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Un dilemme, Joris-Karl Huysmans, chapitre I

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  • Dans la salle Ă  manger meublĂ©e d’un poĂŞle en faĂŻence, de chaises cannĂ©es Ă  pieds tors, d’un buffet en vieux chĂŞne, fabriquĂ© Ă  Paris, rue du Faubourg Saint-Antoine, et contenant, derrière les vitres de ses panneaux, des rĂ©chauds en ruolz, des flĂ»tes Ă  champagne, tout un service de porcelaine blanche, liserĂ© d’or, dont on ne se servait du reste jamais ; sous une photographie de Monsieur Thiers, mal Ă©clairĂ©e par une suspension qui rabattait la clartĂ© sur la nappe, MaĂ®tre Le Ponsart et M. Lambois plièrent leur serviette, se dĂ©signèrent d’un coup d’œil la bonne qui apportait le cafĂ© et se turent.

    Quand cette fille se fut retirée, après avoir ouvert une cave à liqueur en palissandre, M. Lambois jeta un regard défiant du côté de la porte, puis, sans doute rassuré, prit la parole.

    — Voyons, mon cher Le Ponsart, fit-il à son convive, maintenant que nous sommes seuls, causons un peu de ce qui nous occupe ; vous êtes notaire ; au point de vue du droit, quelle est la situation exacte ?

    — Celle-ci, répondit le notaire, en coupant, avec un canif à manche de nacre qu’il tira de sa poche, le bout d’un cigare : votre fils est mort sans postérité, ni frère, ni sœur, ni descendants d’eux ; le petit avoir qu’il tenait de feu sa mère doit, aux termes de l’article 746 du Code civil, se diviser par moitié entre les ascendants de la ligne paternelle et les ascendants de la ligne maternelle ; autrement dit, si Jules n’a pas écorné son capital, c’est cinquante mille francs qui reviennent à chacun de nous.

    — Bien. — Reste à savoir si, par un testament, le pauvre garçon n’a pas légué une partie de son bien à certaine personne.

    — C’est un point qu’il est, en effet, nécessaire d’éclaircir.

    — Puis, continua M. Lambois, en admettant que Jules possède encore ses cent mille francs, et qu’il soit mort intestat, comment nous débarrasserons-nous de cette créature avec laquelle il s’est mis en ménage ? Et cela, ajouta-t-il, après une minute de réflexion, sans qu’il y ait, de sa part, tentative de chantage, ou visite scandaleuse venant nous compromettre dans cette ville.

    — C’est là le hic, mais j’ai mon plan ; je pense expulser la coquine sans grosse dépense et sans éclat.

    — Qu’est-ce que vous entendez par « sans grosse dépense » ?

    — Dame, une cinquantaine de francs au plus.

    — Sans les meubles ?

    — Bien entendu, sans les meubles… Je les ferai emballer et revenir ici par la petite vitesse.

    — Parfait, conclut M. Lambois qui rapprocha sa chaise du poêle à la porte chatière duquel il tendit péniblement son pied droit gonflé de goutte.

    Maître Le Ponsart humait un petit verre. Il retint le cognac, en sifflant entre ses lèvres qu’il plissa de même qu’une rosette.

    — Fameux, dit-il, c’est toujours le vieux cognac qui vient de l’oncle ?

    — Oui, l’on n’en boit pas de pareil à Paris, fit d’un ton catégorique M. Lambois.

    — Certes !

    — Mais voyons, reprit le notaire, bien que mon siège soit fait, comme on ne saurait s’entourer de trop de précautions, récapitulons, avant mon départ pour la capitale, les renseignements que nous possédons sur le compte de la donzelle.

    Nous disons que ses antécédents sont inconnus, que nous ignorons à la suite de quels incidents votre fils s’est épris d’elle, qu’elle est sans éducation aucune ; — cela ressort clairement de l’écriture et du style de la lettre qu’elle vous a adressée et à laquelle, suivant mon avis, vous avez eu raison de ne pas répondre ; — tout cela est peu de chose, en somme.

