Cocorico ! Nouvelle




Nouvelle, SĂ©lection

Le Petit Fût (2) ?

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  • La mĂšre Magloire demeura sougeuse. Elle ne dormit pas la nuit suivante. Pendant quatre jours, elle eut une fiĂšvre d’hĂ©sitation. Elle flairait bien quelque chose de mauvais pour elle lĂ -dedans, mais la pensĂ©e des trente Ă©cus par mois, de ce bel argent sonnant qui s’en viendrait couler dans son tablier, qui lui tomberait comme ça du ciel, sans rien faire, la ravageait de dĂ©sir.

    Alors elle alla trouver le notaire et lui conta son cas. Il lui conseilla d’accepter la proposition de Chicot. Mais en demandant cinquante Ă©cus de cent sous au lieu de trente, sa ferme valant, au bas mot soixante mille francs.

    - Si vous vivez quinze ans, disait le notaire, il ne la payera encore, de cette façon, que quarante-cinq mille francs.

    La vieille frĂ©mit Ă  cette perspective de cinquante Ă©cus de cent sous par mois; mais elle se mĂ©fiait toujours, craignant mille choses imprĂ©vues, des ruses cachĂ©es, et elle demeura jusqu’au soir Ă  poser des questions, ne pouvant se dĂ©cider Ă  partir. Enfin, elle ordonna de prĂ©parer l’acte, et elle rentra troublĂ©e comme si elle eĂ»t bu quatre pots de cidre nouveau.

    Quand Chicot vint pour savoir la rĂ©ponse, elle se fit longtemps prier, dĂ©clarant qu’elle ne voulait pas, mais rongĂ©e par la peur qu’il ne consentĂźt point Ă  donner les cinquante piĂšces de cent sous. Enfin, comme il insistait, elle Ă©nonça ses prĂ©tentions.

    Il eut un sursaut de désappointement et refusa. Alors, pour le convaincre, elle se mit à raisonner sur la durée probable de sa vie.

    — Je n’en ai pas pour pu de cinq Ă  six ans pour sĂ»r. Me v’lĂ  sur mes soixante-treize, et pas vaillante avec ça. L’aut’ e soir, je crĂ»mes que j’allais passer. Il me semblait qu’on me vidait l’ corps, qu’il a fallu me porter Ă  mon lit.

    Mais Chicot ne se laissait pas prendre.

    - Allons, allons, vieille pratique, vous ĂȘtes solide comme l’ clocher d’ l’Ă©glise. Vous vivrez pour le moins cent dix ans. C’est vous qui m’enterrerez, pour sĂ»r.

    Tout le jour fut encore perdu en discussions. Mais, comme la vieille ne cĂ©da pas, l’aubergiste, Ă  la fin, consentir Ă  donner les cinquante Ă©cus.

    Ils signĂšrent l’acte le lendemain. Et la mĂšre Magloire exigea dix Ă©cus de pots de vin.

    Trois ans s`Ă©coulĂšrent. La bonne femme se portait comme un charme. Elle paraissait n’avoir pas vieilli d’un jour, et Chicot se dĂ©sespĂ©rait. Il lui semblait, Ă  lui, qu’il payait cette rente depuis un demi-siĂšcle, qu’il Ă©tait trompĂ©, flouĂ©, ruinĂ©. Il allait de temps en temps rendre visite Ă  la fermiĂšre, comme on va voir, en juillet, dans les champs, si les blĂ©s sont mĂ»rs pour la faux. Elle le recevait avec une malice dans le regard. On eĂ»t dit qu’elle se fĂ©licitait du bon tour qu’elle lui avait jouĂ©; et il remontait bien vite dans son tilbury en murmurant :

    — Tu ne crùveras donc point, carcasse!

    Il ne savait que faire. Il eĂ»t voulu l’Ă©trangler en la voyant. Il la haĂŻssait d’une haine fĂ©roce, sournoise, d’une haine de paysan volĂ©.

