait à se taire, Il ravala sa colùre, se croisa les bras et reprit, d’une voix paterne :

    — Croyez-moi, ne soyez pas mauvaise tĂȘte d’abord cela ne vous avancerait Ă  rien ; rĂ©flĂ©chissez : si vous refusez de signer ce reçu, que va-t-il se passer ? vous allez vous trouver sur le pavĂ©, sans sou ni maille, sans le temps de vous retourner pour en avoir ; voyons, dans l’intĂ©rĂȘt mĂȘme de ce petit innocent que vous portez dans vos entrailles, ne vous entĂȘtez pas Ă  rejeter cette offre qui est la seule acceptable, car elle concilie les intĂ©rĂȘts des deux parties. Allons, un bon mouvement…

    Il lui mit le reçu sous le nez.

    Elle le repoussa de la main. — Non, je ne signerai pas, nous verrons ; aprĂšs tout, je veux Ă©lever son enfant qui est le mien…

    — Demandez-moi tout de suite de le tenir sur les fonts baptismaux et de payer les mois de nourrice, dit MaĂźtre Le Ponsart qui goguenarda presque, tant cette prĂ©tenttion lui parut baroque ! Mais, ma chĂšre, la recherche de la paternitĂ© est interdite, il n’y a pas besoin d’ĂȘtre un grand clerc pour savoir cela. — Eh bien, nous dĂ©cidons-nous car le temps me presse ? Pour la seconde et derniĂšre fois, je vous le rĂ©pĂšte : ou vous ĂȘtes la bonne de Jules, auquel cas vous avez droit Ă  une somme de trente-trois francs soixante-quinze centimes ; ou vous ĂȘtes sa maĂźtresse, auquel cas, vous n’avez droit Ă  rien du tout ; choisissez entre ces deux situations celle qui vous semblera la plus avantageuse.

    Et ça s’appelle un dilemme ou je ne m’y connais pas, fit-il trĂšs satisfait, en apartĂ©. Il prit son parapluie et son chapeau.

    Sophie s’exaspĂ©ra. — C’est bien, je vais voir ce qui me reste Ă  faire, cria-t-elle.

    — Rien, belle dame, croyez-moi. En attendant, vous avez jusqu’à demain midi pour rĂ©flĂ©chir. PassĂ© ce dĂ©lai, je pars, enlevant les meubles, et je remets la clef du logement au propriĂ©taire ; la nuit porte conseil ; laissez-moi espĂ©rer qu’elle vous profitera, et que demain vous serez revenue des idĂ©es plus sages.

    Et, poliment il la salua et l’invita ironiquement, la voyant immobile, comme pĂ©trifiĂ©e, Ă  ne point se dĂ©ranger pour le reconduire, et il ouvrit et referma, en homme bien Ă©levĂ©, tout doucement la porte.


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    Un dilemme, Joris-Karl Huysmans, chapitre II

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  • A A A
  • MaĂźtre Le Ponsart Ă©tait Ă©tabli, depuis trente annĂ©es, notaire Ă  Beauchamp, une petite localitĂ© situĂ©e dans le dĂ©partement de la Marne ; il avait succĂ©dĂ© Ă  son pĂšre dont la fortune, accrue par certaines opĂ©rations d’une inquiĂ©tante probitĂ©, avait Ă©tĂ©, dans les lentes soirĂ©es de la province, un inĂ©puisable aliment de commĂ©rages.

    Une fois ses Ă©tudes terminĂ©es, MaĂźtre Le Ponsart, avant de retourner au pays, avait passĂ© Ă  Paris quelque temps chez un avouĂ© oĂč il s’était initiĂ© aux plus perfides minuties de la procĂ©dure.

