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Un dilemme, Joris-Karl Huysmans, chapitre III ?

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  • C’est un des meilleurs moments de la vie, râlait Me Le Ponsart qui avait copieusement déjeuné au Bœuf à la Mode et était maintenant assis dans la rotonde du Palais-Royal, le seul endroit où, de même que tout bon provincial, il s’imaginait que l’on pût boire du vrai café. Il soufflait, engourdi, la tête un peu renversée, sentant une délicieuse lassitude lui couler par tous les membres. Il avait eu de la chance, la journée s’annonçait bien ; dès neuf heures du matin, il s’était rendu chez le notaire qui s’occupait à Paris des affaires de son petit-fils ; nulle trace de testament ; de là, il avait couru au Crédit Lyonnais où était placé cet argent dont la perte soupçonnée troublait ses sommes : le dépôt y était encore. Décidément, le plus dur de la besogne lui était épargné, la femme avec laquelle il allait se mesurer ne possédait, à sa connaissance du moins, aucun atout juridique. — Allons ça commence sous d’heureux auspices, murmurait-il, poussant à petites bouffées bleues la fumée de son cigare.

    Puis il eut ce retour philosophique sur la vie qui succède si souvent à la première torpeur des gens dont l’esprit se met à ruminer, quand l’estomac est joyeux et le ventre plein. C’est égal, ce que les femmes s’entendent à gruger les hommes ! se disait-il, et il se complaisait dans cette pensée sans imprévu. Peu à peu, elle se ramifia, s’embranchant sur chacune des qualités corporelles qui contribuent à investir la femme de son inéluctable puissance. Il songeait au festin de la croupe, au dessert de la bouche, aux entremets des seins, se repaissait de ces détails imaginaires qui finirent par se rapprocher, se fondre en un tout, en la femme même, érotiquement nue, dont l’ensemble lui suscita cette autre réflexion aussi peu inédite que la première dont elle n’était d’ailleurs que l’inutile corollaire : « les plus malins y sont pris. »

    Il en savait quelque chose, Maître Le Ponsart, dont le tempérament sanguin et la large encolure n’avaient pu s’amoindrir avec l’âge. La vue avait bien baissé, après la soixantaine, mais le corps était demeuré vert et droit ; depuis la mort de sa femme, il souffrait de migraines, de menaces de congestion que le médecin n’hésitait pas à attribuer à cette perpétuelle continence qu’il devait garder à Beauchamp.

    La soixante-cinquième année était sonnée et des désirs de paillardise l’assiégeaient encore ; après avoir eu, pendant sa jeunesse et son âge mur, un robuste appétit qui lui permettait de contenter sa faim, plus par le nombre des plats que par leur succulence, des tendances de gourmets lui étaient venues avec l’âge ; mais, ici encore, la province avait façonné ses goûts à son image, ses aspirations vers l’élégance étaient celles d’un homme éloigné de Paris, d’un paysan riche, d’un parvenu qui achète du toc, veut du clinquant, s’éblouit devant les velours voyants et les gros ors.

    Tout en sirotant sa demi-tasse, il évoquait maintenant, comme à Beauchamp, alors qu’il digérait, assis à son bureau, devant un horizon de cartons verts, ces raffinements particuliers qui le hantaient et qui dérivaient tous de cette « Vie Parisienne » qu’il recevait et lisait ainsi qu’un bréviaire, en la méditant. Elle lui ouvrait une perspective de chic qui lui semblait d’autant plus désirable que sa jeunesse à Paris n’avait été ni assez inventive ni assez riche pour l’approcher. Il eût néanmoins hésité à vérifier ces opulences en s’y mêlant car, malgré ses convoitises, l’avarice native de sa race le détournait de tels achats ; il se bornait à se susciter un idéal qu’il consentait à croire inaccessible, à souhaiter simplement de le frôler, si faire se pouvait, pour le moins cher et dans les conditions les moins humiliantes possibles, car le bon sens du vieillard précis, du notaire, refrénait cette poésie de lieux publics, en s’avouant très franchement que l’âge n’était plus où il pouvait espérer de plaire aux femmes. Sans doute, après le carême qu’il observait à Beauchamp, Me Le Ponsart se croyait encore en mesure de faire honneur au repas, pour peu qu’il fût précédé de caresses apéritives et disposé sur une nappe blanche dans un service encore jeune, sans fêlures, ni rides ; mais il savait, par expérience aussi, qu’il se trouverait forcément en face d’une invitée qui ne mangerait que du bout des lèvres et à laquelle son appétit ne communiquerait nulle fringale.

    Ces pensées lui revenaient surtout depuis qu’il était à Paris, seul, à l’abri des regards d’une petite ville, libre de ses actes, le porte-monnaie bien garni, la tête un peu échauffée par du faux bordeaux.

    Il avait lu le dernier numéro de la « Vie Parisienne » et tout, depuis les histoires pralinées et les dessins dévêtus des premières pages jusqu’aux boniments des annonces, l’enthousiasmait.

    Certes, les articles célébrant sans relâche les victoires de la cavalerie et les défaites des grandes dames l’exaltaient, bien qu’il doutât un peu que le faubourg Saint-Germain polissonnât de la sorte : mais, plus que ces sornettes dont l’invraisemblance le frappait, la réclame, précise, nette, isolée du milieu mensonger d’un conte, était pour lui ductile au rêve. Quoiqu’il fit la part de l’exagération nécessitée par les besoins de la vente, il demeurait cependant surpris et chatouillé par l’imperturbable assurance de l’annonce vantant un produit qui existait, qu’on achetait, un produit qui n’était pas, en somme, une invention de journaliste, un canard imaginé en vue d’un article.

    Ainsi, tout en l’amenant à sourire, le lait Mamilla suggérait aussitôt devant ses yeux le délicieux spectacle d’une gorge rebondie à point ; l’incrédulité même qu’il pouvait ressentir, en y réfléchissant, pour les bienfaits si vivement affirmés de cette mixture, aidait à l’emporter dans un plaisant vagabondage, car il lisait distinctement entre les lignes de la réclame la façon non écrite d’employer ce lait, voyait l’opération en train de s’accomplir, la gorge tirée de la chemise, doucement frottée, et la nudité de ces seins forcément plats accélérait encore ses songeries, le menant, par des degrés intermédiaires d’embonpoint, à ces nainais énormes que ses mains chargées aimaient à tenir.

    Sa vieille âme gavée de procédure, saturée des joies de l’épargne, se détendait dans ce bain imaginatif où elle trempait, dans ce lavabo de journal où s’étalaient des rayons de parfumerie dont les étiquettes chantaient sur un ton lyrique les discutables hosannas des peaux réparées et revernies, des fronts délivrés de rides, des nez affranchis de tannes !

    Je n’étais décidément pas fait pour vivre en popote, au fond d’une province, soupirait maintenant Maître Le Ponsart, ébloui par ce défilé d’élégances qui se succédaient dans sa cervelle, — et il sourit, flatté au fond de constater, une fois de plus, qu’il possédait une âme de poète puis, l’association des idées le conduisit, à propos de femmes, à penser à celle qui était la cause de son voyage. — Je suis curieux de voir la péronnelle, se dit-il ; si j’en crois Lambois, ce serait une appétissante gaillarde, aux yeux fauves, une brune grasse ; eh, eh ! cela prouverait que Jules avait bon goût. Il essaya de se la figurer, créant de la sorte, au détriment de la véritable femme qu’il devait fatalement trouver inférieure à celle qu’il imaginait, une superbe drôlesse dont il détailla les charmes dodus en frissonnant.