    — Et c’est tout ; je ne puis que vous répéter ce que je vous ai déjà raconté ; quand le médecin m’a écrit que Jules était très malade, j’ai pris le train, suis arrivé à Paris, ai trouvé la drôlesse installée chez monsieur mon fils et le soignant. Jules m’a assuré que cette fille était employée chez lui, en qualité de bonne. Je n’en ai pas cru un traître mot, mais, pour obéir aux prescriptions du médecin qui m’ordonnait de ne pas contrarier le malade, j’ai consenti à me taire et, comme la fièvre typhoïde s’aggravait malheureusement d’heure en heure, je suis resté là, subissant jusqu’au dénouement la présence de cette fausse bonne. Elle s’est d’ailleurs montrée convenable, je dois lui rendre cette justice ; puis le transfert du corps de mon pauvre Jules a eu lieu sans retard, vous le savez. Absorbé par des achats, par des courses, je n’ai plus eu l’occasion de la voir et je n’avais même plus entendu parler d’elle, lorsqu’est arrivée cette lettre où elle se déclare enceinte et me demande, en grâce, un peu d’argent.

    — Préludes du chantage, fit le notaire, après un silence. — Et comment est-elle, en tant que femme ?

    — C’est une grande et belle fille, une brune avec des yeux fauves et des dents droites ; elle parle peu, me fait l’effet, avec son air ingénu et réservé, d’une personne experte et dangereuse ; j’ai peur que vous n’ayez affaire à forte partie, Maître Le Ponsart.

    — Bah, bah, il faudrait que la poulette ait de fières quenottes pour croquer un vieux renard tel que moi ; puis, j’ai encore à Paris un camarade qui est commissaire de police et qui pourrait, au besoin, m’aider ; allez, si rusée qu’elle puisse être, j’ai plusieurs tours dans mon sac et je me charge de la mater si elle regimbe ; dans trois jours l’expédition sera terminée, je serais de retour et vous réclamerai, comme honoraires de mes bons soins, un nouveau verre de ce vieux cognac.

    — Et nous le boirons de bon cœur, celui-là ! s’écria M. Lambois qui oublia momentanément sa goutte.

    — Ah ! le petit nigaud, reprit-il, parlant de son fils. Dire qu’il ne m’avait point jusqu’alors donné de tablature. Il travaillait consciencieusement son droit, passait ses examens, vivait même un peu trop en ours et en sauvage, sans amis, sans camarades. Jamais, au grand jamais, il n’avait contracté de dettes et, tout à coup, le voilà qui se laisse engluer par une femme qu’il a pêchée où ? je me le demande.

    — C’est dans l’ordre des choses : les enfants trop sages finissent mal, proféra le notaire qui s’était mis debout devant le poêle et, relevant les basques de son habit, se chauffait les jambes.

    En effet, continua-t-il, le jour où ils aperçoivent une femme qui leur semble moins effrontée et plus douce que les autres, ils s’imaginent avoir trouvé la pie au nid, et va te faire fiche ! la première venue les dindonne tant qu’il lui plaît, et cela quand même elle serait bête comme une oie et malhabile !

    — Vous aurez beau dire, répliqua M. Lambois, Jules n’était cependant pas un garçon à se laisser dominer de la sorte.

    — Dame, conclut philosophiquement le notaire, maintenant que nous avons pris de l’âge, nous ne comprenons plus comment les jeunes se laissent si facilement enjôler par les cotillons, mais lorsqu’on se reporte au temps où l’on était plus ingambe, ah ! les jupes nous tournaient aussi la tête. Vous qui parlez, vous n’avez pas toujours laissé votre part aux autres, hein ? mon vieux Lambois.

    — Parbleu ! — Jusqu’à notre mariage, nous nous sommes amusés ainsi que tout le monde, mais enfin, ni vous, ni moi, n’avons été assez godiches pour tomber — lâchons le mot — dans le concubinage.

    — Évidemment.

    Ils se sourirent ; des bouffĂ©es de jeunesse leur revenaient, mettant une bulle de salive sur les lèvres goulues de M. Lambois et une Ă©tincelle dans l’Ĺ“il en Ă©tain du vieux notaire ; ils avaient bien dĂ®nĂ©, bu d’un ancien vin de Riceys, un peu dĂ©pouillĂ©, couleur de violette ; dans la tiĂ©deur de la pièce close, leurs crânes s’empourpraient aux places demeurĂ©es vides, leurs lèvres se mouillaient, excitĂ©es par cette entrĂ©e de la femme qui apparaissait maintenant qu’ils pouvaient se dĂ©sangler, sans tĂ©moins, Ă  l’aise. Peu Ă  peu, ils se lancèrent, se rĂ©pĂ©tant pour la vingtième fois leur goĂ»t, en fait de femmes.

    Elles ne valaient aux sens de Maître Le Ponsart que boulottes et courtes et très richement mises. M. Lambois les préférait grandes, un peu maigres, sans atours rares ; il était avant tout pour la distinction.