    D’instincts dĂ©jĂ  trĂšs Ă©quilibrĂ©s, il Ă©tait l’homme qui dĂ©pensait sans trop lĂ©siner son argent, jusqu’à concurrence de telle somme ; s’il consentait, pendant son stage Ă  Paris, Ă  gaspiller tout en parties fines, s’il ne liardait pas trop durement avec une femme, il exigeait d’elle, en Ă©change, une redevance de plaisirs tarifĂ©e suivant un barĂšme amoureux Ă©tabli Ă  son usage ; l’équitĂ© en tout, disait-il, et, comme il payait, piĂšces en poches, il croyait juste de faire rendre Ă  son argent un taux de joies usuraire, rĂ©clamait de sa dĂ©bitrice un tant pour cent de caresses, prĂ©levait avant tout un escompte soigneusement calculĂ© d’égards.

    À ses yeux, il n’y avait que la bonne chĂšre et les filles qui pussent reprĂ©senter, en valeur, la dĂ©pense qu’elles entraĂźnaient ; les autres bonheurs de la vie dupaient, n’équivalaient jamais Ă  l’allĂ©gresse que procure la vue de l’argent mĂȘme inactif, mĂȘme contemplĂ© au repos, dans une caisse ; aussi usait-il constamment des petits artifices usitĂ©s dans les provinces oĂč l’économie a la tenacitĂ© d’une lĂšpre ; il se servait de bobĂȘchons, de brĂ»le-tout, afin de consumer ses bougies jusqu’à la derniĂšre parcelle de leurs mĂšches, faisait, ne pouvant supporter sans Ă©tourdissements le charbon de terre et le coke, de ces petits feux de veuves oĂč deux bĂ»ches isolĂ©es rougeoient Ă  distance, sans chaleur et sans flammes, courait toute la ville pour acquĂ©rir un objet Ă  meilleur compte et il Ă©prouvait une satisfaction toute particuliĂšre Ă  savoir que les autres payaient plus cher, faute de connaĂźtre les bons endroits qu’il se gardait bien, du reste, de leur rĂ©vĂ©ler, et il riait sous cape, trĂšs fier de lui, se jugeant trĂšs madrĂ©, alors que ses camarades se fĂ©licitaient devant lui d’aubaines qui n’en Ă©taient point.

    De mĂȘme que la plupart des provinciaux, il ne pouvait aisĂ©ment dans un magasin tirer son porte-monnaie de sa poche ; il entrait avec l’intention bien arrĂȘtĂ©e d’acheter, examinait mĂ©ticuleusement la marchandise, la jugeait Ă  sa convenance, la savait bon marchĂ© et de meilleure qualitĂ© que partout ailleurs, mais, au moment de se dĂ©cider, il demeurait hĂ©sitant, se demandant s’il avait bien rĂ©ellement besoin de cette emplette, si les avantages qu’elle prĂ©sentait Ă©taient suffisants pour compenser la dĂ©pense ; de mĂȘme encore que la plupart des provinciaux, il n’eĂ»t point fait laver son linge Ă  Paris par crainte des blanchisseuses qui le brĂ»lent, dit-on, au chlore ; il expĂ©diait le tout en caisse, par le chemin de fer, Ă  Beauchamp, parce que, comme chacun sait, Ă  la campagne, les blanchisseuses sont loyales et les repasseuses inoffensives.

    En somme, ses penchants charnels avaient Ă©tĂ© les seuls qui fussent assez puissants pour rompre jusqu’à un certain point ses goĂ»ts d’épargne ; singuliĂšrement circonspect lorsqu’il s’agissait d’obliger un ami, MaĂźtre Le Ponsart n’eĂ»t pas prĂȘtĂ© la plus minime somme Ă  l’aveuglette, mais plutĂŽt que d’avancer cent sous Ă  un camarade qui mourait de faim, il eĂ»t, en admettant qu’il ne pĂ»t se dĂ©rober Ă  ce service, offert de prĂ©fĂ©rence Ă  l’emprunteur un dĂźner de huit francs, car il prenait au moins sa part du repas et tirait un bĂ©nĂ©fice quelconque de sa dĂ©pense.

