Cocorico ! Poésie



Poésie, Sélection

L’Art, de Théophile Gautier ?

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  • A A A
  • Oui, l’œuvre sort plus belle
    D’une forme au travail
    Rebelle,
    Vers, marbre, onyx, émail.

    Point de contraintes fausses !
    Mais que pour marcher droit
    Tu chausses,
    Muse, un cothurne étroit !

    Fi du rythme commode,
    Comme un soulier trop grand,
    Du mode
    Que tout pied quitte et prend !

    Statuaire, repousse
    L’argile que pétrit
    Le pouce
    Quand flotte ailleurs l’esprit ;

    Lutte avec le carrare,
    Avec le paros dur
    Et rare,
    Gardiens du contour pur ;

    Emprunte à Syracuse
    Son bronze où fermement
    S’accuse
    Le trait fier et charmant ;

    D’une main délicate
    Poursuis dans un filon
    D’agate
    Le profil d’Apollon.

    Peintre, fuis l’aquarelle,
    Et fixe la couleur
    Trop frêle
    Au four de l’émailleur ;

    Fais les sirènes bleues,
    Tordant de cent façons
    Leurs queues,
    Les monstres des blasons ;

    Dans son nimbe trilobe
    La Vierge et son Jésus,
    Le globe
    Avec la croix dessus.

    Tout passe. — L’art robuste
    Seul a l’éternité :
    Le buste
    Survit à la cité,

    Et la médaille austère
    Que trouve un laboureur
    Sous terre
    Révèle un empereur.

    Les dieux eux-mêmes meurent.
    Mais les vers souverains
    Demeurent
    Plus forts que les airains.

    Sculpte, lime, cisèle ;
    Que ton rêve flottant
    Se scelle
    Dans le bloc résistant !

    Théophile Gautier, Émaux et Camées.


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    Poésie

    Voyelles d’Arthur Rimbaud ?

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  • A A A
  • A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu, voyelles,
    Je dirai quelque jour vos naissances latentes.
    A, noir corset velu des mouches éclatantes
    Qui bombillent autour des puanteurs cruelles,

    Golfe d’ombre ; E, candeur des vapeurs et des tentes,
    Lance des glaciers fiers, rois blancs, frissons d’ombelles
    I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
    Dans la colère ou les ivresses pénitentes ;

    U, cycles, vibrements divins des mers virides,
    Paix des pâtis semés d’animaux, paix des rides
    Que l’alchimie imprime aux grands fronts studieux ;

    O, suprême Clairon plein des strideurs étranges,
    Silences traversés des Mondes et des Anges :
    — O l’Oméga, rayon violet de Ses Yeux !

    (Arthur Rimbaud, Voyelles)


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    Poésie

    Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant ?

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  • A A A
  • Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
    D’une femme inconnue, et que j’aime, et qui m’aime,
    Et qui n’est, chaque fois, ni tout à fait la même
    Ni tout à fait une autre, et m’aime et me comprend.

    Car elle me comprend, et mon cœur, transparent
    Pour elle seule, hélas ! cesse d’être un problème
    Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême,
    Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.

    Est-elle brune, blonde ou rousse ? — Je l’ignore.
    Son nom ? Je me souviens qu’il est doux et sonore,
    Comme ceux des aimés que la Vie exila.

    Son regard est pareil au regard des statues,
    Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a
    L’inflexion des voix chères qui se sont tues.

    (Paul Verlaine, Mon rêve familier, Poèmes saturniens)


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    Poésie

    Paul Eluard, Liberté ?

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  • A A A
  • Sur mes cahiers d’écolier
    Sur mon pupitre et les arbres
    Sur le sable de neige
    J’écris ton nom

    Sur toutes les pages lues
    Sur toutes les pages blanches
    Pierre sang papier ou cendre
    J’écris ton nom

    Sur les images dorées
    Sur les armes des guerriers
    Sur la couronne des rois
    J’écris ton nom

    Sur la jungle et le désert
    Sur les nids sur les genêts
    Sur l’écho de mon enfance
    J’écris ton nom

    Sur les merveilles des nuits
    Sur le pain blanc des journées
    Sur les saisons fiancées
    J’écris ton nom

    Sur tous mes chiffons d’azur
    Sur l’étang soleil moisi
    Sur le lac lune vivante
    J’écris ton nom

    Sur les champs sur l’horizon
    Sur les ailes des oiseaux
    Et sur le moulin des ombres
    J’écris ton nom

    Sur chaque bouffées d’aurore
    Sur la mer sur les bateaux
    Sur la montagne démente
    J’écris ton nom

    Sur la mousse des nuages
    Sur les sueurs de l’orage
    Sur la pluie épaisse et fade
    J’écris ton nom

    Sur les formes scintillantes
    Sur les cloches des couleurs
    Sur la vérité physique
    J’écris ton nom

    Sur les sentiers éveillés
    Sur les routes déployées
    Sur les places qui débordent
    J’écris ton nom

    Sur la lampe qui s’allume
    Sur la lampe qui s’éteint
    Sur mes raisons réunies
    J’écris ton nom

