Cocorico ! Nouvelle



Livre Ă©lectronique, Nouvelle

Qu’elle était jolie la petite chèvre de M. Seguin !


  • A A A
  • Ah ! Gringoire, qu’elle Ă©tait jolie la petite chèvre de M. Seguin ! qu’elle Ă©tait jolie avec ses yeux doux, sa barbiche de sous-officier, ses sabots noirs et luisants, ses cornes zĂ©brĂ©es et ses longs poils blancs qui lui faisaient une houppelande ! C’était presque aussi charmant que le cabri d’EsmĂ©ralda, tu te rappelles, Gringoire ? — et puis, docile, caressante, se laissant traire sans bouger, sans mettre son pied dans l’écuelle. Un amour de petite chèvre…

    — Alphonse Daudet, Lettres de mon moulin

    (La chèvre de monsieur Seguin est disponible en livre électronique gratuit au format epub)


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    Nouvelle, SĂ©lection

    Le Petit Fût 2/2 ?

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  • A A A
  • La mère Magloire demeura sougeuse. Elle ne dormit pas la nuit suivante. Pendant quatre jours, elle eut une fièvre d’hĂ©sitation. Elle flairait bien quelque chose de mauvais pour elle lĂ -dedans, mais la pensĂ©e des trente Ă©cus par mois, de ce bel argent sonnant qui s’en viendrait couler dans son tablier, qui lui tomberait comme ça du ciel, sans rien faire, la ravageait de dĂ©sir.

    Alors elle alla trouver le notaire et lui conta son cas. Il lui conseilla d’accepter la proposition de Chicot. Mais en demandant cinquante écus de cent sous au lieu de trente, sa ferme valant, au bas mot soixante mille francs.

    - Si vous vivez quinze ans, disait le notaire, il ne la payera encore, de cette façon, que quarante-cinq mille francs.

    La vieille frémit à cette perspective de cinquante écus de cent sous par mois; mais elle se méfiait toujours, craignant mille choses imprévues, des ruses cachées, et elle demeura jusqu’au soir à poser des questions, ne pouvant se décider à partir. Enfin, elle ordonna de préparer l’acte, et elle rentra troublée comme si elle eût bu quatre pots de cidre nouveau.

    Quand Chicot vint pour savoir la rĂ©ponse, elle se fit longtemps prier, dĂ©clarant qu’elle ne voulait pas, mais rongĂ©e par la peur qu’il ne consentĂ®t point Ă  donner les cinquante pièces de cent sous. Enfin, comme il insistait, elle Ă©nonça ses prĂ©tentions.

    Il eut un sursaut de désappointement et refusa. Alors, pour le convaincre, elle se mit à raisonner sur la durée probable de sa vie.

    — Je n’en ai pas pour pu de cinq Ă  six ans pour sĂ»r. Me v’lĂ  sur mes soixante-treize, et pas vaillante avec ça. L’aut’ e soir, je crĂ»mes que j’allais passer. Il me semblait qu’on me vidait l’ corps, qu’il a fallu me porter Ă  mon lit.

    Mais Chicot ne se laissait pas prendre.

    - Allons, allons, vieille pratique, vous ĂŞtes solide comme l’ clocher d’ l’Ă©glise. Vous vivrez pour le moins cent dix ans. C’est vous qui m’enterrerez, pour sĂ»r.

    Tout le jour fut encore perdu en discussions. Mais, comme la vieille ne cĂ©da pas, l’aubergiste, Ă  la fin, consentir Ă  donner les cinquante Ă©cus.

    Ils signèrent l’acte le lendemain. Et la mère Magloire exigea dix Ă©cus de pots de vin.

    Trois ans s`Ă©coulèrent. La bonne femme se portait comme un charme. Elle paraissait n’avoir pas vieilli d’un jour, et Chicot se dĂ©sespĂ©rait. Il lui semblait, Ă  lui, qu’il payait cette rente depuis un demi-siècle, qu’il Ă©tait trompĂ©, flouĂ©, ruinĂ©. Il allait de temps en temps rendre visite Ă  la fermière, comme on va voir, en juillet, dans les champs, si les blĂ©s sont mĂ»rs pour la faux. Elle le recevait avec une malice dans le regard. On eĂ»t dit qu’elle se fĂ©licitait du bon tour qu’elle lui avait jouĂ©; et il remontait bien vite dans son tilbury en murmurant :

    — Tu ne crèveras donc point, carcasse!

    Il ne savait que faire. Il eĂ»t voulu l’Ă©trangler en la voyant. Il la haĂŻssait d’une haine fĂ©roce, sournoise, d’une haine de paysan volĂ©.

    Alors il chercha des moyens.

    Un jour enfin, il s’en revint la voir en se frottant les mains, comme il faisait la première fois lorsqu’il lui avait proposé le marché.

    Et après avoir causé quelques minutes :

    - Dites donc, la mère, pourquoi que vous ne v’ nez point dĂ®ner Ă  la maison, quand vous passez Ă  Épreville? On en jase; on dit comme ça que j’ sommes pu amis, et ça me fait deuil. Vous savez, chez mĂ©, vous ne payerez point. J’ suis pas regardant Ă  un dĂ®ner. Tant que le cĹ“ur vous en dira, v’ nez sans retenue, ça m’ fera plaisir.

    La mère Magloire ne se le fit point répéter, et le surlendemain, comme elle allait au marché dans sa carriole conduite par son valet Célestin, elle mit sans gêne son cheval à l’écurie chez maître Chicot, et réclama le dîner promis.

