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Litterature, Nouvelle, SĂ©lection

Un dilemme, Joris-Karl Huysmans, chapitre II

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  • MaĂźtre Le Ponsart Ă©tait Ă©tabli, depuis trente annĂ©es, notaire Ă  Beauchamp, une petite localitĂ© situĂ©e dans le dĂ©partement de la Marne ; il avait succĂ©dĂ© Ă  son pĂšre dont la fortune, accrue par certaines opĂ©rations d’une inquiĂ©tante probitĂ©, avait Ă©tĂ©, dans les lentes soirĂ©es de la province, un inĂ©puisable aliment de commĂ©rages.

    Une fois ses Ă©tudes terminĂ©es, MaĂźtre Le Ponsart, avant de retourner au pays, avait passĂ© Ă  Paris quelque temps chez un avouĂ© oĂč il s’était initiĂ© aux plus perfides minuties de la procĂ©dure.

    D’instincts dĂ©jĂ  trĂšs Ă©quilibrĂ©s, il Ă©tait l’homme qui dĂ©pensait sans trop lĂ©siner son argent, jusqu’à concurrence de telle somme ; s’il consentait, pendant son stage Ă  Paris, Ă  gaspiller tout en parties fines, s’il ne liardait pas trop durement avec une femme, il exigeait d’elle, en Ă©change, une redevance de plaisirs tarifĂ©e suivant un barĂšme amoureux Ă©tabli Ă  son usage ; l’équitĂ© en tout, disait-il, et, comme il payait, piĂšces en poches, il croyait juste de faire rendre Ă  son argent un taux de joies usuraire, rĂ©clamait de sa dĂ©bitrice un tant pour cent de caresses, prĂ©levait avant tout un escompte soigneusement calculĂ© d’égards.

    À ses yeux, il n’y avait que la bonne chĂšre et les filles qui pussent reprĂ©senter, en valeur, la dĂ©pense qu’elles entraĂźnaient ; les autres bonheurs de la vie dupaient, n’équivalaient jamais Ă  l’allĂ©gresse que procure la vue de l’argent mĂȘme inactif, mĂȘme contemplĂ© au repos, dans une caisse ; aussi usait-il constamment des petits artifices usitĂ©s dans les provinces oĂč l’économie a la tenacitĂ© d’une lĂšpre ; il se servait de bobĂȘchons, de brĂ»le-tout, afin de consumer ses bougies jusqu’à la derniĂšre parcelle de leurs mĂšches, faisait, ne pouvant supporter sans Ă©tourdissements le charbon de terre et le coke, de ces petits feux de veuves oĂč deux bĂ»ches isolĂ©es rougeoient Ă  distance, sans chaleur et sans flammes, courait toute la ville pour acquĂ©rir un objet Ă  meilleur compte et il Ă©prouvait une satisfaction toute particuliĂšre Ă  savoir que les autres payaient plus cher, faute de connaĂźtre les bons endroits qu’il se gardait bien, du reste, de leur rĂ©vĂ©ler, et il riait sous cape, trĂšs fier de lui, se jugeant trĂšs madrĂ©, alors que ses camarades se fĂ©licitaient devant lui d’aubaines qui n’en Ă©taient point.

    De mĂȘme que la plupart des provinciaux, il ne pouvait aisĂ©ment dans un magasin tirer son porte-monnaie de sa poche ; il entrait avec l’intention bien arrĂȘtĂ©e d’acheter, examinait mĂ©ticuleusement la marchandise, la jugeait Ă  sa convenance, la savait bon marchĂ© et de meilleure qualitĂ© que partout ailleurs, mais, au moment de se dĂ©cider, il demeurait hĂ©sitant, se demandant s’il avait bien rĂ©ellement besoin de cette emplette, si les avantages qu’elle prĂ©sentait Ă©taient suffisants pour compenser la dĂ©pense ; de mĂȘme encore que la plupart des provinciaux, il n’eĂ»t point fait laver son linge Ă  Paris par crainte des blanchisseuses qui le brĂ»lent, dit-on, au chlore ; il expĂ©diait le tout en caisse, par le chemin de fer, Ă  Beauchamp, parce que, comme chacun sait, Ă  la campagne, les blanchisseuses sont loyales et les repasseuses inoffensives.