    Son premier soin, quand il revint Ă  Beauchamp, aprĂšs la mort de son pĂšre, fut d’épouser une femme riche et laide ; il eut d’elle une fille Ă©galement laide, mais malingre, qu’il maria toute jeune Ă  M. Lambois qui atteignait alors sa vingt-cinquiĂšme annĂ©e et se trouvait dĂ©jĂ  dans une situation commerciale que la ville qualifiait de « consĂ©quente ».

    Devenu veuf, MaĂźtre Le Ponsart avait continuĂ© d’exploiter son Ă©tude, bien qu’il ressentĂźt souvent le dĂ©sir de la vendre et de retourner se fixer Ă  Paris oĂč la supercherie de ses adroites prĂ©venances ne se fĂ»t pas ainsi perdue dans une atmosphĂšre tout Ă  la fois lanugineuse et tiĂšde.

    Et pourtant oĂč eĂ»t-il dĂ©couvert un milieu plus propice et moins hostile ? Il Ă©tait le personnage le plus considĂ©rĂ© de ce Beauchamp qui ne lui marchandait pas son admiration en laquelle entraient, pour dire vrai, du respect et de la peur. AprĂšs les Ă©loges qui accompagnaient gĂ©nĂ©ralement son nom, cette phrase corrective se glissait d’habitude : « C’est Ă©gal, il fait bon d’ĂȘtre de ses amis », et des hochements de tĂȘte laissaient supposer que MaĂźtre Le Ponsart n’était point un homme dont la rancune demeurait inactive.

    Son physique seul avertissait, tout en les dĂ©concertant, les moins prĂ©venus ; son teint aqueux, ses pommettes vergĂ©es de fils roses, son nez en biseau relevĂ© au bout, ses cheveux blancs enroulĂ©s sur la nuque et couvrant l’oreille, ses laborieuses Ă©paules de vigneron, sa familiĂšre bedaine de curĂ© gras, attiraient par leur bonhomie, incitaient d’abord Ă  se confier Ă  lui, presque Ă  lui taper gaiement sur le ventre, les imprudents que glaçaient aussitĂŽt l’étain de son regard, l’hiver de son Ɠil froid.

    Au fond, nul Ă  Beauchamp n’avait pĂ©nĂ©trĂ© le vĂ©ritable caractĂšre de ce vieillard qu’on vantait surtout parce qu’il semblait reprĂ©senter la distinction parisienne en province et qui n’avait nĂ©anmoins pas abdiquĂ© son origine, Ă©tant restĂ© un pur provincial, malgrĂ© son sĂ©jour dans la capitale.

    Parisien, il l’était au suprĂȘme degrĂ© pour toute la ville, car ses savons et ses vĂȘtements venaient de Paris et il Ă©tait abonnĂ© Ă  « la Vie Parisienne » dont les Ă©lĂ©gances tolĂ©rĂ©es allumaient ses prunelles graves ; mais il corrigeait ces goĂ»ts mondains par un abonnement au « MoliĂ©riste », une revue oĂč quelques gaziers s’occupaient d’éclairer la vie obscure du « Grand Comique ». Il y collaborait, du reste — la gaietĂ© de MoliĂšre Ă©tant pour lui comprĂ©hensible — et son amour pour cette indiscutable gloire Ă©tait tel qu’il mettait « le Bourgeois gentilhomme » en vers ; ce prodigieux labeur Ă©tait sur le chantier depuis sept ans ; il s’efforçait de suivre le texte mot Ă  mot, recueillant une immense estime de ce beau travail qu’il interrompait parfois cependant, pour fabriquer des poĂ©sies de circonstance qu’il se plaisait Ă  dĂ©biter, les jours de naissance ou de fĂȘte, dans l’intimitĂ©, alors qu’on portait des toasts.

