Il pleure dans mon cœur ?

Il pleut doucement sur la ville.
(Arthur Rimbaud)

Il pleure dans mon cœur
Comme il pleut sur la ville,
Quelle est cette langueur
Qui pénètre mon cœur ?

Ô bruit doux de la pluie
Par terre et sur les toits !
Pour un cœur qui s’ennuie
Ô le chant de la pluie !

Il pleure sans raison
Dans ce cœur qui s’écœure.
Quoi ! nulle trahison ?
Ce deuil est sans raison.

C’est bien la pire peine
De ne savoir pourquoi,
Sans amour et sans haine,
Mon cœur a tant de peine !

(Paul Verlaine)




2014: année de la liberté ?

Liberté de penser,
Liberté de penser autrement qu’il en est convenu,

Liberté de proposer,
Liberté de proposer autre chose qu’il en est l’habitude,

Liberté de questionner,
Liberté de questionner ce qui vient d’en haut,

Liberté de ne pas tout prendre,
Liberté de ne pas tout prendre de haut ou de bas,

Liberté de changer,
Liberté de changer ce qui ne va pas,

Liberté de parler,
Liberté de parler même de ce qui va bien,

Liberté d’aimer,
Liberté d’aimer et de le dire tout haut,

Liberté d’être fidèle,
Liberté d’être fidèle à ceux que l’on aime,

Liberté de dire la vérité,
Liberté de dire la vérité sans crainte de reproche,

Liberté d’être juste,
Liberté d’être juste et de respecter la justice,

Liberté de travailler,
Liberté de travailler en égalité, en fraternité,

Liberté de créer, d’inventer,
Liberté de créer, d’inventer chaque moment de la vie,

Liberté de ne pas écouter,
Liberté de ne pas écouter ceux qui ont peur du lendemain,

Liberté de construire,
Liberté de construire ce meilleur monde de demain,

Liberté de rire,
Liberté de rire de ce qui craint le rire,

Liberté de s’amuser,
Liberté de s’amuser de ce que l’on fait,

Liberté de savoir que l’on peut,
Liberté de savoir que l’on peut être libre.

Liberté,
Liberté chérie.

(Alexandre-Pierre Gaspar, Liberté, liberté chérie)




A une Dame créole, texte original ?

Au pays parfumé que le soleil caresse,
J’ai vu dans un retrait de tamarins ambrés
Et de palmiers d’où pleut sur les yeux la paresse
Une dame créole aux charmes ignorés.

Son teint est pâle et chaud: la brune enchanteresse
A dans le cou des airs noblement maniérés;
Grande et svelte en marchant comme une chasseresse,
Son sourire est tranquille et ses yeux assurés.

Si vous alliez, Madame, au vrai pays de gloire,
Sur les bords de la Seine ou de la vaste Loire,
Belle digne d’orner les antiques manoirs,

Vous feriez, à l’abri des mousseuses retraites
Germer mille sonnets dans le coeur des poètes
Que vos regards rendraient plus soumis que vos Noirs.

(Charles Baudelaire)




Adieu, plaisant pays de France ?

Adieu, plaisant pays de France,
O ma patrie
La plus chérie,
Qui a nourri ma jeune enfance.
Adieu ! France ! adieu, mes beaux jours !
La nef qui déjoint nos amours
N’a cy de moi que la moitié ;
Une part te reste, elle est tienne ;
Je la fie à ton amitié
Pour que de l’autre il te souvienne.

Chanson de Marie Stuart, Reine d’Ecosse, en partant de Calais pour Londres.




Après la bataille

Mon père, ce héros au sourire si doux,
Suivi d’un seul housard qu’il aimait entre tous
Pour sa grande bravoure et pour sa haute taille,
Parcourait à cheval, le soir d’une bataille,
Le champ couvert de morts sur qui tombait la nuit.
Il lui sembla dans l’ombre entendre un faible bruit.
C’était un Espagnol de l’armée en déroute
Qui se traînait sanglant sur le bord de la route,
Râlant, brisé, livide, et mort plus qu’à moitié.
Et qui disait:  » A boire! à boire par pitié !  »
Mon père, ému, tendit à son housard fidèle
Une gourde de rhum qui pendait à sa selle,
Et dit: « Tiens, donne à boire à ce pauvre blessé.  »
Tout à coup, au moment où le housard baissé
Se penchait vers lui, l’homme, une espèce de maure,
Saisit un pistolet qu’il étreignait encore,
Et vise au front mon père en criant: « Caramba!  »
Le coup passa si près que le chapeau tomba
Et que le cheval fit un écart en arrière.
 » Donne-lui tout de même à boire « , dit mon père.

Victor Hugo, La légende des siècles




Ballade des dames du temps jadis ?