    En somme, ses penchants charnels avaient Ă©tĂ© les seuls qui fussent assez puissants pour rompre jusqu’à un certain point ses goĂ»ts d’épargne ; singuliĂšrement circonspect lorsqu’il s’agissait d’obliger un ami, MaĂźtre Le Ponsart n’eĂ»t pas prĂȘtĂ© la plus minime somme Ă  l’aveuglette, mais plutĂŽt que d’avancer cent sous Ă  un camarade qui mourait de faim, il eĂ»t, en admettant qu’il ne pĂ»t se dĂ©rober Ă  ce service, offert de prĂ©fĂ©rence Ă  l’emprunteur un dĂźner de huit francs, car il prenait au moins sa part du repas et tirait un bĂ©nĂ©fice quelconque de sa dĂ©pense.

    Son premier soin, quand il revint Ă  Beauchamp, aprĂšs la mort de son pĂšre, fut d’épouser une femme riche et laide ; il eut d’elle une fille Ă©galement laide, mais malingre, qu’il maria toute jeune Ă  M. Lambois qui atteignait alors sa vingt-cinquiĂšme annĂ©e et se trouvait dĂ©jĂ  dans une situation commerciale que la ville qualifiait de « consĂ©quente ».

    Devenu veuf, MaĂźtre Le Ponsart avait continuĂ© d’exploiter son Ă©tude, bien qu’il ressentĂźt souvent le dĂ©sir de la vendre et de retourner se fixer Ă  Paris oĂč la supercherie de ses adroites prĂ©venances ne se fĂ»t pas ainsi perdue dans une atmosphĂšre tout Ă  la fois lanugineuse et tiĂšde.

    Et pourtant oĂč eĂ»t-il dĂ©couvert un milieu plus propice et moins hostile ? Il Ă©tait le personnage le plus considĂ©rĂ© de ce Beauchamp qui ne lui marchandait pas son admiration en laquelle entraient, pour dire vrai, du respect et de la peur. AprĂšs les Ă©loges qui accompagnaient gĂ©nĂ©ralement son nom, cette phrase corrective se glissait d’habitude : « C’est Ă©gal, il fait bon d’ĂȘtre de ses amis », et des hochements de tĂȘte laissaient supposer que MaĂźtre Le Ponsart n’était point un homme dont la rancune demeurait inactive.

    Son physique seul avertissait, tout en les dĂ©concertant, les moins prĂ©venus ; son teint aqueux, ses pommettes vergĂ©es de fils roses, son nez en biseau relevĂ© au bout, ses cheveux blancs enroulĂ©s sur la nuque et couvrant l’oreille, ses laborieuses Ă©paules de vigneron, sa familiĂšre bedaine de curĂ© gras, attiraient par leur bonhomie, incitaient d’abord Ă  se confier Ă  lui, presque Ă  lui taper gaiement sur le ventre, les imprudents que glaçaient aussitĂŽt l’étain de son regard, l’hiver de son Ɠil froid.

    Au fond, nul Ă  Beauchamp n’avait pĂ©nĂ©trĂ© le vĂ©ritable caractĂšre de ce vieillard qu’on vantait surtout parce qu’il semblait reprĂ©senter la distinction parisienne en province et qui n’avait nĂ©anmoins pas abdiquĂ© son origine, Ă©tant restĂ© un pur provincial, malgrĂ© son sĂ©jour dans la capitale.