    Provincial il l’était aussi au degrĂ© suprĂȘme : car il Ă©tait tout Ă  la fois amateur de commĂ©rages, gourmand et liardeur, remisant ses instinct sensuels qu’il n’eĂ»t pu satisfaire sans un honteux fracas, dans une petite ville, il avouait les charmes de la bonne chĂšre et donnait de savoureux dĂźners, tout en rognant sur l’éclairage et les cigares. MaĂźtre Le Ponsart est une fine bouche, disaient le percepteur et le maire qui jalousaient ses dĂźners, tout en les prĂŽnant. Dans les premiers temps, ce luxe de la table et cet abonnement Ă  un journal parisien, cher, faillirent outrepasser la dose de parisianisme que Beauchamp Ă©tait Ă  mĂȘme de supporter ; le notaire manqua d’acquĂ©rir la rĂ©putation d’un roquentin et d’un prodigue ; mais bientĂŽt ses concitoyens reconnurent qu’il Ă©tait un des leurs, animĂ© des mĂȘmes passions qu’eux, des mĂȘmes haines ; le fait est que, tout en gardant le secret professionnel, MaĂźtre Le Ponsart encourageait les mĂ©disances, se dĂ©lectait au rĂ©cit des petits cancans, puis il aimait tant le gain, vantait tant l’épargne, que ses compatriotes s’exaltaient Ă  l’entendre, remuĂ©s dĂ©licieusement jusqu’au fond de leurs moelles par ces thĂ©ories dont ils raffolaient assez pour les entendre quotidiennement et les juger toujours poignantes et toujours neuves. Au reste, ce sujet Ă©tait pour eux intarissable ; lĂ , partout, l’on ne parlait que de l’argent ; dĂšs que l’on prononçait le nom de quelqu’un, on le faisait aussitĂŽt suivre d’une Ă©numĂ©ration de ses biens, de ceux qu’il possĂ©dait, de ceux qu’il pouvait attendre. Les purs provinciaux citaient mĂȘme les parents, narraient des anecdotes autant que possible malveillantes, scrutaient l’origine des fortunes, les pesaient Ă  vingt sous prĂšs.

    Ah ! c’est une grande intelligence doublĂ©e d’une grande discrĂ©tion ! disait l’élite bourgeoise de Beauchamp. Et quel homme distingué ! ajoutaient les dames. Quel dommage qu’il ne se prodigue pas davantage ! reprenait le chƓur, car MaĂźtre Le Ponsart, malgrĂ© les adulations qui l’entouraient, se laissait dĂ©sirer, jouant la coquetterie, afin de maintenir intact son prestige, puis souvent il se rendait Ă  Paris, pour affaires, et, Ă  Beauchamp, la sociĂ©tĂ© qui se partageait les frais d’abonnement du « Figaro », demeurait un peu surprise que cette feuille n’annonçùt point l’entrĂ©e de cet important personnage dans la mĂ©tropole, alors que, sous la rubrique : « DĂ©placements et villĂ©giatures » elle notait spĂ©cialement, chaque jour, les dĂ©parts et les arrivĂ©es « dans nos murs » des califes de l’industrie et des hobereaux, au vif contentement du lecteur qui ne pouvait certainement que s’intĂ©resser Ă  ces personnes dont il ignorait, la plupart du temps, jusqu’aux noms.

    Cette gloire qui rayonnait autour de MaĂźtre Le Ponsart avait un peu rejailli sur son gendre et ami, M. Lambois, ancien bonnetier, Ă©tabli Ă  Reims, et retirĂ©, aprĂšs fortune faite, Ă  Beauchamp. Veuf de mĂȘme que son beau-pĂšre et n’ayant aucune Ă©tude Ă  gĂ©rer, M. Lambois occupait son oisivetĂ© dans les cantons oĂč il s’enquĂ©rait de la santĂ© des bestiaux et de l’ardeur Ă  naĂźtre des cĂ©rĂ©ales ; il assiĂ©geait les dĂ©putĂ©s, le prĂ©fet, le sous-prĂ©fet, le maire, tous les adjoints, en vue d’une Ă©lection au conseil gĂ©nĂ©ral oĂč il voulait se porter candidat.