    Sur le fruit coupé en deux
    Du miroir et de ma chambre
    Sur mon lit coquille vide
    J’écris ton nom

    Sur mon chien gourmand et tendre
    Sur ses oreilles dressées
    Sur sa patte maladroite
    J’écris ton nom

    Sur le tremplin de ma porte
    Sur les objets familiers
    Sur le flot du feu béni
    J’écris ton nom

    Sur toute chair accordée
    Sur le front de mes amis
    Sur chaque main qui se tend
    J’écris ton nom

    Sur la vitre des surprises
    Sur les lèvres attendries
    Bien au-dessus du silence
    J’écris ton nom

    Sur mes refuges détruits
    Sur mes phares écroulés
    Sur les murs de mon ennui
    J’écris ton nom

    Sur l’absence sans désir
    Sur la solitude nue
    Sur les marches de la mort
    J’écris ton nom

    Sur la santé revenue
    Sur le risque disparu
    Sur l’espoir sans souvenir
    J’écris ton nom

    Et par le pouvoir d’un mot
    Je recommence ma vie
    Je suis né pour te connaître
    Pour te nommer

    Liberté

    Paul Eluard, Poésies et vérités, 1942


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    Poésie

    Mon cœur, lassé de tout, même de l’espérance…

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  • A A A
  • Mon cœur, lassé de tout, même de l’espérance,
    N’ira plus de ses vœux importuner le sort ;
    Prêtez-moi seulement, vallon de mon enfance,
    Un asile d’un jour pour attendre la mort.

    Voici l’étroit sentier de l’obscure vallée :
    Du flanc de ces coteaux pendent des bois épais,
    Qui, courbant sur mon front leur ombre entremêlée,
    Me couvrent tout entier de silence et de paix.

    Là, deux ruisseaux cachés sous des ponts de verdure
    Tracent en serpentant les contours du vallon ;
    Ils mêlent un moment leur onde et leur murmure,
    Et non loin de leur source ils se perdent sans nom.

    La source de mes jours comme eux s’est écoulée ;
    Elle a passé sans bruit, sans nom et sans retour :
    Mais leur onde est limpide, et mon âme troublée
    N’aura pas réfléchi les clartés d’un beau jour.

    La fraîcheur de leurs lits, l’ombre qui les couronne,
    M’enchaînent tout le jour sur les bords des ruisseaux ;
    Comme un enfant bercé par un chant monotone,
    Mon âme s’assoupit au murmure des eaux.

    Ah ! c’est là qu’entouré d’un rempart de verdure,
    D’un horizon borné qui suffit à mes yeux,
    J’aime à fixer mes pas, et, seul dans la nature,
    À n’entendre que l’onde, à ne voir que les cieux.

    J’ai trop vu, trop senti, trop aimé dans ma vie ;
    Je viens chercher vivant le calme du Léthé.
    Beaux lieux, soyez pour moi ces bords où l’on oublie :
    L’oubli seul désormais est ma félicité.

    Mon cœur est en repos, mon âme est en silence ;
    Le bruit lointain du monde expire en arrivant,
    Comme un son éloigné qu’affaiblit la distance,
    À l’oreille incertaine apporté par le vent.

    D’ici je vois la vie, à travers un nuage,
    S’évanouir pour moi dans l’ombre du passé ;
    L’amour seul est resté, comme une grande image
    Survit seule au réveil dans un songe effacé.

    Repose-toi, mon âme, en ce dernier asile,
    Ainsi qu’un voyageur qui, le cœur plein d’espoir,
    S’assied, avant d’entrer, aux portes de la ville,
    Et respire un moment l’air embaumé du soir.

    Comme lui, de nos pieds secouons la poussière ;
    L’homme par ce chemin ne repasse jamais ;
    Comme lui, respirons au bout de la carrière
    Ce calme avant-coureur de l’éternelle paix.

    Tes jours, sombres et courts comme les jours d’automne,
    Déclinent comme l’ombre au penchant des coteaux ;
    L’amitié te trahit, la pitié t’abandonne,
    Et, seule, tu descends le sentier des tombeaux.

    Mais la nature est là qui t’invite et qui t’aime ;
    Plonge-toi dans son sein qu’elle t’ouvre toujours :
    Quand tout change pour toi, la nature est la même,
    Et le même soleil se lève sur tes jours.

    De lumière et d’ombrage elle t’entoure encore :
    Détache ton amour des faux biens que tu perds ;
    Adore ici l’écho qu’adorait Pythagore,
    Prête avec lui l’oreille aux célestes concerts.

    Suis le jour dans le ciel, suis l’ombre sur la terre ;
    Dans les plaines de l’air vole avec l’aquilon ;
    Avec les doux rayons de l’astre du mystère
    Glisse à travers les bois dans l’ombre du vallon.

    Dieu, pour le concevoir, a fait l’intelligence :
    Sous la nature enfin découvre son auteur !
    Une voix à l’esprit parle dans son silence :
    Qui n’a pas entendu cette voix dans son cœur ?

    (Alphonse de Lamartine, Le Vallon, Méditations poétiques)

     

    Lamartine passa son enfance à Milly, aujourd’hui Milly-Lamartine, en Bourgogne.


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