    Parisien, il l’était au suprĂȘme degrĂ© pour toute la ville, car ses savons et ses vĂȘtements venaient de Paris et il Ă©tait abonnĂ© Ă  « la Vie Parisienne » dont les Ă©lĂ©gances tolĂ©rĂ©es allumaient ses prunelles graves ; mais il corrigeait ces goĂ»ts mondains par un abonnement au « MoliĂ©riste », une revue oĂč quelques gaziers s’occupaient d’éclairer la vie obscure du « Grand Comique ». Il y collaborait, du reste — la gaietĂ© de MoliĂšre Ă©tant pour lui comprĂ©hensible — et son amour pour cette indiscutable gloire Ă©tait tel qu’il mettait « le Bourgeois gentilhomme » en vers ; ce prodigieux labeur Ă©tait sur le chantier depuis sept ans ; il s’efforçait de suivre le texte mot Ă  mot, recueillant une immense estime de ce beau travail qu’il interrompait parfois cependant, pour fabriquer des poĂ©sies de circonstance qu’il se plaisait Ă  dĂ©biter, les jours de naissance ou de fĂȘte, dans l’intimitĂ©, alors qu’on portait des toasts.

    Provincial il l’était aussi au degrĂ© suprĂȘme : car il Ă©tait tout Ă  la fois amateur de commĂ©rages, gourmand et liardeur, remisant ses instinct sensuels qu’il n’eĂ»t pu satisfaire sans un honteux fracas, dans une petite ville, il avouait les charmes de la bonne chĂšre et donnait de savoureux dĂźners, tout en rognant sur l’éclairage et les cigares. MaĂźtre Le Ponsart est une fine bouche, disaient le percepteur et le maire qui jalousaient ses dĂźners, tout en les prĂŽnant. Dans les premiers temps, ce luxe de la table et cet abonnement Ă  un journal parisien, cher, faillirent outrepasser la dose de parisianisme que Beauchamp Ă©tait Ă  mĂȘme de supporter ; le notaire manqua d’acquĂ©rir la rĂ©putation d’un roquentin et d’un prodigue ; mais bientĂŽt ses concitoyens reconnurent qu’il Ă©tait un des leurs, animĂ© des mĂȘmes passions qu’eux, des mĂȘmes haines ; le fait est que, tout en gardant le secret professionnel, MaĂźtre Le Ponsart encourageait les mĂ©disances, se dĂ©lectait au rĂ©cit des petits cancans, puis il aimait tant le gain, vantait tant l’épargne, que ses compatriotes s’exaltaient Ă  l’entendre, remuĂ©s dĂ©licieusement jusqu’au fond de leurs moelles par ces thĂ©ories dont ils raffolaient assez pour les entendre quotidiennement et les juger toujours poignantes et toujours neuves. Au reste, ce sujet Ă©tait pour eux intarissable ; lĂ , partout, l’on ne parlait que de l’argent ; dĂšs que l’on prononçait le nom de quelqu’un, on le faisait aussitĂŽt suivre d’une Ă©numĂ©ration de ses biens, de ceux qu’il possĂ©dait, de ceux qu’il pouvait attendre. Les purs provinciaux citaient mĂȘme les parents, narraient des anecdotes autant que possible malveillantes, scrutaient l’origine des fortunes, les pesaient Ă  vingt sous prĂšs.

    Ah ! c’est une grande intelligence doublĂ©e d’une grande discrĂ©tion ! disait l’élite bourgeoise de Beauchamp. Et quel homme distingué ! ajoutaient les dames. Quel dommage qu’il ne se prodigue pas davantage ! reprenait le chƓur, car MaĂźtre Le Ponsart, malgrĂ© les adulations qui l’entouraient, se laissait dĂ©sirer, jouant la coquetterie, afin de maintenir intact son prestige, puis souvent il se rendait Ă  Paris, pour affaires, et, Ă  Beauchamp, la sociĂ©tĂ© qui se partageait les frais d’abonnement du « Figaro », demeurait un peu surprise que cette feuille n’annonçùt point l’entrĂ©e de cet important personnage dans la mĂ©tropole, alors que, sous la rubrique : « DĂ©placements et villĂ©giatures » elle notait spĂ©cialement, chaque jour, les dĂ©parts et les arrivĂ©es « dans nos murs » des califes de l’industrie et des hobereaux, au vif contentement du lecteur qui ne pouvait certainement que s’intĂ©resser Ă  ces personnes dont il ignorait, la plupart du temps, jusqu’aux noms.