    Faisant partie des comitĂ©s Ă©lectoraux, empoisonnant la vie de ses dĂ©putĂ©s qu’il harcelait, bourrait de recommandations, chargeait de courses, il pĂ©rorait dans les rĂ©unions, parlait de notre Ă©poque qui se jette vers l’avenir, affirmait que le dĂ©putĂ©, mis sur la sellette, Ă©tait heureux de se retremper dans le sein de ses commettants, prĂŽnait l’imposante majestĂ© du peuple rĂ©uni dans ses comices, qualifiait d’arme pacifique le bulletin de vote, citait mĂȘme quelques phrases de M. de Tocqueville, sur la dĂ©centralisation, dĂ©bitait, deux heures durant, sans cracher, ces industrieuses nouveautĂ©s dont l’effet est toujours sĂ»r.

    Il rĂȘvait Ă  ce mandat de conseiller gĂ©nĂ©ral, ne pouvant encore briguer le siĂšge de son dĂ©putĂ© qui n’était pas dupe de ses manigances et Ă©tait bien rĂ©solu Ă  ne point se laisser voler sa place, il y rĂȘvait, non seulement pour lui, dont les convoitises seraient exaucĂ©es, mais aussi pour son fils qu’il destinait au sacerdoce des prĂ©fectures. Une fois que Jules aurait passĂ© sa thĂšse, M. Lambois espĂ©rait bien, par ses protections, par ses dĂ©marches, le faire nommer sous-prĂ©fet. Il comptait mĂȘme agir si fortement sur les dĂ©putĂ©s, qu’ils le feraient placer Ă  la tĂȘte du dĂ©partement de la Marne ; alors, ce serait son enfant Ă  lui, Lambois, ex-bonnetier retirĂ© des affaires, qui rĂ©girait ses compatriotes et qui administrerait son dĂ©partement d’origine. Positivement, il eĂ»t vu dans l’élĂ©vation de son fils Ă  un si haut grade, une sorte de noblesse dĂ©cernĂ©e Ă  sa famille dont il vantait pourtant la roture, une sorte d’aristocratie qu’on pourrait opposer Ă  la vĂ©ritable, qu’il exĂ©crait, tout en l’enviant.

    Mais tout cet Ă©chafaudage de dĂ©sirs avait croulé ; la mort de son enfant avait obscurci cet avenir de vanitĂ©, brouillĂ© cet horizon d’orgueil, puis, il avait rĂ©agi contre ce coup, et ses ambitions familiales s’étaient renversĂ©es sur ses ambitions personnelles et s’y Ă©taient fondues. Avec autant d’ñpretĂ©, il souhaitait maintenant d’entrer au conseil gĂ©nĂ©ral et, soutenu par MaĂźtre Le Ponsart qui le guidait pas Ă  pas, il s’avançait peu Ă  peu, sans encombre, souvent Ă  plat ventre, espĂ©rant une Ă©lection bĂ©nĂ©vole, sans concurrent sĂ©rieux, sans frais sĂ©vĂšres. Tout marchait suivant ses vƓux et voilĂ  que se levait la menace d’une gourgandine ameutant la contrĂ©e autour d’un petit Lambois, Ă©crouĂ© dans la temporaire prison de son gros ventre !

    Jules a dĂ» lui communiquer dans ses moments d’expansion mes projets, se disait-il douloureusement, le jour oĂč il reçut la demande d’argent signĂ©e de cette femme.

    — Ah ! c’est lĂ  notre point vulnĂ©rable, notre talon d’Achille, soupira le notaire quand il lut cette missive, et tous deux, malgrĂ© les principes dont ils faisaient parade, regrettaient les anciennes lettres de cachet qui permettaient d’incarcĂ©rer, jadis, pour de semblables motifs, les gens Ă  la Bastille.