    Mais cette délectation spirituelle s’émoussa et il reprit son calme. Il consulta sa montre : l’heure n’étant pas encore venue de visiter la femme de son petit-fils, il pria le garçon de lui apporter des journaux ; il les parcourut sans intérêt. — Despotiquement, la femme revenait à la charge, culbutait sa volonté de se plonger dans la politique, restait seule implantée dans son cerveau et devant ses yeux.

    Il s’estima lui-même ridicule, hocha la tête, regarda le café pour se distraire, puis il chercha en l’air les traces des tuyaux chargés d’amener le gaz dans d’étonnants lustres à pendeloques qui descendaient du plafond culotté comme l’écume d’une vieille pipe, s’amusa à énumérer les cuillers, disposées en éventail, dans une urne de maillechort, sur le comptoir ; pour varier ses plaisirs il contempla, par les vitres, le jardin qui s’étendait presque désert, à cette heure, avec ses quelques statues lépreuses, ses kiosques bigarrés et ses allées plantées d’arbres, aux troncs biscornus, frottés de vert ; au loin un petit jet d’eau s’élevait au-dessus d’une soucoupe, pareil à l’aigrette d’un colonel : cela ressemblait à l’un de ces jardins de boîtes à joujoux qui sentent toujours le sapin et la colle, à un jouet défraichi de jour de l’an, serré, de même que dans une grande boîte à dominos sans couvercle, entre les quatre murs de maisons pareilles.

    Ce spectacle le lassa vite ; il revint à l’intérieur du café : lui aussi, était à peu près vide ; deux etangers fumaient, trois messieurs disparaissaient derrière des journaux ouverts, ne montrant que des mains sur le papier et sous la table des pantalons d’où sortaient des pieds ; un garçon bâillait sur une chaise, la serviette sur l’épaule, et la dame du café balançait des comptes. Le vague relent de Restauration mélangée de Louis-Philippe que dégageait cet endroit plut à Maître Le Ponsart. L’âme de la vieille garde nationale, en bonnet à poils et en culotte blanche, semblait revenir dans cette armoire ronde et vitrée où les étrangers et les provinciaux qui s’y désaltéraient d’habitude ne lais,aient aucune émanation d’eux, aucune trace. Il se décida pourtant à partir ; le temps était sec et froid ; ses obsessions se dissipèrent ; le notaire ressortait maintenant chez l’homme, la chicane reprenait le dessus, la digestion s’achevait ; il pressa le pas.

    Je risque peut-être de ne point la rencontrer, murmurait-il, mais mieux valait ne pas la prévenir de ma visite ; ses batteries ne sont sans doute pas encore montées ; j’ai plus de chance de les démolir, en les surprenant, à l’improviste.

    Il trottait par les rues, vérifiant les plaques émaillées des noms, craignant de se perdre dans ce Paris qu’il ne connaissait plus. Il parvint, tant bien que mal, jusqu’à la rue du Four, examina les numéros, fit halte devant une maison neuve ; les murs du vestibule stuqué comme un nougat, les tapis à baguettes de cuivre, les pommes en verre de la rampe, la largeur de l’escalier lui parurent confortables ; le concierge installé derrière une grande porte à vantaux lui sembla présomptueux et sévère, ainsi qu’un ministre de l’Église protestante. Il tourna le bec de cane et son impression changea ; ce pète-sec officiait dans une loge qui empestait l’oignon et le chou.

    — Mademoiselle Sophie Mouveau ? dit-il.

    Le concierge le toisa, et d’une voix embrumée par le trois-six : Au quatrième, au fond du corridor, à droite, la troisième porte.

    Maître Le Ponsart commença l’ascension, tout en déplorant le nombre exagéré des marches. Arrivé au quatrième étage, il s’épongea, s’orienta dans un couloir sombre, chercha à tâtons le long des murs, découvrit la troisième porte dans la serrure de laquelle était fichée une clef, et, ne découvrant ni sonnette ni timbre, il appliqua un petit coup sur le bois, avec le manche de son parapluie.

    La porte s’ouvrit. Une forme de femme se dessina dans l’ombre. Maître Le Ponsart entrait en pleines ténèbres. Il déclina son nom et ses qualités. Sans dire mot, la femme poussa une seconde porte et le précéda dans une petite chambre à coucher ; là, ce n’était plus la nuit, mais le crépuscule, au milieu du jour. La lumière descendait dans une cour, large comme un tuyau de cheminée, se glissait, en pente, grise et sale, dans la pièce, par une fenêtre mansardée, sans vue.

    — Mon dieu ! et mon ménage qui n’est pas fait ! dit la femme.

    Maître Le Ponsart eut un geste d’indifférence et commença :

    — Madame, ainsi que j’ai eu l’honneur de vous l’annoncer, je suis le grand-père de Jules ; en ma qualité de co-héritier du défunt et en l’absence de M. Lambois dont je suis le mandataire, je vous demanderai la permission d’inventorier tout d’abord les papiers laissés par mon petit-fils.

    La femme le considérait d’un air tout à la fois ahuri et plaintif.

    — Eh bien ? fit-il.

    — Mais, je ne sais pas moi où Jules mettait ses affaires. Il avait un tiroir où il serrait ses lettres ; tenez, là, dans cette table.

    Maître Le Ponsart acquiesça du chef, ôta ses gants qu’il plaça sur le rebord de son chapeau et prit place devant l’un de ces petits bureaux en acajou couleur d’orangeade d’où l’on tire difficilement une planchette revêtue de basane. Il était déjà habitué à la brune de la pièce, et peu à peu, il distinguait les meubles. Au-dessus du bureau, pendait, inclinée sur de la corde verte dont les nœuds passaient derrière les pitons et le cadre, une photographie de M. Thiers, semblable à celle qui parait la salle à manger du père, à Beauchamp, — cet homme d’État étant évidemment l’objet d’une vénération spéciale dans cette famille ; — à gauche, s’étendait le lit fourragé, avec les oreillers en tapons ; à droite se dressait la cheminée pleine de flacons de pharmacie ; derrière Maître Le Ponsart, à l’autre bout de la pièce, s’affaissait un de ces petits canapés-lits tendu de ce reps bleu que le soleil et la poussière rendent terreux et roux.

    La femme s’était assise sur ce canapé. Le notaire, gêné de sentir quelqu’un derrière son dos, fit volte-face et pria la femme de ne pas interrompre, à cause de lui, ses opérations domestiques, l’invita à faire absolument comme si elle était chez elle, appuyant un peu sur ces expressions, préparant ainsi ses premiers travaux d’approche. Elle ne parut pas comprendre le sens qu’il prêtait aux mots et demeura assise, silencieuse, regardant obstinément la cheminée décorée de fioles.

    — Diable ! fit Maître Le Ponsart, la mâtine est forte ; elle a peur de se compromettre en ouvrant la bouche. Il lui tourna le dos, le ventre devant la table ; il commençait à s’exaspérer de cette entrée en matière ; étant admis le système qu’il présumait adopté par cette femme, il allait falloir mettre les points sur les i, marcher de l’avant, à l’aveuglette, attaquer au petit bonheur un ennemi retranché qui l’attendait. Aurait-elle entre les mains un testament ? se disait-il, les tempes soudain mouillées de sueur.