    Cette gloire qui rayonnait autour de MaĂźtre Le Ponsart avait un peu rejailli sur son gendre et ami, M. Lambois, ancien bonnetier, Ă©tabli Ă  Reims, et retirĂ©, aprĂšs fortune faite, Ă  Beauchamp. Veuf de mĂȘme que son beau-pĂšre et n’ayant aucune Ă©tude Ă  gĂ©rer, M. Lambois occupait son oisivetĂ© dans les cantons oĂč il s’enquĂ©rait de la santĂ© des bestiaux et de l’ardeur Ă  naĂźtre des cĂ©rĂ©ales ; il assiĂ©geait les dĂ©putĂ©s, le prĂ©fet, le sous-prĂ©fet, le maire, tous les adjoints, en vue d’une Ă©lection au conseil gĂ©nĂ©ral oĂč il voulait se porter candidat.

    Faisant partie des comitĂ©s Ă©lectoraux, empoisonnant la vie de ses dĂ©putĂ©s qu’il harcelait, bourrait de recommandations, chargeait de courses, il pĂ©rorait dans les rĂ©unions, parlait de notre Ă©poque qui se jette vers l’avenir, affirmait que le dĂ©putĂ©, mis sur la sellette, Ă©tait heureux de se retremper dans le sein de ses commettants, prĂŽnait l’imposante majestĂ© du peuple rĂ©uni dans ses comices, qualifiait d’arme pacifique le bulletin de vote, citait mĂȘme quelques phrases de M. de Tocqueville, sur la dĂ©centralisation, dĂ©bitait, deux heures durant, sans cracher, ces industrieuses nouveautĂ©s dont l’effet est toujours sĂ»r.

    Il rĂȘvait Ă  ce mandat de conseiller gĂ©nĂ©ral, ne pouvant encore briguer le siĂšge de son dĂ©putĂ© qui n’était pas dupe de ses manigances et Ă©tait bien rĂ©solu Ă  ne point se laisser voler sa place, il y rĂȘvait, non seulement pour lui, dont les convoitises seraient exaucĂ©es, mais aussi pour son fils qu’il destinait au sacerdoce des prĂ©fectures. Une fois que Jules aurait passĂ© sa thĂšse, M. Lambois espĂ©rait bien, par ses protections, par ses dĂ©marches, le faire nommer sous-prĂ©fet. Il comptait mĂȘme agir si fortement sur les dĂ©putĂ©s, qu’ils le feraient placer Ă  la tĂȘte du dĂ©partement de la Marne ; alors, ce serait son enfant Ă  lui, Lambois, ex-bonnetier retirĂ© des affaires, qui rĂ©girait ses compatriotes et qui administrerait son dĂ©partement d’origine. Positivement, il eĂ»t vu dans l’élĂ©vation de son fils Ă  un si haut grade, une sorte de noblesse dĂ©cernĂ©e Ă  sa famille dont il vantait pourtant la roture, une sorte d’aristocratie qu’on pourrait opposer Ă  la vĂ©ritable, qu’il exĂ©crait, tout en l’enviant.

    Mais tout cet Ă©chafaudage de dĂ©sirs avait croulé ; la mort de son enfant avait obscurci cet avenir de vanitĂ©, brouillĂ© cet horizon d’orgueil, puis, il avait rĂ©agi contre ce coup, et ses ambitions familiales s’étaient renversĂ©es sur ses ambitions personnelles et s’y Ă©taient fondues. Avec autant d’ñpretĂ©, il souhaitait maintenant d’entrer au conseil gĂ©nĂ©ral et, soutenu par MaĂźtre Le Ponsart qui le guidait pas Ă  pas, il s’avançait peu Ă  peu, sans encombre, souvent Ă  plat ventre, espĂ©rant une Ă©lection bĂ©nĂ©vole, sans concurrent sĂ©rieux, sans frais sĂ©vĂšres. Tout marchait suivant ses vƓux et voilĂ  que se levait la menace d’une gourgandine ameutant la contrĂ©e autour d’un petit Lambois, Ă©crouĂ© dans la temporaire prison de son gros ventre !