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    Un dilemme, Joris-Karl Huysmans, chapitre I

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  • Dans la salle Ă  manger meublĂ©e d’un poĂȘle en faĂŻence, de chaises cannĂ©es Ă  pieds tors, d’un buffet en vieux chĂȘne, fabriquĂ© Ă  Paris, rue du Faubourg Saint-Antoine, et contenant, derriĂšre les vitres de ses panneaux, des rĂ©chauds en ruolz, des flĂ»tes Ă  champagne, tout un service de porcelaine blanche, liserĂ© d’or, dont on ne se servait du reste jamais ; sous une photographie de Monsieur Thiers, mal Ă©clairĂ©e par une suspension qui rabattait la clartĂ© sur la nappe, MaĂźtre Le Ponsart et M. Lambois pliĂšrent leur serviette, se dĂ©signĂšrent d’un coup d’Ɠil la bonne qui apportait le cafĂ© et se turent.

    Quand cette fille se fut retirée, aprÚs avoir ouvert une cave à liqueur en palissandre, M. Lambois jeta un regard défiant du cÎté de la porte, puis, sans doute rassuré, prit la parole.

    — Voyons, mon cher Le Ponsart, fit-il Ă  son convive, maintenant que nous sommes seuls, causons un peu de ce qui nous occupe ; vous ĂȘtes notaire ; au point de vue du droit, quelle est la situation exacte ?

    — Celle-ci, rĂ©pondit le notaire, en coupant, avec un canif Ă  manche de nacre qu’il tira de sa poche, le bout d’un cigare : votre fils est mort sans postĂ©ritĂ©, ni frĂšre, ni sƓur, ni descendants d’eux ; le petit avoir qu’il tenait de feu sa mĂšre doit, aux termes de l’article 746 du Code civil, se diviser par moitiĂ© entre les ascendants de la ligne paternelle et les ascendants de la ligne maternelle ; autrement dit, si Jules n’a pas Ă©cornĂ© son capital, c’est cinquante mille francs qui reviennent Ă  chacun de nous.

    — Bien. — Reste Ă  savoir si, par un testament, le pauvre garçon n’a pas lĂ©guĂ© une partie de son bien Ă  certaine personne.

    — C’est un point qu’il est, en effet, nĂ©cessaire d’éclaircir.

    — Puis, continua M. Lambois, en admettant que Jules possĂšde encore ses cent mille francs, et qu’il soit mort intestat, comment nous dĂ©barrasserons-nous de cette crĂ©ature avec laquelle il s’est mis en mĂ©nage ? Et cela, ajouta-t-il, aprĂšs une minute de rĂ©flexion, sans qu’il y ait, de sa part, tentative de chantage, ou visite scandaleuse venant nous compromettre dans cette ville.

    — C’est lĂ  le hic, mais j’ai mon plan ; je pense expulser la coquine sans grosse dĂ©pense et sans Ă©clat.

    — Qu’est-ce que vous entendez par « sans grosse dĂ©pense » ?

    — Dame, une cinquantaine de francs au plus.

    — Sans les meubles ?

    — Bien entendu, sans les meubles… Je les ferai emballer et revenir ici par la petite vitesse.

    — Parfait, conclut M. Lambois qui rapprocha sa chaise du poĂȘle Ă  la porte chatiĂšre duquel il tendit pĂ©niblement son pied droit gonflĂ© de goutte.

    MaĂźtre Le Ponsart humait un petit verre. Il retint le cognac, en sifflant entre ses lĂšvres qu’il plissa de mĂȘme qu’une rosette.

    — Fameux, dit-il, c’est toujours le vieux cognac qui vient de l’oncle ?

    — Oui, l’on n’en boit pas de pareil Ă  Paris, fit d’un ton catĂ©gorique M. Lambois.

    — Certes !

    — Mais voyons, reprit le notaire, bien que mon siĂšge soit fait, comme on ne saurait s’entourer de trop de prĂ©cautions, rĂ©capitulons, avant mon dĂ©part pour la capitale, les renseignements que nous possĂ©dons sur le compte de la donzelle.