    L’extérieur de la femme qu’il avait dévisagée, en se penchant vers elle, l’inquiétait et l’irritait tout à la fois. Impossible de lire sur cette figure une idée quelconque ; elle semblait effarée et muette ; ses yeux fauves vantés par M. Lambois étaient déserts ; aucune signification précise ne pouvait être assignée à leur éclat.

    Tout en dépliant des liasses de lettres, Maître Le Ponsart réfléchissait. Le peu de bienveillance qu’il avait pu apporter avec la fin d’une heureuse digestion disparaissait. C’était, au demeurant, une souillon que cette fille ! bien bâtie, mais plutôt maigre que grasse, elle était vêtue d’un caraco de flanelle grise, à raies marron, d’un tablier bleu, de bas de filoselle, emmanchés dans des savates aux quartiers rabattus et écrasés par le talon.

    L’indulgence instinctive qu’il eût éprouvée pour la femme qu’il s’était imaginée, pour une belle drôlesse grassouillette et fosselue, chaussée de bas de soie et de mules de satin, sentant la venaison et la poudre fine, avait fait place à l’indifférence, même au mépris. Bon Dieu ! que ce pauvre Jules etait donc jeune ! se disait-il, en guise de conclusion. Subitement l’idée qu’elle était enceinte lui traversa d’un jet la cervelle.

    Il mit ses lunettes qu’en vieux barbon il avait fait disparaître alors qu’il pensait trouver une fille élégante et grasse, et, brusquement, il se tourna.

    Les hanches remontaient, en effet, élargies un peu ; sous le tablier, le ventre bombait ; examinée avec plus de soin, la figure lui parut un peu talée ; décidément, elle n’avait pas menti dans sa lettre. La femme le regardait, surprise de cette insistance à la dévisager ; Maître Le Ponsart jugea utile de rompre le silence.

    — Avez-vous un bail ? lui dit-il.

    — Un bail ?

    — Oui, Jules a-t-il s-igné avec le propriétaire un engagement qui lui assure, moyennant certaines conditions, la jouissance de ce logement, pendant trois, six ou neuf ans ?

    — Non, Monsieur, pas que je sache.

    — Allons, tant mieux.

    Il lui tourna le dos et, derechef cette fois, commença la besogne.

    Il vérifiait rapidement les lettres qu’il ouvrait : toutes étaient sans importance, ne renfermaient aucune allusion à cette femme dont les antécédents inconnus le poursuivaient ; d’autres liasses ne le renseignèrent pas davantage ; il se contenta de noter l’adresse des gens qui les avaient signées, se réservant de leur écrire, de les consulter, si besoin était, en dernier ressort ; enfin, il scruta un paquet de factures acquittées, classé à part ; celui-là, il le mit aussitôt dans sa poche. En somme, aucun papier n’était là qui pût l’éclairer sur les volontés du défunt ; mais qui sait si cette femme n’avait pas enlevé un testament qu’elle se réservait de montrer, au moment propice ? Il était sur des épines, exaspéré contre son petit-fils et contre cette fille ; il résolut de sortir de cette incertitude qui ajournait la mise en œuvre de son plan, et, il hésitait néanmoins à poser brutalement la question, appréhendant de laisser’voir la partie faible de son attaque, d’avouer sa crainte, redoutant aussi de mettre la femme sur une voie à laquelle elle n’avait peut-être pas sérieusement songé.

    Oh ! ce serait, en tout cas, improbable, murmura-t-il, se répondant à cette dernière objection ; et il se détermina.

    — Voyons, ma chère enfant, et ce ton paternel étonna Sophie que glaçait en même temps l’œil taciturne de ce notaire ; voyons, vous êtes bien sûre que notre pauvre ami n’a pas conservé d’autres papiers, car, à ne vous rien celer, je suis surpris de ne pas découvrir un bout de mot, une ligne, qui ait trait à ses amis. Généralement, quand on a du cœur, — et mon cher Jules en était abondamment pourvu, — on lègue un petit cadeau, une babiole, un rien, ce couteau par exemple ou cette pelote, enfin un souvenir, aux personnes qui vous aimaient. Comment peut-il se faire qu’ayant eu tout le temps nécessaire pour prendre ses dispositions, Jules soit mort ainsi, égoïstement, pour lâcher le mot, sans penser aux autres ?

    Il fixait attentivement la femme ; il vit les larmes qui lui emplirent soudain les yeux.

    — Mais vous, vous qui l’avez soigné avec tant de dévouement, il est impossible qu’il vous ait oubliée ! — Et il eut un ton de chaleur presque indigné.

    Tant pis, se disait-il, je joue le tout pour le tout. Les pleurs aperçus l’avaient, en effet, brusquement décidé. Elle s’attendrit ; elle va tout avouer, si je la presse, pensa-t-il. Et il renversait sa tactique, posait, contrairement à ce qu’il avait d’abord arrêté, la question nette mais adoucie, maintenant à peu près certain d’ailleurs que la femme ne détenait aucun testament, car il ne songeait même point qu’elle pût pleurer au souvenir de son amant, et il attribuait, sans hésiter, son chagrin au regret de ne pas posséder ce titre.

    — Oui, Monsieur, dit-elle, en essuyant ses yeux, quand il a été bien malade, Jules voulait me laisser de quoi m’établir, mais il est mort avant d’avoir écrit.

    — La jeunesse est tellement inconsidérée, proféra gravement Maître Le Ponsart. — Et il se tut, pendant quelques minutes, dissimulant l’intense jubilation qu’il ressentait. Il avait un poids de cent kilos de moins sur la poitrine ; les atouts affluaient dans ses cartes. Toi, je vais te faire chelem et sans plus tarder, se dit-il.

    Il se leva, marcha de long en large, dans la pièce, d’un air préoccupé, regardant en dessous Sophie qui demeurait immobile, roulant son mouchoir entre ses doigts.

    Non, il manquait de raffinement, mon petit fils, car elle est singulièrement rustique, la brave fille ! — Et il lorgnait ses mains un peu grosses, à l’index poivré par la couture, aux ongles dépoli, par le ménage et crénelés par la cuisine. Mal mise, sans aucun chic, la poupée à Jeanneton, pensait-il. Sans même qu’il s’en rendît compte, cette constatation aggravait auprès de lui la cause de la femme. Les cheveux mal peignés qui lui tombaient sur les joues l’incitèrent à se montrer brutal.

    — Mademoiselle, — et il s’arrêta devant elle, — il faut que je vienne pourtant au fait. M. Lambois tout en reconnaissant les bons soins que vous avez prodigués à son fils, à titre de bonne, ne peut naturellement admettre que cette situation se perpétue. Je vais donner congé à ce logement aujourd’hui même, car nous sommes le 15 et il est temps ; demain je ferai emporter les meubles ; reste la question pécuniaire qui vous concerne.