    L’aubergiste radieux, la traita comme une dame, lui servit du poulet, du boudin, de l’andouille, du gigot et du lard au choux. Mais elle ne mangea presque rien, sobre depuis son enfance, ayant toujours vĂ©cu d’un peu de soupe et d’une croĂ»te de pain beurrĂ©e.

    Chicot insistait, désappointé. Elle ne buvait pas non plus. Elle refusa de prendre du café.

    Il demanda :

    - Vous accepterez toujours un petit verre.

    - Ah! pour ça, oui. je ne dis pas non.

    Et il cria de tous ses poumons, Ă  travers l`auberge :

    - Rosalie, apporte la fine, la surfine, le fil-en- dix.

    Et la servante apparut, tenant une longue bouteille ornée d’une feuille de vigne en papier.

    Il emplit deux petits verres.

    - Goutez ça, la mère. c’est de la fameuse.

    Et la bonne femme se mit à boire tout doucement, à petites gorgées, faisant durer le plaisir. Quand elle eut vidé son verre, elle l’égoutta, puis déclara:

    — Ça, oui, c’est de la fine. Elle n’avait point fini de parler que Chicot lui en versait un second coup. Elle voulut refuser, mais il Ă©tait trop tard, et elle le dĂ©gusta longuement, comme le premier.

    Il voulut alors lui faire accepter une troisième tournée, mais elle résista. Il insistait :

    - Ça, c’est du lait, voyez- vous; mĂ©, j’en bois dix, douze, sans embarras. ça passe comme du sucre. Rien au ventre, rien Ă  la tĂŞte; on dirait que ça s’Ă©vapore sur la langue. Y et rien de meilleur pour la santĂ©! Comme elle avait bien envie, elle cĂ©da, mais elle n’en prit que la moitiĂ© du verre.

    Alors Chicot, dans un Ă©lan de gĂ©nĂ©rositĂ©, s’Ă©cria :

    - T’ nez,puisqu’elle vous plaĂ®t, j’ vas vous en donner un p’ tit fĂ»t, histoire de vous montrer que j’ sommes toujours une paire d`amis.

    La bonne femme ne dit pas non et s’en alla un peu grise.

    Le lendemain, l’aubergiste entra dans la cour de la mère Magloire, puis tira du fond de sa voiture une petite barrique cerclĂ©e de fer. Puis il voulut lui faire goĂ»ter le contenu, pour prouver que c’était bien la mĂŞme fine; et, quand ils eurent encore bu chacun trois verres, il dĂ©clara, en s’en allant :

    — Et puis, vous savez, quand n’y en aura pu, y en a encore; n’ vous gĂŞnez point. je n’ suis pas regardant. Pu tĂ´t que ce sera fini, pu que je serai content.

    Et il remonta dans son tilbury.

    Il revint quatre jours plus tard. La vieille était devant sa porte, occupée à couper le pain de la soupe.

    Il s’approcha, lui dit bonjour, lui parla dans le nez, histoire de sentir son haleine. Et il reconnut un souffle d’alcool. Alors son visage s’Ă©claira.

    —— Vous m’offrirez bien un verre de fil ? dit-il. Et ils trinquèrent deux ou trois fois.

    Mais bientĂ´t le bruit courut dans la contrĂ©e que la Mère Magloire s’ivrognait toute seule. On la ramassait tantĂ´t dans sa cuisine, tantĂ´t dans sa cour, tantĂ´t dans les chemins des environs, et il fallait la reporter chez elle, inerte comme un cadavre.

    Chicot n’allait plus chez elle, et, quand on lui parlait de la paysanne, il murmurait avec un visage triste :

    — C’est-il pas malheureux, à son âge, d`avoir pris c’ t’ habitude-là? Voyez—vous, quand on est vieux, y a pas de ressource. Ça finira bien par lui jouer un mauvais tour ! Ça lui joua un mauvais tour, en effet. Elle mourut l’hiver suivant, vers la Noël, étant tombée, saoûle, dans la neige.

    Et maître Chicot hérita de la ferme, en déclarant:

    - C’ te manante, si alle s’était point boissonnĂ©e, alle en avait bien pour dix ans de plus.


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    Nouvelle, SĂ©lection

    Le Petit Fût (1) ?

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  • A A A
  • Maitre Chicot, l’aubergiste d’Épreville, arrĂŞta son tilbury devant la ferme de la mère Magloire. C’était un grand gaillard de quarante ans, rouge et ventru, et qui passait pour ĂŞtre malicieux.

    Il attacha son cheval au poteau de la barrière, puis il pĂ©nĂ©tra dans la cour. Il possĂ©dait un bien attenant aux terres de la vieille, qu’il convoitait depuis longtemps. Vingt fois il avait essayĂ© de les acheter, mais la mère Magloire s’y refusait avec obstination.

    - J’y siens nĂ©e, j’y mourrai, disait-elle.

    Il la trouva Ă©pluchant des pommes de terre devant sa porte. AgĂ©e de soixante-douze ans, elle Ă©tait sèche ridĂ©e, courbĂ©e, mais infatigable comme une jeune fille. Chicot lui tapa dans le dos avec amitiĂ©, puis s’assit près d’elle sur un escabeau.

    - Eh bien! la mère, et c’te santĂ©, toujours bonne ?

    - Pas trop mal, et vous, mait’ Prosper?

    — Eh! eh ! quéques douleurs; sans ça, ce s’ rait à satisfaction.

    - Allons, tant mieux!

    Et elle ne dit plus rien. Chicot la regardait accomplir sa besogne. Ses doigts crochus, nouĂ©s, durs comme des pattes de crabe, saisissaient Ă  la façon de pinces les tubercules grisâtres dans une manne, et vivement elle les faisait tourner, enlevant de longues bandes de peau sous la lame d’un vieux couteau qu’elle tenait de l’autre main. Et, quand la pomme de terre Ă©tait devenue toute jaune, elle la jetait dans un seau d’eau. Trois poules hardies s’en venaient l’une après l’autre jusque dans ses jupes ramasser les Ă©pluchures, puis se sauver Ă  toutes pattes, portant au bec leur butin.