    Jules a dĂ» lui communiquer dans ses moments d’expansion mes projets, se disait-il douloureusement, le jour oĂč il reçut la demande d’argent signĂ©e de cette femme.

    — Ah ! c’est lĂ  notre point vulnĂ©rable, notre talon d’Achille, soupira le notaire quand il lut cette missive, et tous deux, malgrĂ© les principes dont ils faisaient parade, regrettaient les anciennes lettres de cachet qui permettaient d’incarcĂ©rer, jadis, pour de semblables motifs, les gens Ă  la Bastille.


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    Un dilemme, Joris-Karl Huysmans, chapitre I

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  • Dans la salle Ă  manger meublĂ©e d’un poĂȘle en faĂŻence, de chaises cannĂ©es Ă  pieds tors, d’un buffet en vieux chĂȘne, fabriquĂ© Ă  Paris, rue du Faubourg Saint-Antoine, et contenant, derriĂšre les vitres de ses panneaux, des rĂ©chauds en ruolz, des flĂ»tes Ă  champagne, tout un service de porcelaine blanche, liserĂ© d’or, dont on ne se servait du reste jamais ; sous une photographie de Monsieur Thiers, mal Ă©clairĂ©e par une suspension qui rabattait la clartĂ© sur la nappe, MaĂźtre Le Ponsart et M. Lambois pliĂšrent leur serviette, se dĂ©signĂšrent d’un coup d’Ɠil la bonne qui apportait le cafĂ© et se turent.

    Quand cette fille se fut retirée, aprÚs avoir ouvert une cave à liqueur en palissandre, M. Lambois jeta un regard défiant du cÎté de la porte, puis, sans doute rassuré, prit la parole.

    — Voyons, mon cher Le Ponsart, fit-il Ă  son convive, maintenant que nous sommes seuls, causons un peu de ce qui nous occupe ; vous ĂȘtes notaire ; au point de vue du droit, quelle est la situation exacte ?

    — Celle-ci, rĂ©pondit le notaire, en coupant, avec un canif Ă  manche de nacre qu’il tira de sa poche, le bout d’un cigare : votre fils est mort sans postĂ©ritĂ©, ni frĂšre, ni sƓur, ni descendants d’eux ; le petit avoir qu’il tenait de feu sa mĂšre doit, aux termes de l’article 746 du Code civil, se diviser par moitiĂ© entre les ascendants de la ligne paternelle et les ascendants de la ligne maternelle ; autrement dit, si Jules n’a pas Ă©cornĂ© son capital, c’est cinquante mille francs qui reviennent Ă  chacun de nous.

    — Bien. — Reste Ă  savoir si, par un testament, le pauvre garçon n’a pas lĂ©guĂ© une partie de son bien Ă  certaine personne.

    — C’est un point qu’il est, en effet, nĂ©cessaire d’éclaircir.

    — Puis, continua M. Lambois, en admettant que Jules possĂšde encore ses cent mille francs, et qu’il soit mort intestat, comment nous dĂ©barrasserons-nous de cette crĂ©ature avec laquelle il s’est mis en mĂ©nage ? Et cela, ajouta-t-il, aprĂšs une minute de rĂ©flexion, sans qu’il y ait, de sa part, tentative de chantage, ou visite scandaleuse venant nous compromettre dans cette ville.

    — C’est lĂ  le hic, mais j’ai mon plan ; je pense expulser la coquine sans grosse dĂ©pense et sans Ă©clat.

    — Qu’est-ce que vous entendez par « sans grosse dĂ©pense » ?

    — Dame, une cinquantaine de francs au plus.

    — Sans les meubles ?

    — Bien entendu, sans les meubles… Je les ferai emballer et revenir ici par la petite vitesse.