    Alors il chercha des moyens.

    Un jour enfin, il s’en revint la voir en se frottant les mains, comme il faisait la premiĂšre fois lorsqu’il lui avait proposĂ© le marchĂ©.

    Et aprÚs avoir causé quelques minutes :

    - Dites donc, la mĂšre, pourquoi que vous ne v’ nez point dĂźner Ă  la maison, quand vous passez Ă  Épreville? On en jase; on dit comme ça que j’ sommes pu amis, et ça me fait deuil. Vous savez, chez mĂ©, vous ne payerez point. J’ suis pas regardant Ă  un dĂźner. Tant que le cƓur vous en dira, v’ nez sans retenue, ça m’ fera plaisir.

    La mĂšre Magloire ne se le fit point rĂ©pĂ©ter, et le surlendemain, comme elle allait au marchĂ© dans sa carriole conduite par son valet CĂ©lestin, elle mit sans gĂȘne son cheval Ă  l’écurie chez maĂźtre Chicot, et rĂ©clama le dĂźner promis.

    L’aubergiste radieux, la traita comme une dame, lui servit du poulet, du boudin, de l’andouille, du gigot et du lard au choux. Mais elle ne mangea presque rien, sobre depuis son enfance, ayant toujours vĂ©cu d’un peu de soupe et d’une croĂ»te de pain beurrĂ©e.

    Chicot insistait, désappointé. Elle ne buvait pas non plus. Elle refusa de prendre du café.

    Il demanda :

    - Vous accepterez toujours un petit verre.

    - Ah! pour ça, oui. je ne dis pas non.

    Et il cria de tous ses poumons, Ă  travers l`auberge :

    - Rosalie, apporte la fine, la surfine, le fil-en- dix.

    Et la servante apparut, tenant une longue bouteille ornĂ©e d’une feuille de vigne en papier.

    Il emplit deux petits verres.

    - Goutez ça, la mùre. c’est de la fameuse.

    Et la bonne femme se mit Ă  boire tout doucement, Ă  petites gorgĂ©es, faisant durer le plaisir. Quand elle eut vidĂ© son verre, elle l’égoutta, puis dĂ©clara:

    — Ça, oui, c’est de la fine. Elle n’avait point fini de parler que Chicot lui en versait un second coup. Elle voulut refuser, mais il Ă©tait trop tard, et elle le dĂ©gusta longuement, comme le premier.

    Il voulut alors lui faire accepter une troisiÚme tournée, mais elle résista. Il insistait :

    - Ça, c’est du lait, voyez- vous; mĂ©, j’en bois dix, douze, sans embarras. ça passe comme du sucre. Rien au ventre, rien Ă  la tĂȘte; on dirait que ça s’Ă©vapore sur la langue. Y et rien de meilleur pour la santĂ©! Comme elle avait bien envie, elle cĂ©da, mais elle n’en prit que la moitiĂ© du verre.

    Alors Chicot, dans un Ă©lan de gĂ©nĂ©rositĂ©, s’Ă©cria :

    - T’ nez,puisqu’elle vous plaĂźt, j’ vas vous en donner un p’ tit fĂ»t, histoire de vous montrer que j’ sommes toujours une paire d`amis.

    La bonne femme ne dit pas non et s’en alla un peu grise.

    Le lendemain, l’aubergiste entra dans la cour de la mĂšre Magloire, puis tira du fond de sa voiture une petite barrique cerclĂ©e de fer. Puis il voulut lui faire goĂ»ter le contenu, pour prouver que c’était bien la mĂȘme fine; et, quand ils eurent encore bu chacun trois verres, il dĂ©clara, en s’en allant :

    — Et puis, vous savez, quand n’y en aura pu, y en a encore; n’ vous gĂȘnez point. je n’ suis pas regardant. Pu tĂŽt que ce sera fini, pu que je serai content.

    Et il remonta dans son tilbury.