Dites-moi où, n’en quel pays,
Est Flora la belle Romaine,
Archipiades ne Thaïs
Qui fut sa cousine germaine,
Écho parlant quand bruit on mène
Dessus rivière ou sur étang,
Qui beauté eut trop plus qu’humaine
Mais où sont les neiges d’antan ?

Où est la très sage Héloïs,
Pour qui fut châtré et puis moine
Pierre Esbaillart à Saint-Denis ?
Pour son amour eut cette essoine.
Semblablement, où est la reine
Qui commanda que Buridan
Fut jeté en un sac en Seine ?
Mais où sont les neiges d’antan ?

La reine Blanche comme lis
Qui chantait à voix de seraine,
Berthe au grand pied, Bietris, Alis,
Haremburgis qui tint le Maine,
Et Jeanne la bonne Lorraine
Qu’Anglais brûlèrent à Rouen;
Où sont-ils, où, Vierge souvraine ?
Mais où sont les neiges d’antan ?

Prince, n’enquerrez de semaine
Où elles sont, ne de cet an,
Qu’à ce refrain ne vous remaine:
Mais où sont les neiges d’antan ?

François Villon (1431-apr.1463)
Le Grand Testament

Mis en musique et chanté par Georges Brassens dans son album Le Vent (1953).




Ballade des menus propos, François Villon

Je congnois bien mouches en laict,
Je congnois à la robe l’homme,
Je congnois le beau temps du laid,
Je congnois au pommier la pomme,
Je congnois l’arbre à veoir la gomme,
Je congnois quand tout est de mesme,
Je congnois qui besongne ou chomme,
Je congnois tout, fors que moy-mesme.

Je congnois pourpoinct au collet,
Je congnois le moyne à la gonne,
Je congnois le maistre au valet,
Je congnois au voyle la nonne,
Je congnois quand piqueur jargonne,
Je congnois folz nourriz de cresme,
Je congnois le vin à la tonne,
Je congnois tout, fors que moy-mesme.

Je congnois cheval du mulet,
Je congnois leur charge et leur somme,
Je congnois Bietrix et Bellet,
Je congnois gect qui nombre et somme,
Je congnois vision en somme,
Je congnois la faulte des Boesmes,
Je congnois filz, varlet et homme :
Je congnois tout, fors que moy-mesme.

ENVOI

Prince, je congnois tout en somme,
Je congnois coulorez et blesmes,
Je congnois mort qui nout consomme,
Je congnois tout, fors que moy-mesme.




Chanson de Barberine, Alfred de Musset ?

BEAU chevalier qui partez pour la guerre,
Qu’allez-vous faire
Si loin d’ici ?
Voyez-vous pas que la nuit est profonde,
Et que le monde
N’est que souci ?

Vous qui croyez qu’une amour délaissée
De la pensée
S’enfuit ainsi,
Hélas ! hélas ! chercheurs de renommée,
Votre fumée
S’envole aussi.

Beau chevalier qui partez pour la guerre,
Qu’allez-vous faire
Si loin de nous ?
J’en vais pleurer, moi qui me laissais dire
Que mon sourire
Etait si doux.

Alfred de Musset (1810-1857)




Crépuscule – À Mademoiselle Marie Laurencin ?

Frôlée par les ombres des morts
Sur l’herbe où le jour s’exténue
L’arlequine s’est mise nue
Et dans l’étang mire son corps

Un charlatan crépusculaire
Vante les tours que l’on va faire
Le ciel sans teinte est constellé
D’astres pâles comme du lait

Sur les tréteaux l’arlequin blême
Salue d’abord les spectateurs
Des sorciers venus de Bohême
Quelques fées et les enchanteurs

Ayant décroché une étoile
Il la manie à bras tendu
Tandis que des pieds un pendu
Sonne en mesure les cymbales

L’aveugle berce un bel enfant
La biche passe avec ses faons
Le nain regarde d’un air triste
Grandir l’arlequin trismégiste

– Guillaume Apollinaire, Alcools




Elle avait pris ce pli…

Elle avait pris ce pli dans son âge enfantin
De venir dans ma chambre un peu chaque matin;
Je l’attendais ainsi qu’un rayon qu’on espère;
Elle entrait, et disait: Bonjour, mon petit père ;
Prenait ma plume, ouvrait mes livres, s’asseyait
Sur mon lit, dérangeait mes papiers, et riait,
Puis soudain s’en allait comme un oiseau qui passe.
Alors, je reprenais, la tête un peu moins lasse,
Mon oeuvre interrompue, et, tout en écrivant,
Parmi mes manuscrits je rencontrais souvent
Quelque arabesque folle et qu’elle avait tracée,
Et mainte page blanche entre ses mains froissée
Où, je ne sais comment, venaient mes plus doux vers.
Elle aimait Dieu, les fleurs, les astres, les prés verts,
Et c’était un esprit avant d’être une femme.
Son regard reflétait la clarté de son âme.
Elle me consultait sur tout à tous moments.
Oh! que de soirs d’hiver radieux et charmants
Passés à raisonner langue, histoire et grammaire,
Mes quatre enfants groupés sur mes genoux, leur mère
Tout près, quelques amis causant au coin du feu !
J’appelais cette vie être content de peu !
Et dire qu’elle est morte! Hélas! que Dieu m’assiste !
Je n’étais jamais gai quand je la sentais triste ;
J’étais morne au milieu du bal le plus joyeux
Si j’avais, en partant, vu quelque ombre en ses yeux.