    Chicot semblait gêné, hésitant, anxieux, avec quelque chose sur la langue qui ne voulait pas sortir. A la fin, il se décida :

    —— Dites donc, mère Magloire… — QuĂ© qu’i a pour votre service? – C’ te ferme, vous n’ voulez toujours point m’ la vendre ?

    — Pour ça, non. N’y comptez point. C’est dit, c’est dit, n’y r’ venez pas.

    - C’est qu’j'ai trouvĂ© un arrangement qui f’rait notre affaire Ă  tous les deux.

    — Qué qu’ c’est?

    - Le v’ la.Vous m’ la vendez, et pi vous la gardez tout d’mĂŞme. Vous n’y ĂŞtes point? Suivez ma raison.

    La vieille cessa d’Ă©plucher ses lĂ©gumes et fixa sur l’aubergiste ses yeux vifs sous leurs paupières fripĂ©es.

    Il reprit :

    - Je m’explique. J’ vous donne, chaque mois cent cinquante francs. Vous entendez bien : chaque mois j’ vous apporte ici, avec mon tilbury, trente Ă©cus de cent sous. Et pi n’y a rien de changĂ© de plus, rien de rien; vous restez chez vous, vous n’ vous occupez point de mĂ©, vous n’ me d’vez rien. Vous n’ faites que prendre mon argent. Ça vous va-t-il ?

    Il la regardait d’un air joyeux, d’un air de bonne humeur.

    La vieille le considĂ©rait avec mĂ©fiance, cherchant le piège. Elle demanda : – Ca, c’est pour mĂ©; mais pour vous, c’ te ferme, ça ni vous la donne point?

    Il reprit :

    - N’ vous tracassez point de ça. Vous restez tant que l’ bon Dieu vous laissera vivre. Vous ĂŞtes chez vous. Seulement vous m’ ferez un p’ tit papier chez l’notaire pour qu’après vous ça me revienne. Vous n’avez point d’éfants, rien qu’ des neveux que vous n’y tenez guère. Ça vous va-t-il? Vous gardez votre bien votre vie durant, et j’ vous donne trente Ă©cus de cent sous par mois. C’est tout gain pour vous.

    La vieille demeurait surprise, inquiète, mais tentée. Elle répliqua :

    - Je n’dis point non. Seulement, j’ veux m’faire une raison lĂ -dessus. Rev’ nez causer d’ça dans l’courant d’ l’autre semaine. J’ vous f’rai une rĂ©ponse d’mon idĂ©e.

    Et maître Clicot s’en alla, content comme un roi qui vient de conquérir un empire.


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    Litterature, Nouvelle, SĂ©lection

    Un dilemme, Joris-Karl Huysmans, chapitre VI ?

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  • A A A
  • Huit jours après le retour de MaĂ®tre Le Ponsart Ă  Beauchamp, M. Lambois se promenait dans son salon, en consultant d’un air inquiet la pendule.

    Enfin ! dit-il, entendant un coup de sonnette, et il se précipita dans le vestibule où, plus placide que jamais, le notaire accrochait son paletot à une tête de cerf.

    — Ah ça, voyons, qu’est-ce qu’il y a ? dit-il, en suivant M. Lambois dans le salon où une table de whist était prête.

    — Il y a que j’ai reçu une lettre de Paris, relative à cette fille !

    — Ce n’est que cela, fit Maître Le Ponsart dont la bouche se plissa, dédaigneuse ; je croyais qu’il s’agissait de faits plus graves.

    Cette assurance allégea visiblement M. Lambois.

    — Lisons cette lettre avant que ces messieurs n’arrivent, reprit le notaire, en regardant de côté les quatre chaises symétriquement rangées devant la table.

    Il chaussa ses lunettes, s’assit près d’un flambeau de jeu et il tenta de déchiffrer un griffonnage écrit avec une encre aquatique, très claire, sur un papier très glacé, qui buvait par places.

    Monsieur,

    « J’ose prendre la libertĂ© d’écrire Ă  votre bon cĹ“ur, en vous suppliant de vouloir bien prendre part Ă  ma situation. Depuis que Monsieur Ponsart est venu et a emportĂ© les meubles, Sophie qui n’avait plus un endroit pour reposer sa tĂŞte a Ă©tĂ© recueillie chez moi, comme l’enfant de la maison ; et elle en Ă©tait digne, Monsieur, par son bon cĹ“ur, bien que Monsieur Ponsart ne lui ait pas rendu la justice qu’elle croyait, mais tout le monde ne peut pas ĂŞtre louis d’or et plaire Ă  tout le monde…

    — Quel style ! s’exclama le notaire. Mais sautons cet inutile verbiage et arrivons au fait ! Ah ! nous y voilà !

    « Sophie a eu une fausse couche bien malheureuse ; elle Ă©tait dans l’arrière-boutique oĂą que je prĂ©pare mes petites affaires pour que la boutique oĂą l’on entre soit toujours propre, quand elle Ă©tĂ© prise de douleurs ; Madame Dauriatte…

    — Qui est-ce, Madame Dauriatte ? demanda M. Lambois.