    Il revint quatre jours plus tard. La vieille était devant sa porte, occupée à couper le pain de la soupe.

    Il s’approcha, lui dit bonjour, lui parla dans le nez, histoire de sentir son haleine. Et il reconnut un souffle d’alcool. Alors son visage s’Ă©claira.

    —— Vous m’offrirez bien un verre de fil ? dit-il. Et ils trinquĂšrent deux ou trois fois.

    Mais bientĂŽt le bruit courut dans la contrĂ©e que la MĂšre Magloire s’ivrognait toute seule. On la ramassait tantĂŽt dans sa cuisine, tantĂŽt dans sa cour, tantĂŽt dans les chemins des environs, et il fallait la reporter chez elle, inerte comme un cadavre.

    Chicot n’allait plus chez elle, et, quand on lui parlait de la paysanne, il murmurait avec un visage triste :

    — C’est-il pas malheureux, Ă  son Ăąge, d`avoir pris c’ t’ habitude-lĂ ? Voyez—vous, quand on est vieux, y a pas de ressource. Ça finira bien par lui jouer un mauvais tour ! Ça lui joua un mauvais tour, en effet. Elle mourut l’hiver suivant, vers la NoĂ«l, Ă©tant tombĂ©e, saoĂ»le, dans la neige.

    Et maßtre Chicot hérita de la ferme, en déclarant:

    - C’ te manante, si alle s’était point boissonnĂ©e, alle en avait bien pour dix ans de plus.


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    Le Petit Fût (1) ?

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  • A A A
  • Maitre Chicot, l’aubergiste d`Épreville, arrĂȘta son tilbury devant la ferme de la mĂšre Magloire. C’était un grand gaillard de quarante ans, rouge et ventru, et qui passait pour ĂȘtre malicieux.

    Il attacha son cheval au poteau de la barriĂšre, puis il pĂ©nĂ©tra dans la cour. Il possĂ©dait un bien attenant aux terres de la vieille, qu’il convoitait depuis longtemps. Vingt fois il avait essayĂ© de les acheter, mais la mĂšre Magloire s’y refusait avec obstination.

    - J’y siens nĂ©e, j’y mourrai, disait-elle.

    Il la trouva Ă©pluchant des pommes de terre devant sa porte. AgĂ©e de soixante-douze ans, elle Ă©tait sĂšche ridĂ©e, courbĂ©e, mais infatigable comme une jeune fille. Chicot lui tapa dans le dos avec amitiĂ©, puis s’assit prĂšs d`elle sur un escabeau.

    - Eh bien! la mÚre, et c` te santé, toujours bonne ?

    - Pas trop mal, et vous, mait’ Prosper?

    — Eh! eh ! quĂ©ques douleurs; sans ça, ce s’ rait Ă  satisfaction.

    - Allons, tant mieux!

    Et elle ne dit plus rien. Chicot la regardait accomplir sa besogne. Ses doigts crochus, nouĂ©s, durs comme des pattes de crabe, saisissaient Ă  la façon de pinces les tubercules grisĂątres dans une manne, et vivement elle les faisait tourner, enlevant de longues bandes de peau sous la lame d’un vieux couteau qu’elle tenait de l’autre main. Et, quand la pomme de terre Ă©tait devenue toute jaune, elle la jetait dans un seau d’eau. Trois poules hardies s’en venaient l’une aprĂšs l’autre jusque dans ses jupes ramasser les Ă©pluchures, puis se sauver Ă  toutes pattes, portant au bec leur butin.

    Chicot semblait gĂȘnĂ©, hĂ©sitant, anxieux, avec quelque chose sur la langue qui ne voulait pas sortir. A la fin, il se dĂ©cida :

    —— Dites donc, mĂšre Magloire… — QuĂ© qu’ i a pour votre service? – C’ te ferme, vous n’ voulez toujours point m’ la vendre ?

    — Pour ça, non. N’y comptez point. C’est dit, c’est dit, n’y r’ venez pas.