    M. Lambois a pensé, et cet avis est le mien, qu’étant données les laborieuses qualités dont vous avez fait preuve, Jules ne pouvait avoir une servante aussi dévouée, à moins de quarante-cinq francs par mois, prix fort, comme vous ne l’ignorez pas, à Paris, — car, nous autres campagnards, ajouta le notaire entre parenthèses, nous avons chez nous des domestiques, à un prix beaucoup moindre, mais peu importe. — Donc, nous sommes le l5, c’est quinze jours plus huit d’avance que je vous dois, soit trente-trois francs soixante-quinze centimes, si je sais compter. Veuillez bien me signer le reçu de cette petite somme.

    Effarée, la femme se leva.

    — Mais, monsieur, je ne suis pas une bonne, vous savez bien comment j’étais avec Jules ; je suis enceinte, j’ai même écrit…

    — Pardonnez-moi de vous interrompre, dit Me Le Ponsart. Si j’ai bien compris vous étiez la maîtresse de Jules. Alors, c’est une autre paire de manches : vous n’avez droit à rien du tout.

    Elle demeura abasourdie par ce coup droit.

    — Alors, comme ça, fit-elle, en suffoquant, vous me chassez sans argent, avec un enfant que je vais avoir.

    — Du tout, mademoiselle, du tout ; vous déplacez la question ; je ne vous chasse point, en tant que maîtresse : je vous donne vos huit jours, en tant que bonne, ce qui n’est pas la même chose, Voyons, écoutez-moi bien ; vous avez été présentée en qualité de servante par Jules, à son père. Tout le temps que M. Lambois est resté ici, vous avez joué ce rôle. M. Lambois ignore donc ou est du moins censé ignorer les relations que vous entreteniez avec son fils. Étant actuellement souffrant, retenu chez lui par une attaque de goutte, il m’a chargé de venir à Paris, en son lieu et place, afin de régler les affaires laissées pendantes de la succession, et, nécessairement, il a résolu de se priver des services d’une bonne puisque la seule personne qui pouvait les utiliser n’est plus.

    Sophie éclata en sanglots.

    — Je l’ai pourtant soigné, j’ai passé les nuits, je le referais encore si c’était à refaire, car il m’aimait bien. Ah ! lui, il avait bon cœur ; il se serait plutôt privé de tout, que de me mettre dans la peine. Non, pour sûr, ce n’est pas lui qui aurait chassé une femme qu’il aurait mise enceinte !

    — Oh ! cette question-là, nous la laisserons de côté, fit assez vivement le notaire. En admettant, comme vous le prétendez, que vous soyez grosse des œuvres de Jules, ce n’est pas, vous en conviendrez, à un homme de mon âge qu’il appartient de sonder les mystères de votre alcôve ; je me récuse absolument pour cette besogne. Au fait, reprit-il, frappé d’une idée subite, vous êtes grosse de combien de mois !

    — De quatre mois, monsieur.

    Maître Le Ponsart parut méditer. Quatre mois mais Jules était déjà malade et, par conséquent, il devait s’abstenir, par raison de santé, de ces rapprochements que les personnes bien portantes peuvent seules se permettre. Il y aurait donc présomption pour que ce ne fût pas lui…

    — Mais il n’était pas au lit il y a quatre mois, s’écria Sophie indignée de ces suppositions ; le médecin n’était même pas venu… puis il m’aimait bien et…

    Maître Le Ponsart étendit la main.

    — Bien, bien, fit-il, cela suffit, et, un peu vexé d’avoir fait fausse route et de n’avoir pu, avec le chiffre des mois, confondre la femme, il ajouta aigrement : Je me doutais déjà que des excès avaient dû causer la maladie et hâter la mort de Jules, maintenant, j’en ai la certitude ; quand on n’est pas plus fort que n’était le pauvre garçon, c’est véritablement malheureux de tomber sur une personne qui est… voyons, comment dirais-je, trop bien portante, trop brune, fit-il, très satisfait de cette dernière épithète, qu’il estimait à la fois concluante et exacte.

    Sophie le regarda, stupéfiée par cette accusation ; elle n’avait même plus le courage de répondre, tant les actes qu’on lui reprochait lui semblaient inouïs ; cette idée qu’on pouvait imputer à son affection la mort de cet homme qu’elle avait soigné, jour et nuit, l’atterra ; elle étrangla, puis ses larmes qui semblaient taries recoulèrent de plus belle.

    Pendant ce temps, le notaire se faisait cette réflexion que ces pleurs ne l’embellissaient pas : ce ventre qui sautait dans la saccade des sanglots lui parut même grotesque.

    Cette réflexion ne le disposait pas à la clémence ; cependant, comme le désespoir de la malheureuse augmentait, qu’elle pleurait maintenant à chaudes larmes, la tête entre les mains, il s’amollissait un peu et s’avouait intérieurement qu’il était peut-être cruel de jeter ainsi une femme sur le pavé, en quelques heures.

    Il s’irrita mécontent de lui ; mécontent tout à la fois de l’action qu’il allait commettre et du semblant de pitié qu’il éprouvait.

    Involontairement, il cherchait un argument décisif qui lui rendît cette créature plus odieuse, un argument qui enforcît et justifiât sa dureté, qui le débarrassât du soupçon de malaise qu’il sentait poindre.

    Il posa deux questions, mais trichant avec lui-même afin d’aider à se convaincre et d’obliger la femme à répondre dans le sens qu’il espérait, il plaida le faux pour savoir le vrai.

    — En résumé, ma chère enfant, fit-il, je n’ignore pas la façon dont mon petit-fils vous a connue. Certes, cela n’ôte rien à vos mérites, mais permettez-moi de vous le dire, il n’a pas été le premier qui ait défloré ces charmants appas — et il salua galamment de la main — de sorte que, comme nous disons, nous autres hommes de loi, là où il n’y a pas eu de préjudice, il ne saurait y avoir de réparation.

    Sophie continuait à pleurer doucement : elle ne répondit point.

    Bien, pensa Maître Le Ponsart, elle ne proteste pas ; donc, j’ai touché juste ; Jules n’a pas été son premier amant — et d’une…

    — En second lieu, reprit-il, vous pensiez bien, n’est-ce pas ? que la situation irrégulière dans laquelle vous viviez avec mon petit-fils ne pouvait durer. D’une façon ou d’une autre, elle se serait rompue. Ou Jules aurait été nommé sous-préfet dans une province et il se serait honorablement et richement marié, ou pour une cause que l’avenir eût pu seul nous apprendre, il vous eût quittée ou eût été quitté par vous : dans ces deux cas, votre liaison aurait forcément pris fin.

    — Non, monsieur, fit-elle vivement, en levant la tête, non Jules ne m’aurait pas abandonnée. Il aurait épousé la mère de son enfant ; il me l’a dit, combien de fois !

    — Allons donc, mâtine, murmura le notaire, voilà ce que je voulais te faire avouer. Cette fois, ses scrupules se mettaient à couvert ; cette fille, qui n’avait pas l’excuse de s’être livrée vierge à son petit-fils, nourrissait le projet de se marier !

    C’est un comble, se répétait-il ; nous aurions eu ce torchon-là dans notre famille ! Il resta déconcerté ; en une rapide vision, il aperçut Jules amenant cette femme, traversant la localité, tout entière sur ses portes, entrant au milieu de la famille consternée par cette mésalliance ; il aperçut cette femme, sans tenue, ne sachant ni manger, ni s’asseoir, lâchant des coq-à-l’âne, compromettant sa situation par le ridicule de sa vie présente et l’infamie de sa vie passée. — Ah bien, nous l’avons échappé belle !

