Poésie, Voyage en France

L’albatros, de Charles Baudelaire ?

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  • A A A
  • Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage
    Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
    Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
    Le navire glissant sur les gouffres amers.

    A peine les ont-ils déposés sur les planches,
    Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,
    Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
    Comme des avirons traîner à côté d’eux.

    Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
    Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid !
    L’un agace son bec avec un brûle-gueule,
    L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait !

    Le Poète est semblable au prince des nuées
    Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;
    Exilé sur le sol au milieu des huées,
    Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

    (Les Fleurs du Mal)


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    Poésie

    Je suis enragé. J’aime

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  • A A A
  • Je suis enragé. J’aime et je suis un vieux fou.
    - Grand-père ? – Quoi ? – je veux m’en aller. – Aller où ?
    - Où je voudrai. – C’est bien. – Je veux sortir, grand-père.
    - Sortons. – Grand-père ? – Quoi ? – Pleuvra-t-il ? – Non, j’espère.
    Je veux qu’il pleuve, moi. – Pourquoi ? – Pour faire un peu
    Pousser mon haricot dans mon jardin. – C’est Dieu
    Qui fait la pluie. – Eh bien, je veux que Dieu la fasse.
    - Tu veux ! tu veux ! – Grand-père ? – Eh bien quoi ? – Si je casse
    Mon joujou, le bon Dieu ne peut pas m’empêcher.
    C’est donc moi le plus fort. – Parlons sans nous fâcher.
    - Je ne me fâche pas. je veux qu’il pleuve. – Ecoute.
    Je te donne raison. – Il va pleuvoir ? – Sans doute.
    Viens, prenons l’arrosoir du jardinier jacquot,
    Et nous ferons pleuvoir. – Où ? – Sur ton haricot.

    (Victor Hugo)


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    Poésie, Sélection

    La Jeune Tarentine

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  • A A A
  • Pleurez, doux alcyons ! ô vous, oiseaux sacrés,
    Oiseaux chers à Thétis, doux alcyons, pleurez !

    Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarentine !
    Un vaisseau la portait aux bords de Camarine :
    Là, l’hymen, les chansons, les flûtes, lentement
    Devaient la reconduire au seuil de son amant.
    Une clef vigilante a, pour cette journée,
    Dans le cèdre enfermé sa robe d’hyménée,
    Et l’or dont au festin ses bras seraient parés,
    Et pour ses blonds cheveux les parfums préparés.
    Mais, seule sur la proue, invoquant les étoiles,
    Le vent impétueux qui soufflait dans les voiles
    L’enveloppe ; étonnée et loin des matelots,
    Elle crie, elle tombe, elle est au sein des flots.
    Elle est au sein des flots, la jeune Tarentine !
    Son beau corps a roulé sous la vague marine.
    Thétis, les yeux en pleurs, dans le creux d’un rocher,
    Aux monstres dévorants eut soin de le cacher.
    Par ses ordres bientôt les belles Néréides
    L’élèvent au-dessus des demeures humides,
    Le portent au rivage, et dans ce monument
    L’ont au cap du Zéphyr déposé mollement ;
    Puis de loin, à grands cris appelant leurs compagnes,
    Et les nymphes des bois, des sources, des montagnes,
    Toutes, frappant leur sein et traînant un long deuil,
    Répétèrent, hélas ! autour de son cercueil :
    « Hélas ! chez ton amant tu n’es point ramenée ;
    Tu n’as point revêtu ta robe d’hyménée ;
    L’or autour de tes bras n’a point serré de nœuds;
    Les doux parfums n’ont point coulé sur tes cheveux. »

    (André Chénier, Bucoliques. Idylles et fragments d’idylles)
    (Photo: La Jeune Tarentine de Pierre-Alexandre Schoenewerk, au musée d’Orsay)


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    Poésie, Régions

    Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage…

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  • A A A
  • Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
    Ou comme cestuy là qui conquit la toison,
    Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
    Vivre entre ses parents le reste de son âge !

    Quand revoiray-je, hélas, de mon petit village
    Fumer la cheminée, et en quelle saison,
    Revoiray-je le clos de ma pauvre maison,
    Qui m’est une province, et beaucoup d’avantage ?