    Le notaire fit signe qu’il ignorait jusqu’au nom de cette dame et poursuivit :

    « Madame Dauriatte n’a pas cru d’abord qu’il y allait avoir une fausse couche ; elle pensait que le coup d’avoir Ă©tĂ© chassĂ©e par Monsieur Ponsart lui avait tournĂ© les sangs et elle est allĂ©e chez l’herboriste chercher du sureau pour l’échauder et faire respirer Ă  Sophie la fumĂ©e, qui enlĂ©verait l’eau qu’elle devait avoir dans la tĂŞte. Mais les douleurs Ă©taient dans le ventre et elle souffrait tant qu’elle criait Ă  Ă©trangler ; alors, j’ai Ă©tĂ© prise de peur et j’ai couru Ă  la rue des Canettes chez une sage-femme que j’ai ramenĂ©e et qui a dit que c’était une fausse couche. Elle a demandĂ© si elle avait tombĂ© ou si elle avait bu de l’absinthe ou de l’armoise ; je lui ai dit que non, mais qu’elle avait eu une grosse peine…

    — Au fait ! passons ce fatras, dit M. Lambois impatienté ; nous n’en sortirons pas avant l’arrivée des amis et il est inutile de les mettre au courant de cette sotte affaire.

    Maître Le Ponsart sauta toute une page et reprit :

    — « Elle est morte, comme cela, et l’enfant ne vaut pas mieux ; alors comme j’avais mis ma croix de cou et mes boucles d’oreilles en gage, j’ai payé la pharmacie et la sage-femme, mais je n’ai plus d’argent et Madame Dauriatte non plus, car elle n’en a jamais.

    « Aussi, je vous supplie à deux genoux, mon bon Monsieur, de ne pas m’abandonner, je vous prie qu’elle ne soit pas dans la fosse commune comme un pauvre chien. Monsieur Jules qui l’aimait tant pleurerait à la savoir si malheureuse ; je vous prie, envoyez-moi l’argent pour l’enterrer.

    « En comptant sur votre gĂ©nĂ©rositĂ©… Bon et et caetera, dit le notaire — et c’est signĂ© : Veuve Champagne. »

    M. Lambois et Maître Le Ponsart se regardèrent ; puis, sans dire mot, le notaire haussa les épaules, s’approcha de la cheminée, activa les flammes, plaça la lettre de Madame Champagne au bout des pincettes et, tranquillement, la regarda brûler.

    — Classée, comme n’étant susceptible d’aucune suite, dit-il, en se redressant et en remettant les pincettes en place.

    — C’est trois sous de timbre qu’elle a bien inutilement dépensés, remarqua M. Lambois que la placidité de son beau-père achevait de rassurer.

    — Enfin, reprit Maître Le Ponsart, cette mort clôt le débat. Et d’un ton indulgent, il ajouta :

    — En bonne conscience, nous ne pouvons plus lui en vouloir à la pauvre fille, malgré tout le tintouin qu’elle nous a donné.

    — Non, certes, aucun de nous ne voudrait la mort du pêcheur. Et, après un temps de silence, M. Lambois insinua : Cependant il faut avouer que notre bienveillance, pour son souvenir, est peut-être entachée d’égoïsme, car enfin, si nous n’avons plus rien à craindre de cette fille, qui sait si, au cas où elle eût vécu, elle n’aurait pas de nouveau jeté le grappin sur un fils de famille ou semé la zizanie dans un ménage.

    — Oh ! Ă  coup sĂ»r, rĂ©pondit MaĂ®tre Le Ponsart la mort de cette femme n’est pas bien regrettable ; mais, vous savez, pour le malheur des honnĂŞtes gens, après celle-lĂ , une autre ; une de perdue…

    — Dix de retrouvées, ajouta M. Lambois, et il compléta cette oraison funèbre, par un hochement attristé de la tête.


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    Litterature, Nouvelle, SĂ©lection

    Un dilemme, Joris-Karl Huysmans, chapitre V ?

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  • A A A
  • A son âge ! — Avoir Ă©tĂ© la dupe d’une fille racolĂ©e chez Peters ! MaĂ®tre Le Ponsart regrettait sa mĂ©prise, cette poussĂ©e incomprĂ©hensible, ce mouvement irraisonnĂ© qui l’avait, en quelque sorte, forcĂ© Ă  offrir des consommations Ă  cette femme et Ă  l’accompagner jusque chez elle.

    Il n’avait pourtant eu la tête égayée par aucun vin ; cette drôlesse était venue se placer à sa table, avait causé avec lui de choses et autres, non sans qu’il l’eût loyalement prévenue qu’elle perdait son temps ; puis des messieurs étaient entrés qui l’avaient saluée et auxquels elle avait tendu la main et parlé bas. De ce fait sans importance était peut-être issue, souterrainement, l’instinctive résolution de la posséder, peut-être y avait-il eu là une question de préséance, un entêtement d’homme arrivé le premier et tenant à conserver sa place, un certain dépit de se trouver en concurrence avec des gens plus jeunes, un certain amour-propre de vieux barbon sollicitant de la fille, à prix même supérieur, une quasi-préférence ; — mais non, rien de tout cela n’était vrai ; il y avait eu une impulsion irrésistible, un agissement indépendant de sa volonté, car il n’était féru d’aucun désir charnel et le physique même de cette femme ne répondait à aucun de ses souhaits ; d’autre part, le temps était sec et froid, et Maître Le Ponsart ne pouvait invoquer à l’appui de sa lâcheté l’influence de ces chaleurs lourdes ou de ces ciels mous et pluvieux qui énervent l’homme et le livrent presque sans défense aux femmes en chasse. Tout bien considéré, cette aventure demeurait incompréhensible.

    En voiture, le long du chemin, il se disait qu’il était ridicule, que cette rencontre était niaise, fertile en carottes et en déboires ; et il se sentait sans force pour quitter cette fille qu’il suivait machinalement, mu par ce bizarre sortilège que connaissent les gens attardés, le soir, et qu’aucune psychologie n’explique.