    — Parfait, conclut M. Lambois qui rapprocha sa chaise du poĂȘle Ă  la porte chatiĂšre duquel il tendit pĂ©niblement son pied droit gonflĂ© de goutte.

    MaĂźtre Le Ponsart humait un petit verre. Il retint le cognac, en sifflant entre ses lĂšvres qu’il plissa de mĂȘme qu’une rosette.

    — Fameux, dit-il, c’est toujours le vieux cognac qui vient de l’oncle ?

    — Oui, l’on n’en boit pas de pareil Ă  Paris, fit d’un ton catĂ©gorique M. Lambois.

    — Certes !

    — Mais voyons, reprit le notaire, bien que mon siĂšge soit fait, comme on ne saurait s’entourer de trop de prĂ©cautions, rĂ©capitulons, avant mon dĂ©part pour la capitale, les renseignements que nous possĂ©dons sur le compte de la donzelle.

    Nous disons que ses antĂ©cĂ©dents sont inconnus, que nous ignorons Ă  la suite de quels incidents votre fils s’est Ă©pris d’elle, qu’elle est sans Ă©ducation aucune ; — cela ressort clairement de l’écriture et du style de la lettre qu’elle vous a adressĂ©e et Ă  laquelle, suivant mon avis, vous avez eu raison de ne pas rĂ©pondre ; — tout cela est peu de chose, en somme.

    — Et c’est tout ; je ne puis que vous rĂ©pĂ©ter ce que je vous ai dĂ©jĂ  racontĂ© ; quand le mĂ©decin m’a Ă©crit que Jules Ă©tait trĂšs malade, j’ai pris le train, suis arrivĂ© Ă  Paris, ai trouvĂ© la drĂŽlesse installĂ©e chez monsieur mon fils et le soignant. Jules m’a assurĂ© que cette fille Ă©tait employĂ©e chez lui, en qualitĂ© de bonne. Je n’en ai pas cru un traĂźtre mot, mais, pour obĂ©ir aux prescriptions du mĂ©decin qui m’ordonnait de ne pas contrarier le malade, j’ai consenti Ă  me taire et, comme la fiĂšvre typhoĂŻde s’aggravait malheureusement d’heure en heure, je suis restĂ© lĂ , subissant jusqu’au dĂ©nouement la prĂ©sence de cette fausse bonne. Elle s’est d’ailleurs montrĂ©e convenable, je dois lui rendre cette justice ; puis le transfert du corps de mon pauvre Jules a eu lieu sans retard, vous le savez. AbsorbĂ© par des achats, par des courses, je n’ai plus eu l’occasion de la voir et je n’avais mĂȘme plus entendu parler d’elle, lorsqu’est arrivĂ©e cette lettre oĂč elle se dĂ©clare enceinte et me demande, en grĂące, un peu d’argent.

    — PrĂ©ludes du chantage, fit le notaire, aprĂšs un silence. — Et comment est-elle, en tant que femme ?

    — C’est une grande et belle fille, une brune avec des yeux fauves et des dents droites ; elle parle peu, me fait l’effet, avec son air ingĂ©nu et rĂ©servĂ©, d’une personne experte et dangereuse ; j’ai peur que vous n’ayez affaire Ă  forte partie, MaĂźtre Le Ponsart.

    — Bah, bah, il faudrait que la poulette ait de fiĂšres quenottes pour croquer un vieux renard tel que moi ; puis, j’ai encore Ă  Paris un camarade qui est commissaire de police et qui pourrait, au besoin, m’aider ; allez, si rusĂ©e qu’elle puisse ĂȘtre, j’ai plusieurs tours dans mon sac et je me charge de la mater si elle regimbe ; dans trois jours l’expĂ©dition sera terminĂ©e, je serais de retour et vous rĂ©clamerai, comme honoraires de mes bons soins, un nouveau verre de ce vieux cognac.

    — Et nous le boirons de bon cƓur, celui-lĂ  ! s’écria M. Lambois qui oublia momentanĂ©ment sa goutte.