    - C’est qu’ j’ai trouvĂ© un arrangement qui f’ rait notre affaire Ă  tous les deux.

    — QuĂ© qu’ c’est?

    - Le v’ la.Vous m’ la vendez, et pi vous la gardez tout d’ mĂȘme. Vous n’y ĂȘtes point? Suivez ma raison.

    La vieille cessa d’Ă©plucher ses lĂ©gumes et fixa sur l’aubergiste ses yeux vifs sous leurs paupiĂšres fripĂ©es.

    Il reprit :

    - Je m`explique. J’ vous donne, chaque mois cent cinquante francs. Vous entendez bien : chaque mois j’ vous apporte ici, avec mon tilbury, trente Ă©cus de cent sous. Et pi n’y a rien de changĂ© de plus, rien de rien; vous restez chez vous, vous n’ vous occupez point de mĂ©, vous n’ me d’ vez rien. Vous n’ faites que prendre mon argent. Ça vous va-t-il ?

    Il la regardait d’un air joyeux, d’un air de bonne humeur.

    La vieille le considĂ©rait avec mĂ©fiance, cherchant le piĂšge. Elle demanda : – Ca, c’est pour mĂ©; mais pour vous, c’ te ferme, ça ni vous la donne point?

    Il reprit :

    - N’ vous tracassez point de ça. Vous restez tant que l’ bon Dieu vous laissera vivre. Vous ĂȘtes chez vous. Seulement vous m’ ferez un p’ tit papier chez l’ notaire pour qu’aprĂšs vous ça me revienne. Vous n’avez point d’éfants, rien qu’ des neveux que vous n`y tenez guĂšre. Ça vous va-t-il? Vous gardez votre bien votre vie durant, et j’ vous donne trente Ă©cus de cent sous par mois. C’est tout gain pour vous.

    La vieille demeurait surprise, inquiÚte, mais tentée. Elle répliqua :

    - Je n’ dis point non. Seulement, j’ veux m’ faire une raison lĂ -dessus. Rev’ nez causer d’ça dans l’courant d’ l’autre semaine. J’ vous f’ rai une rĂ©ponse d’ mon idĂ©e.

    Et maĂźtre Clicot s’en alla, content comme un roi qui vient de conquĂ©rir un empire.


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    Un dilemme, Joris-Karl Huysmans, chapitre VI ?

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  • A A A
  • Huit jours aprĂšs le retour de MaĂźtre Le Ponsart Ă  Beauchamp, M. Lambois se promenait dans son salon, en consultant d’un air inquiet la pendule.

    Enfin ! dit-il, entendant un coup de sonnette, et il se prĂ©cipita dans le vestibule oĂč, plus placide que jamais, le notaire accrochait son paletot Ă  une tĂȘte de cerf.

    — Ah ça, voyons, qu’est-ce qu’il y a ? dit-il, en suivant M. Lambois dans le salon oĂč une table de whist Ă©tait prĂȘte.

    — Il y a que j’ai reçu une lettre de Paris, relative à cette fille !

    — Ce n’est que cela, fit MaĂźtre Le Ponsart dont la bouche se plissa, dĂ©daigneuse ; je croyais qu’il s’agissait de faits plus graves.

    Cette assurance allégea visiblement M. Lambois.

    — Lisons cette lettre avant que ces messieurs n’arrivent, reprit le notaire, en regardant de cĂŽtĂ© les quatre chaises symĂ©triquement rangĂ©es devant la table.

    Il chaussa ses lunettes, s’assit prĂšs d’un flambeau de jeu et il tenta de dĂ©chiffrer un griffonnage Ă©crit avec une encre aquatique, trĂšs claire, sur un papier trĂšs glacĂ©, qui buvait par places.