    Nous disons que ses antĂ©cĂ©dents sont inconnus, que nous ignorons Ă  la suite de quels incidents votre fils s’est Ă©pris d’elle, qu’elle est sans Ă©ducation aucune ; — cela ressort clairement de l’écriture et du style de la lettre qu’elle vous a adressĂ©e et Ă  laquelle, suivant mon avis, vous avez eu raison de ne pas rĂ©pondre ; — tout cela est peu de chose, en somme.

    — Et c’est tout ; je ne puis que vous rĂ©pĂ©ter ce que je vous ai dĂ©jĂ  racontĂ© ; quand le mĂ©decin m’a Ă©crit que Jules Ă©tait trĂšs malade, j’ai pris le train, suis arrivĂ© Ă  Paris, ai trouvĂ© la drĂŽlesse installĂ©e chez monsieur mon fils et le soignant. Jules m’a assurĂ© que cette fille Ă©tait employĂ©e chez lui, en qualitĂ© de bonne. Je n’en ai pas cru un traĂźtre mot, mais, pour obĂ©ir aux prescriptions du mĂ©decin qui m’ordonnait de ne pas contrarier le malade, j’ai consenti Ă  me taire et, comme la fiĂšvre typhoĂŻde s’aggravait malheureusement d’heure en heure, je suis restĂ© lĂ , subissant jusqu’au dĂ©nouement la prĂ©sence de cette fausse bonne. Elle s’est d’ailleurs montrĂ©e convenable, je dois lui rendre cette justice ; puis le transfert du corps de mon pauvre Jules a eu lieu sans retard, vous le savez. AbsorbĂ© par des achats, par des courses, je n’ai plus eu l’occasion de la voir et je n’avais mĂȘme plus entendu parler d’elle, lorsqu’est arrivĂ©e cette lettre oĂč elle se dĂ©clare enceinte et me demande, en grĂące, un peu d’argent.

    — PrĂ©ludes du chantage, fit le notaire, aprĂšs un silence. — Et comment est-elle, en tant que femme ?

    — C’est une grande et belle fille, une brune avec des yeux fauves et des dents droites ; elle parle peu, me fait l’effet, avec son air ingĂ©nu et rĂ©servĂ©, d’une personne experte et dangereuse ; j’ai peur que vous n’ayez affaire Ă  forte partie, MaĂźtre Le Ponsart.

    — Bah, bah, il faudrait que la poulette ait de fiĂšres quenottes pour croquer un vieux renard tel que moi ; puis, j’ai encore Ă  Paris un camarade qui est commissaire de police et qui pourrait, au besoin, m’aider ; allez, si rusĂ©e qu’elle puisse ĂȘtre, j’ai plusieurs tours dans mon sac et je me charge de la mater si elle regimbe ; dans trois jours l’expĂ©dition sera terminĂ©e, je serais de retour et vous rĂ©clamerai, comme honoraires de mes bons soins, un nouveau verre de ce vieux cognac.

    — Et nous le boirons de bon cƓur, celui-lĂ  ! s’écria M. Lambois qui oublia momentanĂ©ment sa goutte.

    — Ah ! le petit nigaud, reprit-il, parlant de son fils. Dire qu’il ne m’avait point jusqu’alors donnĂ© de tablature. Il travaillait consciencieusement son droit, passait ses examens, vivait mĂȘme un peu trop en ours et en sauvage, sans amis, sans camarades. Jamais, au grand jamais, il n’avait contractĂ© de dettes et, tout Ă  coup, le voilĂ  qui se laisse engluer par une femme qu’il a pĂȘchĂ©e oĂč ? je me le demande.

    — C’est dans l’ordre des choses : les enfants trop sages finissent mal, profĂ©ra le notaire qui s’était mis debout devant le poĂȘle et, relevant les basques de son habit, se chauffait les jambes.