    — Ah ! le petit nigaud, reprit-il, parlant de son fils. Dire qu’il ne m’avait point jusqu’alors donnĂ© de tablature. Il travaillait consciencieusement son droit, passait ses examens, vivait mĂȘme un peu trop en ours et en sauvage, sans amis, sans camarades. Jamais, au grand jamais, il n’avait contractĂ© de dettes et, tout Ă  coup, le voilĂ  qui se laisse engluer par une femme qu’il a pĂȘchĂ©e oĂč ? je me le demande.

    — C’est dans l’ordre des choses : les enfants trop sages finissent mal, profĂ©ra le notaire qui s’était mis debout devant le poĂȘle et, relevant les basques de son habit, se chauffait les jambes.

    En effet, continua-t-il, le jour oĂč ils aperçoivent une femme qui leur semble moins effrontĂ©e et plus douce que les autres, ils s’imaginent avoir trouvĂ© la pie au nid, et va te faire fiche ! la premiĂšre venue les dindonne tant qu’il lui plaĂźt, et cela quand mĂȘme elle serait bĂȘte comme une oie et malhabile !

    — Vous aurez beau dire, rĂ©pliqua M. Lambois, Jules n’était cependant pas un garçon Ă  se laisser dominer de la sorte.

    — Dame, conclut philosophiquement le notaire, maintenant que nous avons pris de l’ñge, nous ne comprenons plus comment les jeunes se laissent si facilement enjĂŽler par les cotillons, mais lorsqu’on se reporte au temps oĂč l’on Ă©tait plus ingambe, ah ! les jupes nous tournaient aussi la tĂȘte. Vous qui parlez, vous n’avez pas toujours laissĂ© votre part aux autres, hein ? mon vieux Lambois.

    — Parbleu ! — Jusqu’à notre mariage, nous nous sommes amusĂ©s ainsi que tout le monde, mais enfin, ni vous, ni moi, n’avons Ă©tĂ© assez godiches pour tomber — lĂąchons le mot — dans le concubinage.

    — Évidemment.

    Ils se sourirent ; des bouffĂ©es de jeunesse leur revenaient, mettant une bulle de salive sur les lĂšvres goulues de M. Lambois et une Ă©tincelle dans l’Ɠil en Ă©tain du vieux notaire ; ils avaient bien dĂźnĂ©, bu d’un ancien vin de Riceys, un peu dĂ©pouillĂ©, couleur de violette ; dans la tiĂ©deur de la piĂšce close, leurs crĂąnes s’empourpraient aux places demeurĂ©es vides, leurs lĂšvres se mouillaient, excitĂ©es par cette entrĂ©e de la femme qui apparaissait maintenant qu’ils pouvaient se dĂ©sangler, sans tĂ©moins, Ă  l’aise. Peu Ă  peu, ils se lancĂšrent, se rĂ©pĂ©tant pour la vingtiĂšme fois leur goĂ»t, en fait de femmes.

    Elles ne valaient aux sens de Maßtre Le Ponsart que boulottes et courtes et trÚs richement mises. M. Lambois les préférait grandes, un peu maigres, sans atours rares ; il était avant tout pour la distinction.

    — Eh ! la distinction n’a rien Ă  voir lĂ -dedans, le chic parisien, oui, disait le notaire dont l’Ɠil s’allumait de flammĂšches ; ce qui importe, avant tout, c’est de ne pas avoir au lit une planche.

    Et il allait probablement exposer ses thĂ©ories sensuelles quand un coucou sonnant bruyamment l’heure, au-dessus de la porte, l’arrĂȘta net. Diable ! fit-il, dix heures ! il est temps que je regagne mes pĂ©nates si je veux ĂȘtre levĂ© assez tĂŽt demain pour prendre le premier train. Il endossa son paletot ; l’atmosphĂšre plus fraĂźche de l’antichambre refroidit l’ardeur de leurs souvenirs. Les deux hommes se serrĂšrent la main, soucieux, sentant, maintenant que les visions de femmes s’étaient Ă©vanouies, leur haine s’accroĂźtre contre cette inconnue qu’ils voulaient combattre, pensant qu’elle leur disputerait chaudement une succession Ă  laquelle ce monument de justice qu’il rĂ©vĂ©raient, Ă  l’égal d’un tabernacle, le Code, leur donnait droit.