    Monsieur,

    « J’ose prendre la libertĂ© d’écrire Ă  votre bon cƓur, en vous suppliant de vouloir bien prendre part Ă  ma situation. Depuis que Monsieur Ponsart est venu et a emportĂ© les meubles, Sophie qui n’avait plus un endroit pour reposer sa tĂȘte a Ă©tĂ© recueillie chez moi, comme l’enfant de la maison ; et elle en Ă©tait digne, Monsieur, par son bon cƓur, bien que Monsieur Ponsart ne lui ait pas rendu la justice qu’elle croyait, mais tout le monde ne peut pas ĂȘtre louis d’or et plaire Ă  tout le monde…

    — Quel style ! s’exclama le notaire. Mais sautons cet inutile verbiage et arrivons au fait ! Ah ! nous y voilà !

    « Sophie a eu une fausse couche bien malheureuse ; elle Ă©tait dans l’arriĂšre-boutique oĂč que je prĂ©pare mes petites affaires pour que la boutique oĂč l’on entre soit toujours propre, quand elle Ă©tĂ© prise de douleurs ; Madame Dauriatte…

    — Qui est-ce, Madame Dauriatte ? demanda M. Lambois.

    Le notaire fit signe qu’il ignorait jusqu’au nom de cette dame et poursuivit :

    « Madame Dauriatte n’a pas cru d’abord qu’il y allait avoir une fausse couche ; elle pensait que le coup d’avoir Ă©tĂ© chassĂ©e par Monsieur Ponsart lui avait tournĂ© les sangs et elle est allĂ©e chez l’herboriste chercher du sureau pour l’échauder et faire respirer Ă  Sophie la fumĂ©e, qui enlĂ©verait l’eau qu’elle devait avoir dans la tĂȘte. Mais les douleurs Ă©taient dans le ventre et elle souffrait tant qu’elle criait Ă  Ă©trangler ; alors, j’ai Ă©tĂ© prise de peur et j’ai couru Ă  la rue des Canettes chez une sage-femme que j’ai ramenĂ©e et qui a dit que c’était une fausse couche. Elle a demandĂ© si elle avait tombĂ© ou si elle avait bu de l’absinthe ou de l’armoise ; je lui ai dit que non, mais qu’elle avait eu une grosse peine…

    — Au fait ! passons ce fatras, dit M. Lambois impatientĂ© ; nous n’en sortirons pas avant l’arrivĂ©e des amis et il est inutile de les mettre au courant de cette sotte affaire.

    MaĂźtre Le Ponsart sauta toute une page et reprit :

    — « Elle est morte, comme cela, et l’enfant ne vaut pas mieux ; alors comme j’avais mis ma croix de cou et mes boucles d’oreilles en gage, j’ai payĂ© la pharmacie et la sage-femme, mais je n’ai plus d’argent et Madame Dauriatte non plus, car elle n’en a jamais.

    « Aussi, je vous supplie Ă  deux genoux, mon bon Monsieur, de ne pas m’abandonner, je vous prie qu’elle ne soit pas dans la fosse commune comme un pauvre chien. Monsieur Jules qui l’aimait tant pleurerait Ă  la savoir si malheureuse ; je vous prie, envoyez-moi l’argent pour l’enterrer.

    « En comptant sur votre gĂ©nĂ©rositĂ©… Bon et et caetera, dit le notaire — et c’est signĂ© : Veuve Champagne. »

    M. Lambois et MaĂźtre Le Ponsart se regardĂšrent ; puis, sans dire mot, le notaire haussa les Ă©paules, s’approcha de la cheminĂ©e, activa les flammes, plaça la lettre de Madame Champagne au bout des pincettes et, tranquillement, la regarda brĂ»ler.

    — ClassĂ©e, comme n’étant susceptible d’aucune suite, dit-il, en se redressant et en remettant les pincettes en place.

    — C’est trois sous de timbre qu’elle a bien inutilement dĂ©pensĂ©s, remarqua M. Lambois que la placiditĂ© de son beau-pĂšre achevait de rassurer.