Victor Hugo, Les contemplations
(évocation de sa fille Léopoldine)




Fantaisie, Gérard de Nerval ?

Il est un air pour qui je donnerais
Tout Rossini, tout Mozart, tout Weber ;
Un air très-vieux, languissant et funèbre,
Qui pour moi seul a des charmes secrets.

Or, chaque fois que je viens à l’entendre,
De deux cents ans mon âme rajeunit :
C’est sous Louis treize.. et je crois voir s’étendre
Un coteau vert que le couchant jaunit,

Puis un château de brique à coins de pierre,
Aux vitraux teints de rougeâtres couleurs,

Ceint de grands parcs, avec une rivière
Baignant ses pieds, qui coule entre les fleurs.

Puis une dame à sa haute fenêtre,
Blonde, aux yeux noirs, en ses habits anciens…
Que, dans une autre existence, peut-être,
J’ai déjà vue ! — et dont je me souviens !

(Gérard de Nerval)




Gastibelza, l’homme à la carabine ?

Gastibelza, l’homme à la carabine,
Chantait ainsi:
 » Quelqu’un a-t-il connu dona Sabine ?
Quelqu’un d’ici ?
Dansez, chantez, villageois ! la nuit gagne
Le mont Falù.
– Le vent qui vient à travers la montagne
Me rendra fou !

Quelqu’un de vous a-t-il connu Sabine,
Ma senora ?
Sa mère était la vieille maugrabine
D’Antequera
Qui chaque nuit criait dans la Tour-Magne
Comme un hibou … –
Le vent qui vient à travers la montagne
Me rendra fou !
Dansez, chantez! Des biens que l’heure envoie

Il faut user.
Elle était jeune et son oeil plein de joie
Faisait penser. –
À ce vieillard qu’un enfant accompagne
jetez un sou ! … –
Le vent qui vient à travers la montagne
Me rendra fou.

Vraiment, la reine eût près d’elle été laide
Quand, vers le soir,
Elle passait sur le pont de Tolède
En corset noir.
Un chapelet du temps de Charlemagne
Ornait son cou … –
Le vent qui vient à travers la montagne
Me rendra fou.

Le roi disait en la voyant si belle
A son neveu : – Pour un baiser, pour un sourire d’elle,
Pour un cheveu,
Infant don Ruy, je donnerais l’Espagne
Et le Pérou ! –
Le vent qui vient à travers la montagne
Me rendra fou.

Je ne sais pas si j’aimais cette dame,
Mais je sais bien
Que pour avoir un regard de son âme,
Moi, pauvre chien,
J’aurais gaîment passé dix ans au bagne
Sous le verrou … –
Le vent qui vient à travers la montagne
Me rendra fou.

Un jour d’été que tout était lumière,
Vie et douceur,
Elle s’en vint jouer dans la rivière
Avec sa soeur,
Je vis le pied de sa jeune compagne
Et son genou … –
Le vent qui vient à travers la montagne
Me rendra fou.

Quand je voyais cette enfant, moi le pâtre
De ce canton,
Je croyais voir la belle Cléopâtre,
Qui, nous dit-on,
Menait César, empereur d’Allemagne,
Par le licou … –
Le vent qui vient à travers la montagne
Me rendra fou.

Dansez, chantez, villageois, la nuit tombe !
Sabine, un jour,
A tout vendu, sa beauté de colombe,
Et son amour,
Pour l’anneau d’or du comte de Saldagne,
Pour un bijou … –
Le vent qui vient à travers la montagne
Me rendra fou.

Sur ce vieux banc souffrez que je m’appuie,
Car je suis las.
Avec ce comte elle s’est donc enfuie !
Enfuie, hélas !
Par le chemin qui va vers la Cerdagne,
Je ne sais où … –
Le vent qui vient à travers la montagne
Me rendra fou.

Je la voyais passer de ma demeure,
Et c’était tout.
Mais à présent je m’ennuie à toute heure,
Plein de dégoût,
Rêveur oisif, l’âme dans la campagne,
La dague au clou … –
Le vent qui vient à travers la montagne
M’a rendu fou !

(Victor Hugo, Les Rayons et les Ombres, Guitare)

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