    Il s’était même retourné l’épingle dans la plaie, se répétant : « Si l’on me voyait ! j’ai l’air d’un vieux polisson ! » — murmurant, tandis qu’il payait le cocher et que la femme sonnait à sa porte : « Voilà l’ennui qui commence ; elle va me proposer de me tenir par la main pour que je ne me casse pas le cou dans l’obscurité sur les marches et, une fois dans la chambre, la mendicité commencera ! Bon Dieu ! faut-il que je sois bête ! » — Et il était quand même monté et tout s’était passé ainsi qu’il l’avait prévu.

    Il avait cependant éprouvé un certain dédommagement des tristesses conçues d’avance. Le logis était meublé avec un luxe dont le mauvais goût lui échappait. La cheminée enveloppée de rideaux en faux brocart, les chenets à boules fleurdelysées, la pendule et les appliques en jeune cuivre, munies de bougies roses que la chaleur avait courbées, les divans recouverts de guipures au crochet, le mobilier en thuya et palissandre, le lit debout dans la chambre à coucher, les consoles parées de marmousets en faux saxe, de verreries de foire, de statuettes de Grévin, lui semblèrent déceler une apéritive élégance et un langoureux confort. Il regarda complaisamment la pendule arrêtée pendant que la femme se débarrassait de son chapeau.

    Elle se tourna vers lui et parla d’affaires.

    Le notaire tressaillit, lâchant, un à un, des louis que la praticienne lui extirpait tranquillement par d’insinuants et d’impérieux appels, se consolant un peu de sa faiblesse de vieillard assis tardivement chez une fille, par la vue du corsage qu’il jugeait rigide et tiède et des bas de soie rouges qui lui paraissaient crépiter, aux lueurs des bougies, sur des mollets pleins et des cuisses fermes.

    Afin d’accélérer la vendange de sa bourse, la femme se campa sur ses genoux.

    — Je suis lourde, hein ?

    Bien que ses jambes pliassent, il affirma poliment le contraire, s’efforçant de se persuader, du reste, pour s’égayer, que cette pesanteur ne pouvait être attribuée qu’aux solides et copieuses charnures qu’il épiait, mais plus que cette perspective de pouvoir les brasser, tout à l’heure, à l’aise, le calcul de ses déboursés, la constatation raisonnée de sa sottise et l’inexplicable impossibilité de s’y soustraire, le dominaient et finissaient par le glacer.

    Avec cela, la femme devenait insatiable ; sous la problématique assurance d’idéales caresses, elle insistait de nouveau pour qu’il ajoutât un louis à ceux qu’il avait déjà cédés. La niaiserie même de ses propos de ses noms d’amitié de « mon gros loulou », de « mon chéri », de « mon petit homme », achevait de consterner le vieillard engourdi, dont la lucidité doutait de la véracité de cette promesse qui accompagnait les réquisitions : « Voyons, laisse-toi faire, je serai bien gentille, tu verras que tu seras content. »

    De guerre lasse, convaincu que les imminents plaisirs qu’elle annonçait seraient des plus médiocres, il souhaitait ardemment qu’ils fussent consommés pour prendre la fuite.

    Ce désir acheva de vaincre sa résistance et il se laissa complètement dépouiller.

    Alors, elle l’invita à enlever son pardessus, à se mettre à l’aise. Elle-même se déshabillait, enlevant ceux de ses vêtements qu’elle eût pu froisser. Il s’approcha, mais hélas ! cet embonpoint qui l’avait un peu désaffligé était à la fois factice et blet ! — Elle aggrava cette dernière désillusion par tout ce qu’une femme peut apporter de mauvaise grâce au lit, prétendant se désintéresser de ses préférences, lui repoussant la tête, grognant : Non, laisse, tu me fatigues : puis, alors qu’il s’agissait de lui, répondant avec une moue méprisante et sèche : « Qu’il s’était trompé s’il l’avait prise pour une femme à ça. »

    Il poussa un soupir d’allègement en gagnant la porte. Ah ! pour avoir été volé, il avait été bien volé ! — Et le sang lui empourprait la face, alors qu’il se rappelait les détails grincheux de cette scène.

    Puis, cet argent si malencontreusement extorqué l’étouffait. Il arrivait à se représenter les choses utiles qu’il aurait pu se procurer avec la même somme.

    Il méditait cette réflexion stérile des gens grugés : qu’on se prive d’acheter un objet plaisant ou commode par économie, alors qu’on n’hésite pas à dépenser le prix qu’eût coûté cet objet, dans un intérêt infructueux et bête.

    — Ah ! toi…, je te conseille de filer doux, conclut-il, songeant Ă  la maĂ®tresse de son petit-fils, confondant dans une mĂŞme rĂ©probation les deux femmes.

    Il sourit pourtant, car il était certain de juguler Sophie Mouveau, d’exercer impunément des représailles, de se venger sur elle des déboires infligés par la cupidité de son sexe. Le propriétaire, enchanté de rentrer en possession immédiate de son logement, s’était, — après avoir, du reste, en sa qualité de père de famille, exprimé quelques idées sans imprévu sur les dangers du libertinage et de la profonde corruption du siècle, — montré tout disposé à seconder le notaire dans ses entreprises, et le concierge s’était respectueusement incliné, alors que Maître Le Ponsart lui avait exhibé l’ordre de laisser déménager les meubles, d’aider au besoin à l’expulsion de la femme et de garder la clef ; deux pièces de cent sous glissées dans la main, avaient même amolli sa mine et détendu la rigidité luthérienne de son port. Trente-trois francs soixante-quinze et dix francs font quarante-trois francs soixante-quinze, pensait le notaire ; c’est bien le chiffre que j’ai annoncé à mon vieux Lambois, une cinquantaine de francs au plus.