    — Eh ! la distinction n’a rien Ă  voir lĂ -dedans, le chic parisien, oui, disait le notaire dont l’Ĺ“il s’allumait de flammèches ; ce qui importe, avant tout, c’est de ne pas avoir au lit une planche.

    Et il allait probablement exposer ses théories sensuelles quand un coucou sonnant bruyamment l’heure, au-dessus de la porte, l’arrêta net. Diable ! fit-il, dix heures ! il est temps que je regagne mes pénates si je veux être levé assez tôt demain pour prendre le premier train. Il endossa son paletot ; l’atmosphère plus fraîche de l’antichambre refroidit l’ardeur de leurs souvenirs. Les deux hommes se serrèrent la main, soucieux, sentant, maintenant que les visions de femmes s’étaient évanouies, leur haine s’accroître contre cette inconnue qu’ils voulaient combattre, pensant qu’elle leur disputerait chaudement une succession à laquelle ce monument de justice qu’il révéraient, à l’égal d’un tabernacle, le Code, leur donnait droit.

    (Un dilemme, Joris-Karl Huysmans, chapitre I)


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    Citation, Litterature

    « De l’esprit des lois » de Montesquieu, l’homme et le pouvoir ?

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  • « Tout homme qui a du pouvoir est portĂ© Ă  en abuser. Il faut donc que, par la disposition des choses, le pouvoir arrĂŞte le pouvoir. »

    Citation extraite de « De l’esprit des lois » (1748) de Montesquieu.


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    Litterature

    Les chants de Maldoror de Lautréamont, extrait chant 1 ?

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  • Un jour, avec des yeux vitreux, ma mère me dit: “Lorsque tu seras dans ton lit, que tu entendras les aboiements des chiens dans la campagne, cache-toi dans ta couverture, ne tourne pas en dĂ©rision ce qu’ils font: ils ont soif insatiable de l’infini, comme toi, comme moi, comme le reste des humains, Ă  la figure pâle et longue. MĂŞme, je te permets de te mettre devant la fenĂŞtre pour contempler ce spectacle, qui est assez sublime.” Depuis ce temps, je respecte le voeu de la morte. Moi, comme les chiens, j’Ă©prouve le besoin de l’infini… Je ne puis, je ne puis contenter ce besoin!

    Extrait Chant 1- Les chants de Maldoror (1869)
    Isidore Ducasse,
    Comte de Lautréamont


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    « De l’esclavage des nègres » de Montesquieu ?

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  • Si j’avais Ă  soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves, voici ce que je dirais :
    Les peuples d’Europe ayant exterminé ceux de l’Amérique, ils ont dû mettre en esclavage ceux de l’Afrique, pour s’en servir à défricher tant de terres.
    Le sucre serait trop cher, si l’on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves.
    Ceux dont il s’agit sont noirs depuis les pieds jusqu’à la tête ; et ils ont le nez si écrasé qu’il est presque impossible de les plaindre.
    On ne peut se mettre dans l’idée que Dieu, qui est un être très sage ait mis une âme, surtout une âme bonne, dans un corps tout noir,
    Il est si naturel de penser que c’est la couleur qui constitue l’essence de l’humanité, que les peuples d’Asie, qui font des eunuques, privent toujours les noirs du rapport qu’ils ont avec nous d’une façon plus marquée.
    On peut juger de la couleur de la peau par celle des cheveux, qui, chez les Égyptiens, les meilleurs philosophes du monde, étaient d’une si grande conséquence, qu’ils faisaient mourir tous les hommes roux qui leur tombaient entre les mains.
    Une preuve que les nègres n’ont pas le sens commun, c’est qu’ils font plus de cas d’un collier de verre que de l’or, qui, chez des nations policées, est d’une si grande conséquence.
    Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes ; parce que, si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens.
    De petits esprits exagèrent trop l’injustice que l’on fait aux Africains. Car, si elle était telle qu’ils le disent, ne serait-il pas venu dans la tête des princes d’Europe, qui font entre eux tant de conventions inutiles, d’en faire une générale en faveur de la miséricorde et de la pitié ?

    L’Esprit des lois (chapitre V, Livre XI), Montesquieu (1748)


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    Les prix Nobel français de littérature ?


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  • Sully-Prudhomme (1901)
    Frédéric Mistral (1904)
    Romain Rolland (1915)
    Anatole France (1921)
    Henri Bergson (1927)
    Roger Martin du Gard (1937)
    André Gide (1947)
    François Mauriac (1952)
    Albert Camus (1957)
    Saint-John Perse (1960)
    Claude Simon (1985)
    Gao Xingjian (2000)
    Jean-Marie Le Clézio (2008)


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