    Sa résolution était, du coup, inébranlable.

    — Voulez-vous signer, oui ou non, ce reçu ? dit-il, d’un ton bref.

    Elle refusa d’un geste.

    — Faites bien attention, je vous ouvre une porte de sortie, vous la refusez ; prenez garde que moi-même je ne la ferme.

    Puis, voyant qu’elle persistait à se taire, Il ravala sa colère, se croisa les bras et reprit, d’une voix paterne :

    — Croyez-moi, ne soyez pas mauvaise tête d’abord cela ne vous avancerait à rien ; réfléchissez : si vous refusez de signer ce reçu, que va-t-il se passer ? vous allez vous trouver sur le pavé, sans sou ni maille, sans le temps de vous retourner pour en avoir ; voyons, dans l’intérêt même de ce petit innocent que vous portez dans vos entrailles, ne vous entêtez pas à rejeter cette offre qui est la seule acceptable, car elle concilie les intérêts des deux parties. Allons, un bon mouvement…

    Il lui mit le reçu sous le nez.

    Elle le repoussa de la main. — Non, je ne signerai pas, nous verrons ; après tout, je veux élever son enfant qui est le mien…

    — Demandez-moi tout de suite de le tenir sur les fonts baptismaux et de payer les mois de nourrice, dit Maître Le Ponsart qui goguenarda presque, tant cette prétenttion lui parut baroque ! Mais, ma chère, la recherche de la paternité est interdite, il n’y a pas besoin d’être un grand clerc pour savoir cela. — Eh bien, nous décidons-nous car le temps me presse ? Pour la seconde et dernière fois, je vous le répète : ou vous êtes la bonne de Jules, auquel cas vous avez droit à une somme de trente-trois francs soixante-quinze centimes ; ou vous êtes sa maîtresse, auquel cas, vous n’avez droit à rien du tout ; choisissez entre ces deux situations celle qui vous semblera la plus avantageuse.

    Et ça s’appelle un dilemme ou je ne m’y connais pas, fit-il très satisfait, en aparté. Il prit son parapluie et son chapeau.

    Sophie s’exaspéra. — C’est bien, je vais voir ce qui me reste à faire, cria-t-elle.

    — Rien, belle dame, croyez-moi. En attendant, vous avez jusqu’à demain midi pour réfléchir. Passé ce délai, je pars, enlevant les meubles, et je remets la clef du logement au propriétaire ; la nuit porte conseil ; laissez-moi espérer qu’elle vous profitera, et que demain vous serez revenue des idées plus sages.

    Et, poliment il la salua et l’invita ironiquement, la voyant immobile, comme pétrifiée, à ne point se déranger pour le reconduire, et il ouvrit et referma, en homme bien élevé, tout doucement la porte.


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    Un dilemme, Joris-Karl Huysmans, chapitre II

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  • A A A
  • Maître Le Ponsart était établi, depuis trente années, notaire à Beauchamp, une petite localité située dans le département de la Marne ; il avait succédé à son père dont la fortune, accrue par certaines opérations d’une inquiétante probité, avait été, dans les lentes soirées de la province, un inépuisable aliment de commérages.

    Une fois ses études terminées, Maître Le Ponsart, avant de retourner au pays, avait passé à Paris quelque temps chez un avoué où il s’était initié aux plus perfides minuties de la procédure.

    D’instincts déjà très équilibrés, il était l’homme qui dépensait sans trop lésiner son argent, jusqu’à concurrence de telle somme ; s’il consentait, pendant son stage à Paris, à gaspiller tout en parties fines, s’il ne liardait pas trop durement avec une femme, il exigeait d’elle, en échange, une redevance de plaisirs tarifée suivant un barème amoureux établi à son usage ; l’équité en tout, disait-il, et, comme il payait, pièces en poches, il croyait juste de faire rendre à son argent un taux de joies usuraire, réclamait de sa débitrice un tant pour cent de caresses, prélevait avant tout un escompte soigneusement calculé d’égards.

    À ses yeux, il n’y avait que la bonne chère et les filles qui pussent représenter, en valeur, la dépense qu’elles entraînaient ; les autres bonheurs de la vie dupaient, n’équivalaient jamais à l’allégresse que procure la vue de l’argent même inactif, même contemplé au repos, dans une caisse ; aussi usait-il constamment des petits artifices usités dans les provinces où l’économie a la tenacité d’une lèpre ; il se servait de bobêchons, de brûle-tout, afin de consumer ses bougies jusqu’à la dernière parcelle de leurs mèches, faisait, ne pouvant supporter sans étourdissements le charbon de terre et le coke, de ces petits feux de veuves où deux bûches isolées rougeoient à distance, sans chaleur et sans flammes, courait toute la ville pour acquérir un objet à meilleur compte et il éprouvait une satisfaction toute particulière à savoir que les autres payaient plus cher, faute de connaître les bons endroits qu’il se gardait bien, du reste, de leur révéler, et il riait sous cape, très fier de lui, se jugeant très madré, alors que ses camarades se félicitaient devant lui d’aubaines qui n’en étaient point.

    De même que la plupart des provinciaux, il ne pouvait aisément dans un magasin tirer son porte-monnaie de sa poche ; il entrait avec l’intention bien arrêtée d’acheter, examinait méticuleusement la marchandise, la jugeait à sa convenance, la savait bon marché et de meilleure qualité que partout ailleurs, mais, au moment de se décider, il demeurait hésitant, se demandant s’il avait bien réellement besoin de cette emplette, si les avantages qu’elle présentait étaient suffisants pour compenser la dépense ; de même encore que la plupart des provinciaux, il n’eût point fait laver son linge à Paris par crainte des blanchisseuses qui le brûlent, dit-on, au chlore ; il expédiait le tout en caisse, par le chemin de fer, à Beauchamp, parce que, comme chacun sait, à la campagne, les blanchisseuses sont loyales et les repasseuses inoffensives.

    En somme, ses penchants charnels avaient été les seuls qui fussent assez puissants pour rompre jusqu’à un certain point ses goûts d’épargne ; singulièrement circonspect lorsqu’il s’agissait d’obliger un ami, Maître Le Ponsart n’eût pas prêté la plus minime somme à l’aveuglette, mais plutôt que d’avancer cent sous à un camarade qui mourait de faim, il eût, en admettant qu’il ne pût se dérober à ce service, offert de préférence à l’emprunteur un dîner de huit francs, car il prenait au moins sa part du repas et tirait un bénéfice quelconque de sa dépense.

    Son premier soin, quand il revint à Beauchamp, après la mort de son père, fut d’épouser une femme riche et laide ; il eut d’elle une fille également laide, mais malingre, qu’il maria toute jeune à M. Lambois qui atteignait alors sa vingt-cinquième année et se trouvait déjà dans une situation commerciale que la ville qualifiait de « conséquente ».

    Devenu veuf, Maître Le Ponsart avait continué d’exploiter son étude, bien qu’il ressentît souvent le désir de la vendre et de retourner se fixer à Paris où la supercherie de ses adroites prévenances ne se fût pas ainsi perdue dans une atmosphère tout à la fois lanugineuse et tiède.