    Toutes ses précautions étaient prises : les déménageurs devaient se trouver à midi précis devant la porte, descendre le mobilier, l’expédier par chemin de fer, dans la voiture même, posée, sans roues, à plat sur un camion de marchandises, jusqu’à Beauchamp.

    Une seule question demeurait encore pendante : Sophie paraissait à Me Le Ponsart singulièrement retorse. Ce silence où elle se confinait le plus possible, ce système ininterrompu de pleurs interloquaient le notaire qui attribuait à la finesse le profond désarroi et la sottise accablée de cette fille. Il était absolument persuadé que cette larmoyante stupeur cachait une embuscade et la crainte qu’elle ne vint scandaliser Beauchamp par sa présence ne le quittait plus. Après mûre délibération, il s’était déterminé à recourir aux bons offices de son ancien ami, le commissaire de police, s’était abouché, grâce à lui, avec son collègue du VIe arrondissement, et avait obtenu qu’on menaçât tout au moins la femme des rigueurs de la justice, si elle ne consentait pas à rester tranquille.

    — Allons, il est temps d’achever la petite partie commencée et d’emballer rondement la donzelle, se dit Me Le Ponsart, en consultant sa montre. Et il s’achemina vers la rue du Four, se consolant de ses ennuis, par la pensée, qu’il prendrait le train, le soir, et rentrerait enfin dans ses pantoufles.

    Le concierge baisa presque ses propres pieds, tant il se courba, dès qu’il l’aperçut. Maître Le Ponsart monta, s’arrêta dans le couloir, et, naturellement, sans y songer, il substitua au coup poli, discret, dont il avait, la veille, toqué la porte, un coup impérieux et bref.

    Il demeura surpris quand il eût pénétré, à la suite de Sophie, dans la chambre, de rencontrer une grosse dame.

    Cette dame se souleva, esquissa une révérence et se rassit. Qu’est-ce que c’est que cela ? se dit-il, en regardant cette bedonnante personne, serrée à voler en éclats dans une robe d’un outremer atroce, sur le corsage de laquelle tombaient les trois étages d’un menton en beurre.

    En voyant les perles de corail rose qui coulaient des lobes cramoisis des oreilles et une croix de Jeannette qui pantelait sous le va-et-vient d’une océanique gorge, il pensa que cette vieille dame était une harengère, vêtue de ses habits de fête.

    Très méprisant, il détourna les yeux et les reporta sur la jeune fille ; alors il fronça le sourcil. Elle était, elle aussi, en grande toilette, parée de tous les bijoux que Jules lui avait donnés, et, ainsi pomponnée, les seins bien lignés par le corsage, les hanches bien suivies par la jupe de cachemire, elle était charmante. Malheureusement pour elle, cette beauté et ce costume qui eussent sans doute attendri le vieillard, la veille, l’irritèrent par le souvenir qu’il évoquait d’une soirée maudite. La malchance s’en mêlait ; la tenue débraillée de Sophie, qui l’avait répugné, lors de sa première visite, était la seule qui eût pu l’adoucir aujourd’hui.

    De même que, pour la première fois, ses cheveux emmêlés sur le front l’avait induit à être brutal, de même aussi sa chevelure soigneusement peignée l’incitait à être cruel.

    D’un ton dur, il lui demanda si elle était décidée à signer le reçu.

    — Mon Dieu ! Monsieur, dit la grosse dame qui intervint, permettez-moi de faire appel Ă  votre bon cĹ“ur, comme vous voyez, la pauvre enfant est toute Ă©baubie de ce qui lui arrive… elle ne sait pas…, moi, je l’ai assurĂ©e que vous ne la laisseriez pas, comme ça, dans la peine. Sophie, que je lui ai dit, Monsieur Ponsart est une homme qui a reçu de l’éducation ; avec ces gens-lĂ  qui ont de la justice, tu n’as rien Ă  craindre. Hein ? dis, c’est-il vrai que je t’ai dit cela ?

    — Pardon, Madame, fit le notaire, mais je serais heureux de savoir à qui j’ai l’honneur de parler.

    La grosse dame se leva et s’inclina.

    — Je suis madame Champagne, c’est moi qui tiens la maison de papeterie au numĂ©ro 4, M. Champagne, mon mari…

    Maître Le Ponsart lui coupa la parole d’un geste et du ton le plus sec :

    — Vous êtes sans doute parente de Mademoiselle ?

    — Non, monsieur, mais c’est tout comme ; je suis, comme qui dirait, sa mère.

    — Alors, Madame, vous n’avez rien à voir dans la question qui nous occupe, permettez-moi de vous le dire ; c’est donc à Mademoiselle seule que je continuerai d’avoir affaire. — Il tira sa montre. — Dans cinq minutes, les déménageurs seront ici, et je ne sortirai de ce logement, je vous préviens, que la clef en poche. En conséquence, je ne puis, Mademoiselle, que vous inviter à préparer un paquet des objets qui vous appartiennent et à me faire décidement connaître si, oui ou non, vous acceptez les propositions que je vous ai soumises.

    — Oh ! Monsieur ! c’est-il Dieu possible ! soupira Madame Champagne atterrée.

    Maître Le Ponsart la fixa de son œil d’étain et elle perdit son peu d’assurance. Du reste, cette femme, d’habitude si loquace et si hardie, semblait, ce matin-là, privée de ses moyens, dénuée d’audace.

    Et, en effet, l’un de ces irréparables malheurs qu’on croirait s’abattre de préférence, aux moments douloureux, sur les gens pauvres, lui était survenu, dès le lever.