    Plus me plaist le séjour qu’ont basty mes ayeux,
    Que des palais Romains le front audacieux,
    Plus que le marbre dur me plaist l’ardoise fine,

    Plus mon Loyre Gaulois, que le Tybre Latin,
    Plus mon petit Lyré, que le mont Palatin,
    Et plus que l’air marin la doulceur Angevine.

    (Joachim du Bellay, Les Regrets, XXXI)


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    Poésie

    Les Djinns, de Victor Hugo

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  • A A A
  • Murs, ville
    Et port,
    Asile
    De mort,
    Mer grise
    Où brise
    La brise,
    Tout dort.

    Dans la plaine
    Naît un bruit.
    C’est l’haleine
    De la nuit.
    Elle brame
    Comme une âme
    Qu’une flamme
    Toujours suit !

    La voix plus haute
    Semble un grelot.
    D’un nain qui saute
    C’est le galop.
    Il fuit, s’élance,
    Puis en cadence
    Sur un pied danse
    Au bout d’un flot.

    La rumeur approche.
    L’écho la redit.
    C’est comme la cloche
    D’un couvent maudit ;
    Comme un bruit de foule,
    Qui tonne et qui roule,
    Et tantôt s’écroule,
    Et tantôt grandit,

    Dieu ! la voix sépulcrale
    Des Djinns !… Quel bruit ils font !
    Fuyons sous la spirale
    De l’escalier profond.
    Déjà, s’éteint ma lampe,
    Et l’ombre de la rampe,
    Qui le long du mur rampe,
    Monte jusqu’au plafond.

    C’est l’essaim des Djinns qui passe,
    Et tourbillonne en sifflant !
    Les ifs, que leur vol fracasse,
    Craquent comme un pin brûlant.
    Leur troupeau, lourd et rapide,
    Volant dans l’espace vide,
    Semble un nuage livide
    Qui porte un éclair au flanc.

    Ils sont tout près ! — Tenons fermée
    Cette salle, où nous les narguons.
    Quel bruit dehors ! Hideuse armée
    De vampires et de dragons !
    La poutre du toit descellée
    Ploie ainsi qu’une herbe mouillée,
    Et la vieille porte rouillée
    Tremble, à déraciner ses gonds !

    Cris de l’enfer! voix qui hurle et qui pleure !
    L’horrible essaim, poussé par l’aquilon,
    Sans doute, ô ciel ! s’abat sur ma demeure.
    Le mur fléchit sous le noir bataillon.
    La maison crie et chancelle, penchée,
    Et l’on dirait que, du sol arrachée,
    Ainsi qu’il chasse une feuille séchée,
    Le vent la roule avec leur tourbillon.

    Prophète ! si ta main me sauve
    De ces impurs démons des soirs,
    J’irai prosterner mon front chauve
    Devant tes sacrés encensoirs !
    Fais que sur ces portes fidèles
    Meure leur souffle d’étincelles,
    Et qu’en vain l’ongle de leurs ailes
    Grince et crie à ces vitraux noirs !

    Ils sont passés ! — Leur cohorte
    S’envole, et fuit, et leurs pieds
    Cessent de battre ma porte
    De leurs coups multipliés.
    L’air est plein d’un bruit de chaînes,
    Et dans les forêts prochaines
    Frissonnent tous les grands chênes,
    Sous leur vol de feu pliés !

    De leurs ailes lointaines
    Le battement décroît,
    Si confus dans les plaines,
    Si faible, que l’on croit
    Ouïr la sauterelle
    Crier d’une voix grêle,
    Ou pétiller la grêle
    Sur le plomb d’un vieux toit.

    D’étranges syllabes
    Nous viennent encor ;
    Ainsi, des Arabes
    Quand sonne le cor,
    Un chant sur la grève
    Par instants s’élève
    Et l’enfant qui rêve
    Fait des rêves d’or.

    Les Djinns funèbres,
    Fils du trépas,
    Dans les ténèbres
    Pressent leurs pas ;
    Leur essaim gronde ;
    Ainsi, profonde,
    Murmure une onde
    Qu’on ne voit pas.

    Ce bruit vague
    Qui s’endort,
    C’est la vague
    Sur le bord ;
    C’est la plainte,
    Presque éteinte,
    D’une sainte
    Pour un mort.

    On doute
    La nuit…
    J’écoute : —
    Tout fuit,
    Tout passe ;
    L’espace
    Efface
    Le bruit.


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