    Et pourtant où eût-il découvert un milieu plus propice et moins hostile ? Il était le personnage le plus considéré de ce Beauchamp qui ne lui marchandait pas son admiration en laquelle entraient, pour dire vrai, du respect et de la peur. Après les éloges qui accompagnaient généralement son nom, cette phrase corrective se glissait d’habitude : « C’est égal, il fait bon d’être de ses amis », et des hochements de tête laissaient supposer que Maître Le Ponsart n’était point un homme dont la rancune demeurait inactive.

    Son physique seul avertissait, tout en les déconcertant, les moins prévenus ; son teint aqueux, ses pommettes vergées de fils roses, son nez en biseau relevé au bout, ses cheveux blancs enroulés sur la nuque et couvrant l’oreille, ses laborieuses épaules de vigneron, sa familière bedaine de curé gras, attiraient par leur bonhomie, incitaient d’abord à se confier à lui, presque à lui taper gaiement sur le ventre, les imprudents que glaçaient aussitôt l’étain de son regard, l’hiver de son œil froid.

    Au fond, nul à Beauchamp n’avait pénétré le véritable caractère de ce vieillard qu’on vantait surtout parce qu’il semblait représenter la distinction parisienne en province et qui n’avait néanmoins pas abdiqué son origine, étant resté un pur provincial, malgré son séjour dans la capitale.

    Parisien, il l’était au suprême degré pour toute la ville, car ses savons et ses vêtements venaient de Paris et il était abonné à « la Vie Parisienne » dont les élégances tolérées allumaient ses prunelles graves ; mais il corrigeait ces goûts mondains par un abonnement au « Moliériste », une revue où quelques gaziers s’occupaient d’éclairer la vie obscure du « Grand Comique ». Il y collaborait, du reste — la gaieté de Molière étant pour lui compréhensible — et son amour pour cette indiscutable gloire était tel qu’il mettait « le Bourgeois gentilhomme » en vers ; ce prodigieux labeur était sur le chantier depuis sept ans ; il s’efforçait de suivre le texte mot à mot, recueillant une immense estime de ce beau travail qu’il interrompait parfois cependant, pour fabriquer des poésies de circonstance qu’il se plaisait à débiter, les jours de naissance ou de fête, dans l’intimité, alors qu’on portait des toasts.

    Provincial il l’était aussi au degré suprême : car il était tout à la fois amateur de commérages, gourmand et liardeur, remisant ses instinct sensuels qu’il n’eût pu satisfaire sans un honteux fracas, dans une petite ville, il avouait les charmes de la bonne chère et donnait de savoureux dîners, tout en rognant sur l’éclairage et les cigares. Maître Le Ponsart est une fine bouche, disaient le percepteur et le maire qui jalousaient ses dîners, tout en les prônant. Dans les premiers temps, ce luxe de la table et cet abonnement à un journal parisien, cher, faillirent outrepasser la dose de parisianisme que Beauchamp était à même de supporter ; le notaire manqua d’acquérir la réputation d’un roquentin et d’un prodigue ; mais bientôt ses concitoyens reconnurent qu’il était un des leurs, animé des mêmes passions qu’eux, des mêmes haines ; le fait est que, tout en gardant le secret professionnel, Maître Le Ponsart encourageait les médisances, se délectait au récit des petits cancans, puis il aimait tant le gain, vantait tant l’épargne, que ses compatriotes s’exaltaient à l’entendre, remués délicieusement jusqu’au fond de leurs moelles par ces théories dont ils raffolaient assez pour les entendre quotidiennement et les juger toujours poignantes et toujours neuves. Au reste, ce sujet était pour eux intarissable ; là, partout, l’on ne parlait que de l’argent ; dès que l’on prononçait le nom de quelqu’un, on le faisait aussitôt suivre d’une énumération de ses biens, de ceux qu’il possédait, de ceux qu’il pouvait attendre. Les purs provinciaux citaient même les parents, narraient des anecdotes autant que possible malveillantes, scrutaient l’origine des fortunes, les pesaient à vingt sous près.

    Ah ! c’est une grande intelligence doublée d’une grande discrétion ! disait l’élite bourgeoise de Beauchamp. Et quel homme distingué ! ajoutaient les dames. Quel dommage qu’il ne se prodigue pas davantage ! reprenait le chœur, car Maître Le Ponsart, malgré les adulations qui l’entouraient, se laissait désirer, jouant la coquetterie, afin de maintenir intact son prestige, puis souvent il se rendait à Paris, pour affaires, et, à Beauchamp, la société qui se partageait les frais d’abonnement du « Figaro », demeurait un peu surprise que cette feuille n’annonçât point l’entrée de cet important personnage dans la métropole, alors que, sous la rubrique : « Déplacements et villégiatures » elle notait spécialement, chaque jour, les départs et les arrivées « dans nos murs » des califes de l’industrie et des hobereaux, au vif contentement du lecteur qui ne pouvait certainement que s’intéresser à ces personnes dont il ignorait, la plupart du temps, jusqu’aux noms.

    Cette gloire qui rayonnait autour de Maître Le Ponsart avait un peu rejailli sur son gendre et ami, M. Lambois, ancien bonnetier, établi à Reims, et retiré, après fortune faite, à Beauchamp. Veuf de même que son beau-père et n’ayant aucune étude à gérer, M. Lambois occupait son oisiveté dans les cantons où il s’enquérait de la santé des bestiaux et de l’ardeur à naître des céréales ; il assiégeait les députés, le préfet, le sous-préfet, le maire, tous les adjoints, en vue d’une élection au conseil général où il voulait se porter candidat.

    Faisant partie des comités électoraux, empoisonnant la vie de ses députés qu’il harcelait, bourrait de recommandations, chargeait de courses, il pérorait dans les réunions, parlait de notre époque qui se jette vers l’avenir, affirmait que le député, mis sur la sellette, était heureux de se retremper dans le sein de ses commettants, prônait l’imposante majesté du peuple réuni dans ses comices, qualifiait d’arme pacifique le bulletin de vote, citait même quelques phrases de M. de Tocqueville, sur la décentralisation, débitait, deux heures durant, sans cracher, ces industrieuses nouveautés dont l’effet est toujours sûr.

    Il rêvait à ce mandat de conseiller général, ne pouvant encore briguer le siège de son député qui n’était pas dupe de ses manigances et était bien résolu à ne point se laisser voler sa place, il y rêvait, non seulement pour lui, dont les convoitises seraient exaucées, mais aussi pour son fils qu’il destinait au sacerdoce des préfectures. Une fois que Jules aurait passé sa thèse, M. Lambois espérait bien, par ses protections, par ses démarches, le faire nommer sous-préfet. Il comptait même agir si fortement sur les députés, qu’ils le feraient placer à la tête du département de la Marne ; alors, ce serait son enfant à lui, Lambois, ex-bonnetier retiré des affaires, qui régirait ses compatriotes et qui administrerait son département d’origine. Positivement, il eût vu dans l’élévation de son fils à un si haut grade, une sorte de noblesse décernée à sa famille dont il vantait pourtant la roture, une sorte d’aristocratie qu’on pourrait opposer à la véritable, qu’il exécrait, tout en l’enviant.