    Madame Champagne possédait, en haut de la bouche, sur le devant, deux fausses dents qu’elle enlevait, chaque soir, et déposait dans un verre d’eau. Ce matin-là, elle avait commis l’imprudence de tirer ce bout de ratelier de l’eau et de le placer sur le marbre de sa table de nuit où Titi, le chien, l’avait happé, s’imaginant sans doute que c’était un os.

    La papetière s’était presque évanouie, en lui voyant broyer le vulcanite, le faux ivoire, les attaches, tout l’appareil. Depuis ce moment, elle pinçait les lèvres de peur de laisser voir les brèches de sa mâchoire, parlait en crachotant de côté, était anéantie par cette idée fixe qu’elle n’avait pas l’argent nécessaire pour combler ses trous. Cette absorbante préoccupation à laquelle se joignait la peur de montrer au notaire les créneaux pratiqués dans ses gencives paralysait ses facultés, la rendait idiote.

    La sécheresse de ce vieillard, son verbe impérieux, le mépris dans lequel il ne cessait de la tenir malgré ses frais de toilette achevèrent de la glacer, d’autant qu’elle n’avait même pas douté, un seul instant, d’un accueil sympathique, d’une discussion aimable, d’un assaut de courtoisies réciproques.

    — Vous m’avez compris, n’est-ce pas ? ajouta Maître Le Ponsart, s’adressant à Sophie interdite.

    Elle éclata en sanglots et Madame Champagne, bouleversée, oublia sa bouche, se précipita vers la jeune fille qu’elle embrassa, en la consolant avec des larmes.

    Cette explosion crispa le notaire ; mais il eut soudain un sourire de triomphe : des pas de rouliers ébranlaient enfin les marches, au dehors. Un coup de poing s’abattit sur la porte qui roula ainsi qu’un tambour.

    Le notaire ouvrit ; des déménageurs déjà ivres emplirent les pièces.

    — Tiens, dit l’un, v’la la bourgeoise qui tourne de l’Ĺ“il.

    — Bien vrai, je ne sais pas si elle est pleine, fit un autre, en lui regardant le ventre, et il s’avança, l’Ĺ“il gai, pour prendre dans ses bras Sophie qui s’affaissait sur une chaise.

    Madame Champagne écarta d’une geste ces pandours.

    — De l’eau ! de l’eau ! cria-t-elle, affolée, tournant sur elle-même.

    — Ne vous occupez pas de cela et dépêchons, dit Maître Le Ponsart aux hommes ; — je me charge de Mademoiselle, et pas de comédie, n’est-ce pas ? fit-il, marchant, exaspéré, sur la papetière dont il pétrit nerveusement le bras ; — allons, triez ses affaires et vite, ou moi j’emballe, au hasard, le tout, sans plus tarder.

    Et il décrocha, lui-même, des jupons et des camisoles pendus à une patère et les jeta dans un coin, tandis que Madame Champagne finissait de frotter, en pleurant les tempes de la jeune fille.

    Celle-ci revint Ă  elle et alors, pendant que les hommes emportaient les meubles, sous l’Ĺ“il vigilant du notaire qui surveillait maintenant la descente, Madame Champagne comprenant que la partie Ă©tait perdue, tenta de sauver la dernière carte.

    — Monsieur, dit-elle, rejoignant Maître Le Ponsart sur le palier, un mot, s’il vous plaît.

    — Soit.

    — Monsieur, puisque vous êtes sans pitié pour Sophie qui s’est tuée à soigner votre petit-fils, dit-elle d’une voix suppliante et basse, laissez-moi au moins faire appel à votre esprit de justice. Si vous voulez, ainsi que vous le dites, considérer Sophie comme une bonne, pensez alors qu’elle na pas touché de gages tant qu’elle a été chez M. Jules, et payez-lui les mois qu’elle a passés chez lui, afin qu’elle puisse accoucher chez une sage-femme et mettre l’enfant en nourrice.

    Le notaire eut un haut-le-corps ; puis un rire narquois lui rida la bouche.

    — Madame, fit-il, avec un salut cérémonieux, je suis au désespoir de ne pouvoir accueillir la requête que vous m’adressez ; et cela, mon Dieu, par une raison bien simple : c’est que vous ne ferez croire à personne qu’une bonne soit restée dans une maison où son maître ne la payait pas. Mademoiselle a donc, selon moi, par ce fait seul qu’elle n’a pas quitté sa place, incontestablement touché, chaque mois, son dû ; j’ajouterai qu’on ne demande pas de reçus à une bonne, et que, par conséquent, de l’absence de ces reçus, l’on ne saurait inférer que Mademoiselle demeure créancière de la succession de M. Jules. J’en reviens donc, et pour la dernière fois, Madame, car je suis las à la fin de répéter toujours la même chose, à inviter Mademoiselle Sophie à liquider sa situation, en signant, par dérogation cependant à la règle que j’ai posée, le présent reçu. En échange, je lui paierai la somme à laquelle je veux bien admettre qu’elle ait droit.

    — Mais c’est une infamie, Monsieur, une lâcheté, un vol, s’écria Madame Champagne, jetée hors d’elle.

    Maître Le Ponsart pirouetta et lui tourna le dos, sans même daigner répondre à ces violences.

    — Quant Ă  vous, fichez-moi la paix, dit-il, sur le palier, aux dĂ©mĂ©nageurs qui tentaient de lui carotter un nouveau litre ; et il rentra dans le logis, l’Ĺ“il froncĂ©, les mains derrière le dos.