    (Un dilemme, Joris-Karl Huysmans, chapitre I)


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    Citations célÚbres, Litterature

    « De l’esprit des lois » de Montesquieu, l’homme et le pouvoir ?

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  • « Tout homme qui a du pouvoir est portĂ© Ă  en abuser. Il faut donc que, par la disposition des choses, le pouvoir arrĂȘte le pouvoir. »

    Citation extraite de « De l’esprit des lois » (1748) de Montesquieu.


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    Litterature

    Les chants de Maldoror de Lautréamont, extrait chant 1 ?

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  • A A A
  • Un jour, avec des yeux vitreux, ma mĂšre me dit: “Lorsque tu seras dans ton lit, que tu entendras les aboiements des chiens dans la campagne, cache-toi dans ta couverture, ne tourne pas en dĂ©rision ce qu’ils font: ils ont soif insatiable de l’infini, comme toi, comme moi, comme le reste des humains, Ă  la figure pĂąle et longue. MĂȘme, je te permets de te mettre devant la fenĂȘtre pour contempler ce spectacle, qui est assez sublime.” Depuis ce temps, je respecte le voeu de la morte. Moi, comme les chiens, j’Ă©prouve le besoin de l’infini… Je ne puis, je ne puis contenter ce besoin!

    Extrait Chant 1- Les chants de Maldoror (1869)
    Isidore Ducasse,
    Comte de Lautréamont


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    Litterature

    « De l’esclavage des nĂšgres » de Montesquieu ?

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  • Si j’avais Ă  soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nĂšgres esclaves, voici ce que je dirais :
    Les peuples d’Europe ayant exterminĂ© ceux de l’AmĂ©rique, ils ont dĂ» mettre en esclavage ceux de l’Afrique, pour s’en servir Ă  dĂ©fricher tant de terres.
    Le sucre serait trop cher, si l’on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves.
    Ceux dont il s’agit sont noirs depuis les pieds jusqu’à la tĂȘte ; et ils ont le nez si Ă©crasĂ© qu’il est presque impossible de les plaindre.
    On ne peut se mettre dans l’idĂ©e que Dieu, qui est un ĂȘtre trĂšs sage ait mis une Ăąme, surtout une Ăąme bonne, dans un corps tout noir,
    Il est si naturel de penser que c’est la couleur qui constitue l’essence de l’humanitĂ©, que les peuples d’Asie, qui font des eunuques, privent toujours les noirs du rapport qu’ils ont avec nous d’une façon plus marquĂ©e.
    On peut juger de la couleur de la peau par celle des cheveux, qui, chez les Égyptiens, les meilleurs philosophes du monde, Ă©taient d’une si grande consĂ©quence, qu’ils faisaient mourir tous les hommes roux qui leur tombaient entre les mains.
    Une preuve que les nĂšgres n’ont pas le sens commun, c’est qu’ils font plus de cas d’un collier de verre que de l’or, qui, chez des nations policĂ©es, est d’une si grande consĂ©quence.
    Il est impossible que nous supposions que ces gens-lĂ  soient des hommes ; parce que, si nous les supposions des hommes, on commencerait Ă  croire que nous ne sommes pas nous-mĂȘmes chrĂ©tiens.
    De petits esprits exagĂšrent trop l’injustice que l’on fait aux Africains. Car, si elle Ă©tait telle qu’ils le disent, ne serait-il pas venu dans la tĂȘte des princes d’Europe, qui font entre eux tant de conventions inutiles, d’en faire une gĂ©nĂ©rale en faveur de la misĂ©ricorde et de la pitiĂ© ?

    L’Esprit des lois (chapitre V, Livre XI), Montesquieu (1748)


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