    Mais tout cet échafaudage de désirs avait croulé ; la mort de son enfant avait obscurci cet avenir de vanité, brouillé cet horizon d’orgueil, puis, il avait réagi contre ce coup, et ses ambitions familiales s’étaient renversées sur ses ambitions personnelles et s’y étaient fondues. Avec autant d’âpreté, il souhaitait maintenant d’entrer au conseil général et, soutenu par Maître Le Ponsart qui le guidait pas à pas, il s’avançait peu à peu, sans encombre, souvent à plat ventre, espérant une élection bénévole, sans concurrent sérieux, sans frais sévères. Tout marchait suivant ses vœux et voilà que se levait la menace d’une gourgandine ameutant la contrée autour d’un petit Lambois, écroué dans la temporaire prison de son gros ventre !

    Jules a dû lui communiquer dans ses moments d’expansion mes projets, se disait-il douloureusement, le jour où il reçut la demande d’argent signée de cette femme.

    — Ah ! c’est là notre point vulnérable, notre talon d’Achille, soupira le notaire quand il lut cette missive, et tous deux, malgré les principes dont ils faisaient parade, regrettaient les anciennes lettres de cachet qui permettaient d’incarcérer, jadis, pour de semblables motifs, les gens à la Bastille.


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    Un dilemme, Joris-Karl Huysmans, chapitre I

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  • A A A
  • Dans la salle à manger meublée d’un poêle en faïence, de chaises cannées à pieds tors, d’un buffet en vieux chêne, fabriqué à Paris, rue du Faubourg Saint-Antoine, et contenant, derrière les vitres de ses panneaux, des réchauds en ruolz, des flûtes à champagne, tout un service de porcelaine blanche, liseré d’or, dont on ne se servait du reste jamais ; sous une photographie de Monsieur Thiers, mal éclairée par une suspension qui rabattait la clarté sur la nappe, Maître Le Ponsart et M. Lambois plièrent leur serviette, se désignèrent d’un coup d’œil la bonne qui apportait le café et se turent.

    Quand cette fille se fut retirée, après avoir ouvert une cave à liqueur en palissandre, M. Lambois jeta un regard défiant du côté de la porte, puis, sans doute rassuré, prit la parole.

    — Voyons, mon cher Le Ponsart, fit-il à son convive, maintenant que nous sommes seuls, causons un peu de ce qui nous occupe ; vous êtes notaire ; au point de vue du droit, quelle est la situation exacte ?

    — Celle-ci, répondit le notaire, en coupant, avec un canif à manche de nacre qu’il tira de sa poche, le bout d’un cigare : votre fils est mort sans postérité, ni frère, ni sœur, ni descendants d’eux ; le petit avoir qu’il tenait de feu sa mère doit, aux termes de l’article 746 du Code civil, se diviser par moitié entre les ascendants de la ligne paternelle et les ascendants de la ligne maternelle ; autrement dit, si Jules n’a pas écorné son capital, c’est cinquante mille francs qui reviennent à chacun de nous.

    — Bien. — Reste à savoir si, par un testament, le pauvre garçon n’a pas légué une partie de son bien à certaine personne.

    — C’est un point qu’il est, en effet, nécessaire d’éclaircir.

    — Puis, continua M. Lambois, en admettant que Jules possède encore ses cent mille francs, et qu’il soit mort intestat, comment nous débarrasserons-nous de cette créature avec laquelle il s’est mis en ménage ? Et cela, ajouta-t-il, après une minute de réflexion, sans qu’il y ait, de sa part, tentative de chantage, ou visite scandaleuse venant nous compromettre dans cette ville.

    — C’est là le hic, mais j’ai mon plan ; je pense expulser la coquine sans grosse dépense et sans éclat.

    — Qu’est-ce que vous entendez par « sans grosse dépense » ?

    — Dame, une cinquantaine de francs au plus.

    — Sans les meubles ?

    — Bien entendu, sans les meubles… Je les ferai emballer et revenir ici par la petite vitesse.

    — Parfait, conclut M. Lambois qui rapprocha sa chaise du poêle à la porte chatière duquel il tendit péniblement son pied droit gonflé de goutte.

    Maître Le Ponsart humait un petit verre. Il retint le cognac, en sifflant entre ses lèvres qu’il plissa de même qu’une rosette.

    — Fameux, dit-il, c’est toujours le vieux cognac qui vient de l’oncle ?

    — Oui, l’on n’en boit pas de pareil à Paris, fit d’un ton catégorique M. Lambois.

    — Certes !

    — Mais voyons, reprit le notaire, bien que mon siège soit fait, comme on ne saurait s’entourer de trop de précautions, récapitulons, avant mon départ pour la capitale, les renseignements que nous possédons sur le compte de la donzelle.

    Nous disons que ses antécédents sont inconnus, que nous ignorons à la suite de quels incidents votre fils s’est épris d’elle, qu’elle est sans éducation aucune ; — cela ressort clairement de l’écriture et du style de la lettre qu’elle vous a adressée et à laquelle, suivant mon avis, vous avez eu raison de ne pas répondre ; — tout cela est peu de chose, en somme.

    — Et c’est tout ; je ne puis que vous répéter ce que je vous ai déjà raconté ; quand le médecin m’a écrit que Jules était très malade, j’ai pris le train, suis arrivé à Paris, ai trouvé la drôlesse installée chez monsieur mon fils et le soignant. Jules m’a assuré que cette fille était employée chez lui, en qualité de bonne. Je n’en ai pas cru un traître mot, mais, pour obéir aux prescriptions du médecin qui m’ordonnait de ne pas contrarier le malade, j’ai consenti à me taire et, comme la fièvre typhoïde s’aggravait malheureusement d’heure en heure, je suis resté là, subissant jusqu’au dénouement la présence de cette fausse bonne. Elle s’est d’ailleurs montrée convenable, je dois lui rendre cette justice ; puis le transfert du corps de mon pauvre Jules a eu lieu sans retard, vous le savez. Absorbé par des achats, par des courses, je n’ai plus eu l’occasion de la voir et je n’avais même plus entendu parler d’elle, lorsqu’est arrivée cette lettre où elle se déclare enceinte et me demande, en grâce, un peu d’argent.

    — Préludes du chantage, fit le notaire, après un silence. — Et comment est-elle, en tant que femme ?

    — C’est une grande et belle fille, une brune avec des yeux fauves et des dents droites ; elle parle peu, me fait l’effet, avec son air ingénu et réservé, d’une personne experte et dangereuse ; j’ai peur que vous n’ayez affaire à forte partie, Maître Le Ponsart.

    — Bah, bah, il faudrait que la poulette ait de fières quenottes pour croquer un vieux renard tel que moi ; puis, j’ai encore à Paris un camarade qui est commissaire de police et qui pourrait, au besoin, m’aider ; allez, si rusée qu’elle puisse être, j’ai plusieurs tours dans mon sac et je me charge de la mater si elle regimbe ; dans trois jours l’expédition sera terminée, je serais de retour et vous réclamerai, comme honoraires de mes bons soins, un nouveau verre de ce vieux cognac.

    — Et nous le boirons de bon cœur, celui-là ! s’écria M. Lambois qui oublia momentanément sa goutte.

    — Ah ! le petit nigaud, reprit-il, parlant de son fils. Dire qu’il ne m’avait point jusqu’alors donné de tablature. Il travaillait consciencieusement son droit, passait ses examens, vivait même un peu trop en ours et en sauvage, sans amis, sans camarades. Jamais, au grand jamais, il n’avait contracté de dettes et, tout à coup, le voilà qui se laisse engluer par une femme qu’il a pêchée où ? je me le demande.