    Une sourde colère l’agitait, l’intrusion de la papetière dans une question où elle n’avait, suivant lui, aucun motif de s’immiscer, avait enforci ses résolutions sur lesquelles appuyaient encore la hâte d’en finir, l’envie de quitter ce Paris qui était, depuis la veille, odieux, le désir de regagner au plus vite son chez soi, par un train de nuit. Puis, il s’entêtait à ne pas dépasser ce chiffre de cinquante francs qu’il avait fixé comme maximum à M. Lambois ; il se faisait un point d’honneur de justifier ses prévisions, de montrer, une fois de plus, combien il était un homme précis quand il s’agissait d’affaires ; cette économie lui semblait aussi une juste compensation de ses prodigalités de l’autre soir ; aux femmes, après tout, à s’arranger entre elles ! Enfin la rapacité des déménageurs l’avait outré ; chacun voulait tirer à boulets rouges sur sa bourse ; eh bien, personne ne l’atteindrait et personne n’aurait rien ! Ces motifs qui s’entassaient dans son esprit et se consolidaient les uns aux autres, rendaient vaines les supplications et les rages de Madame Champagne qui, aussitôt que Maître Le Ponsart revint dans la pièce, perdit toute mesure et ne risquant plus de gâter une cause déjà jugée, passa aux menaces.

    — Oui, Monsieur, oui, dit-elle, en sifflant des dents, j’irai, moi-mĂŞme, dans votre pays, quand je devrais faire la route Ă  pied, et je chambarderai tout, vous m’entendez bien ! — Je vous porterai l’enfant, je dirai partout ce qui en est ; je dirai que vous n’avez mĂŞme pas eu le cĹ“ur de le faire venir au monde, cet enfant-lĂ …

    — Ta, ta, ta, interrompit le notaire qui ouvrit son portefeuille, le cas est prĂ©vu. Voici une assignation du commissaire de police qui invite Mademoiselle Ă  comparoir devant lui ; un mot de plus, j’use de ce papier, et je vous promets que Mademoiselle restera, si elle veut bouger de Paris, tranquille ; quant Ă  vous, ma chère dame, je vais ĂŞtre obligĂ© de vous faire assigner Ă©galement par ce magistrat qui vous mettra Ă  la raison, je vous le jure, si vous continuez de divaguer de la sorte. Au reste, venez Ă  Beauchamp, si le cĹ“ur vous en dit, je me charge, dès votre arrivĂ©e, de vous faire coffrer et vite…

    — Oh ! la crapule ! a-t-il du vice ! murmura Madame Champagne qui aperçut, épouvantée, des enfilades de cachots sombres, les rats, le pain noir et la cruche de Latude, tout un lamentable décor de mélodrame.

    Satisfait de son petit coup de théâtre, Maître Le Ponsart descendit dans la cour où l’on chargeait les derniers meubles ; puis, lorsque tout fut bien en ordre, il invita le concierge à le suivre et remonta les quatre étages.

    — Ah, ah ! nous nous décidons enfin, dit-il, voyant Madame Champagne qui trempait une plume dans un encrier et la tendait à Sophie.

    Et tandis que les mains tremblantes des deux femmes s’unissaient pour dessiner un vague paraphe, au bas du papier, Maître Le Ponsart fit signe au concierge de ficeler les frusques éparses de la femme, et lui-même prit et serra ce récépissé dans lequel Sophie déclarait avoir servi comme bonne chez M. Jules Lambois, affirmait avoir reçu le montant intégral de ses gages, attestait ne plus avoir droit à aucune somme.

    — Après cela, tu auras de la peine à nous faire chanter, se dit-il, et il déposa sur la cheminée la somme dont il tenait, depuis la veille, la monnaie prête.

    — Et maintenant, Mesdames je suis Ă  vos ordres. Et vous, si vous voulez ranger ces paquets dans la cour,… reprit-il, s’adressant au concierge.

    — Non, Monsieur, non ça ne vous portera pas bonheur, gémit en secouant la tête, Madame Champagne qui soutint Sophie par le bras et l’emmena, toute défaillante. Tu as bien tout ce qui t’appartient ? et elle souleva le couvercle d’un panier que la jeune fille avait, elle-même, empli.

    L’autre approuva de la tête et, lentement, elles descendirent.

    — Ouf ! Quel tintouin ! s’exclama MaĂ®tre Le Ponsart demeurĂ© seul maĂ®tre de la place. Il alluma un cigare qu’il s’était refusĂ©, par galanterie, de fumer, pour ne pas incommoder ces dames et il jeta un coup d’Ĺ“il sur les murs nus ; puis, par habitude de propretĂ©, il poussa du bout de sa bottine, dans l’âtre, des rognures de chiffons et de papiers qui traĂ®naient sur le plancher ; un billet, pliĂ© en quatre, attira cependant son attention ; il le ramassa, et le parcourut ; c’était une ordonnance de pharmacie : De l’eau distillĂ©e de laurier-cerise et de la teinture de noix vomique. Il chercha, pendant une seconde, se rappela vaguement, en sa qualitĂ© d’homme mariĂ© et de père de famille, que cette potion aidait Ă  combattre les vomissements de la grossesse.

    Diable ! se dit-il, mais cette fille peut avoir besoin de cette ordonnance ! — Il ouvrit la fenêtre qui donnait sur la cour, attendit que les deux femmes, descendues de l’escalier, parussent, toussa fortement et lorsqu’elles levèrent le nez, il jeta ce petit papier qui voleta et s’abattit à leurs pieds.

    — Je ne veux rien avoir à me reprocher, conclut-il, en tirant sur son cigare. Il inspecta le local, une dernière fois, s’assura qu’il était décidément vide, ferma soigneusement la porte et partit, à son tour, restituant la clef au concierge.


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