    En effet, continua-t-il, le jour oĂč ils aperçoivent une femme qui leur semble moins effrontĂ©e et plus douce que les autres, ils s’imaginent avoir trouvĂ© la pie au nid, et va te faire fiche ! la premiĂšre venue les dindonne tant qu’il lui plaĂźt, et cela quand mĂȘme elle serait bĂȘte comme une oie et malhabile !

    — Vous aurez beau dire, rĂ©pliqua M. Lambois, Jules n’était cependant pas un garçon Ă  se laisser dominer de la sorte.

    — Dame, conclut philosophiquement le notaire, maintenant que nous avons pris de l’ñge, nous ne comprenons plus comment les jeunes se laissent si facilement enjĂŽler par les cotillons, mais lorsqu’on se reporte au temps oĂč l’on Ă©tait plus ingambe, ah ! les jupes nous tournaient aussi la tĂȘte. Vous qui parlez, vous n’avez pas toujours laissĂ© votre part aux autres, hein ? mon vieux Lambois.

    — Parbleu ! — Jusqu’à notre mariage, nous nous sommes amusĂ©s ainsi que tout le monde, mais enfin, ni vous, ni moi, n’avons Ă©tĂ© assez godiches pour tomber — lĂąchons le mot — dans le concubinage.

    — Évidemment.

    Ils se sourirent ; des bouffĂ©es de jeunesse leur revenaient, mettant une bulle de salive sur les lĂšvres goulues de M. Lambois et une Ă©tincelle dans l’Ɠil en Ă©tain du vieux notaire ; ils avaient bien dĂźnĂ©, bu d’un ancien vin de Riceys, un peu dĂ©pouillĂ©, couleur de violette ; dans la tiĂ©deur de la piĂšce close, leurs crĂąnes s’empourpraient aux places demeurĂ©es vides, leurs lĂšvres se mouillaient, excitĂ©es par cette entrĂ©e de la femme qui apparaissait maintenant qu’ils pouvaient se dĂ©sangler, sans tĂ©moins, Ă  l’aise. Peu Ă  peu, ils se lancĂšrent, se rĂ©pĂ©tant pour la vingtiĂšme fois leur goĂ»t, en fait de femmes.

    Elles ne valaient aux sens de Maßtre Le Ponsart que boulottes et courtes et trÚs richement mises. M. Lambois les préférait grandes, un peu maigres, sans atours rares ; il était avant tout pour la distinction.

    — Eh ! la distinction n’a rien Ă  voir lĂ -dedans, le chic parisien, oui, disait le notaire dont l’Ɠil s’allumait de flammĂšches ; ce qui importe, avant tout, c’est de ne pas avoir au lit une planche.

    Et il allait probablement exposer ses thĂ©ories sensuelles quand un coucou sonnant bruyamment l’heure, au-dessus de la porte, l’arrĂȘta net. Diable ! fit-il, dix heures ! il est temps que je regagne mes pĂ©nates si je veux ĂȘtre levĂ© assez tĂŽt demain pour prendre le premier train. Il endossa son paletot ; l’atmosphĂšre plus fraĂźche de l’antichambre refroidit l’ardeur de leurs souvenirs. Les deux hommes se serrĂšrent la main, soucieux, sentant, maintenant que les visions de femmes s’étaient Ă©vanouies, leur haine s’accroĂźtre contre cette inconnue qu’ils voulaient combattre, pensant qu’elle leur disputerait chaudement une succession Ă  laquelle ce monument de justice qu’il rĂ©vĂ©raient, Ă  l’égal d’un tabernacle, le Code, leur donnait droit.

    (Un dilemme, Joris-Karl Huysmans, chapitre I)


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    « De l’esprit des lois » de Montesquieu, l’homme et le pouvoir ?

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  • « Tout homme qui a du pouvoir est portĂ© Ă  en abuser. Il faut donc que, par la disposition des choses, le pouvoir arrĂȘte le pouvoir. »

    Citation extraite de « De l’esprit des lois » (1748) de Montesquieu.


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