    — C’est dans l’ordre des choses : les enfants trop sages finissent mal, proféra le notaire qui s’était mis debout devant le poêle et, relevant les basques de son habit, se chauffait les jambes.

    En effet, continua-t-il, le jour où ils aperçoivent une femme qui leur semble moins effrontée et plus douce que les autres, ils s’imaginent avoir trouvé la pie au nid, et va te faire fiche ! la première venue les dindonne tant qu’il lui plaît, et cela quand même elle serait bête comme une oie et malhabile !

    — Vous aurez beau dire, répliqua M. Lambois, Jules n’était cependant pas un garçon à se laisser dominer de la sorte.

    — Dame, conclut philosophiquement le notaire, maintenant que nous avons pris de l’âge, nous ne comprenons plus comment les jeunes se laissent si facilement enjôler par les cotillons, mais lorsqu’on se reporte au temps où l’on était plus ingambe, ah ! les jupes nous tournaient aussi la tête. Vous qui parlez, vous n’avez pas toujours laissé votre part aux autres, hein ? mon vieux Lambois.

    — Parbleu ! — Jusqu’à notre mariage, nous nous sommes amusés ainsi que tout le monde, mais enfin, ni vous, ni moi, n’avons été assez godiches pour tomber — lâchons le mot — dans le concubinage.

    — Évidemment.

    Ils se sourirent ; des bouffées de jeunesse leur revenaient, mettant une bulle de salive sur les lèvres goulues de M. Lambois et une étincelle dans l’œil en étain du vieux notaire ; ils avaient bien dîné, bu d’un ancien vin de Riceys, un peu dépouillé, couleur de violette ; dans la tiédeur de la pièce close, leurs crânes s’empourpraient aux places demeurées vides, leurs lèvres se mouillaient, excitées par cette entrée de la femme qui apparaissait maintenant qu’ils pouvaient se désangler, sans témoins, à l’aise. Peu à peu, ils se lancèrent, se répétant pour la vingtième fois leur goût, en fait de femmes.

    Elles ne valaient aux sens de Maître Le Ponsart que boulottes et courtes et très richement mises. M. Lambois les préférait grandes, un peu maigres, sans atours rares ; il était avant tout pour la distinction.

    — Eh ! la distinction n’a rien à voir là-dedans, le chic parisien, oui, disait le notaire dont l’œil s’allumait de flammèches ; ce qui importe, avant tout, c’est de ne pas avoir au lit une planche.

    Et il allait probablement exposer ses théories sensuelles quand un coucou sonnant bruyamment l’heure, au-dessus de la porte, l’arrêta net. Diable ! fit-il, dix heures ! il est temps que je regagne mes pénates si je veux être levé assez tôt demain pour prendre le premier train. Il endossa son paletot ; l’atmosphère plus fraîche de l’antichambre refroidit l’ardeur de leurs souvenirs. Les deux hommes se serrèrent la main, soucieux, sentant, maintenant que les visions de femmes s’étaient évanouies, leur haine s’accroître contre cette inconnue qu’ils voulaient combattre, pensant qu’elle leur disputerait chaudement une succession à laquelle ce monument de justice qu’il révéraient, à l’égal d’un tabernacle, le Code, leur donnait droit.

    (Un dilemme, Joris-Karl Huysmans, chapitre I)


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    Quel monstre est-ce, que cette goutte de semence ?


  • A A A
  • Quel monstre est-ce, que cette goute de semence dequoy nous sommes produits, porte en soy les impressions, non de la forme corporelle seulement, mais des pensemens et des inclinations de nos peres? Cette goute d’eau, où loge elle ce nombre infiny de formes? Et comme portent elles ces ressemblances, d’un progrez si temeraire et si desreglé que l’arriere fils respondra à son bisayeul, le neveu à l’oncle? En la famille de Lepidus, à Romme, il y en a eu trois, non de suitte, mais par intervalles, qui nasquirent un mesme oeuil couvert de cartilage. A Thebes, il y avoit une race qui portoit, des le ventre de la mere, la forme d’un fer de lance; et, qui ne le portoit, estoit tenu illegitime. Aristote dict qu’en certaine nation où les femmes estoient communes, on assignoit les enfans à leurs peres par la ressemblance. Il est à croire que je dois à mon pere cette qualité pierreuse, car il mourut merveilleusement affligé d’une grosse pierre qu’il avoit en la vessie; il ne s’apperceut de son mal que le soixante-septiesme an de son aage, et avant cela il n’en avoit eu aucune menasse ou ressentiment aux reins, aux costez, ny ailleurs; et avoit vescu jusques lors en une heureuse santé et bien peu subjette à maladies; et dura encores sept ans en ce mal, trainant une fin de vie bien douloureuse. J’estoy nay vingt cinq ans, et plus, avant sa maladie, et durant le cours de son meilleur estat, le troisiesme de ses enfans en rang de naissance. Où se couvoit tant de temps la propension à ce defaut? Et, lors qu’il estoit si loing du mal, cette legere piece de sa substance dequoy il me bastit, comment en portoit elle pour sa part une si grande impression? Et comment encore si couverte que, quarante cinq ans apres, j’aye commencé à m’en ressentir, seul jusques à cette heure entre tant de freres et de soeurs, et tous d’une mere? Qui m’esclaircira de ce progrez, je le croiray d’autant d’autres miracles qu’il voudra; pourveu que, comme ils font, il ne me donne pas en payement une doctrine beaucoup plus difficile et fantastique que n’est la chose messe.

    (Michel de Montaigne, Essais, Livre second, De la Ressemblance des Enfans aux Peres)

    (iconographie: Que sais-je ?, la devise de Montaigne)


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    2014: année de la liberté ?

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  • A A A
  • Liberté de penser,
    Liberté de penser autrement qu’il en est convenu,

    Liberté de proposer,
    Liberté de proposer autre chose qu’il en est l’habitude,

    Liberté de questionner,
    Liberté de questionner ce qui vient d’en haut,

    Liberté de ne pas tout prendre,
    Liberté de ne pas tout prendre de haut ou de bas,

    Liberté de changer,
    Liberté de changer ce qui ne va pas,

    Liberté de parler,
    Liberté de parler même de ce qui va bien,

    Liberté d’aimer,
    Liberté d’aimer et de le dire tout haut,

    Liberté d’être fidèle,
    Liberté d’être fidèle à ceux que l’on aime,

    Liberté de dire la vérité,
    Liberté de dire la vérité sans crainte de reproche,

    Liberté d’être juste,
    Liberté d’être juste et de respecter la justice,

    Liberté de travailler,
    Liberté de travailler en égalité, en fraternité,

    Liberté de créer, d’inventer,
    Liberté de créer, d’inventer chaque moment de la vie,

    Liberté de ne pas écouter,
    Liberté de ne pas écouter ceux qui ont peur du lendemain,

    Liberté de construire,
    Liberté de construire ce meilleur monde de demain,

    Liberté de rire,
    Liberté de rire de ce qui craint le rire,

    Liberté de s’amuser,
    Liberté de s’amuser de ce que l’on fait,

    Liberté de savoir que l’on peut,
    Liberté de savoir que l’on peut être libre.

    Liberté,
    Liberté chérie.

    (A.-P. Gaspar, Liberté, liberté chérie)


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