    — Enfin, reprit MaĂźtre Le Ponsart, cette mort clĂŽt le dĂ©bat. Et d’un ton indulgent, il ajouta :

    — En bonne conscience, nous ne pouvons plus lui en vouloir Ă  la pauvre fille, malgrĂ© tout le tintouin qu’elle nous a donnĂ©.

    — Non, certes, aucun de nous ne voudrait la mort du pĂȘcheur. Et, aprĂšs un temps de silence, M. Lambois insinua : Cependant il faut avouer que notre bienveillance, pour son souvenir, est peut-ĂȘtre entachĂ©e d’égoĂŻsme, car enfin, si nous n’avons plus rien Ă  craindre de cette fille, qui sait si, au cas oĂč elle eĂ»t vĂ©cu, elle n’aurait pas de nouveau jetĂ© le grappin sur un fils de famille ou semĂ© la zizanie dans un mĂ©nage.

    — Oh ! Ă  coup sĂ»r, rĂ©pondit MaĂźtre Le Ponsart la mort de cette femme n’est pas bien regrettable ; mais, vous savez, pour le malheur des honnĂȘtes gens, aprĂšs celle-lĂ , une autre ; une de perdue…

    — Dix de retrouvĂ©es, ajouta M. Lambois, et il complĂ©ta cette oraison funĂšbre, par un hochement attristĂ© de la tĂȘte.


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    Un dilemme, Joris-Karl Huysmans, chapitre V ?

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  • A son Ăąge ! — Avoir Ă©tĂ© la dupe d’une fille racolĂ©e chez Peters ! MaĂźtre Le Ponsart regrettait sa mĂ©prise, cette poussĂ©e incomprĂ©hensible, ce mouvement irraisonnĂ© qui l’avait, en quelque sorte, forcĂ© Ă  offrir des consommations Ă  cette femme et Ă  l’accompagner jusque chez elle.

    Il n’avait pourtant eu la tĂȘte Ă©gayĂ©e par aucun vin ; cette drĂŽlesse Ă©tait venue se placer Ă  sa table, avait causĂ© avec lui de choses et autres, non sans qu’il l’eĂ»t loyalement prĂ©venue qu’elle perdait son temps ; puis des messieurs Ă©taient entrĂ©s qui l’avaient saluĂ©e et auxquels elle avait tendu la main et parlĂ© bas. De ce fait sans importance Ă©tait peut-ĂȘtre issue, souterrainement, l’instinctive rĂ©solution de la possĂ©der, peut-ĂȘtre y avait-il eu lĂ  une question de prĂ©sĂ©ance, un entĂȘtement d’homme arrivĂ© le premier et tenant Ă  conserver sa place, un certain dĂ©pit de se trouver en concurrence avec des gens plus jeunes, un certain amour-propre de vieux barbon sollicitant de la fille, Ă  prix mĂȘme supĂ©rieur, une quasi-prĂ©fĂ©rence ; — mais non, rien de tout cela n’était vrai ; il y avait eu une impulsion irrĂ©sistible, un agissement indĂ©pendant de sa volontĂ©, car il n’était fĂ©ru d’aucun dĂ©sir charnel et le physique mĂȘme de cette femme ne rĂ©pondait Ă  aucun de ses souhaits ; d’autre part, le temps Ă©tait sec et froid, et MaĂźtre Le Ponsart ne pouvait invoquer Ă  l’appui de sa lĂąchetĂ© l’influence de ces chaleurs lourdes ou de ces ciels mous et pluvieux qui Ă©nervent l’homme et le livrent presque sans dĂ©fense aux femmes en chasse. Tout bien considĂ©rĂ©, cette aventure demeurait incomprĂ©hensible.

    En voiture, le long du chemin, il se disait qu’il Ă©tait ridicule, que cette rencontre Ă©tait niaise, fertile en carottes et en dĂ©boires ; et il se sentait sans force pour quitter cette fille qu’il suivait machinalement, mu par ce bizarre sortilĂšge que connaissent les gens attardĂ©s, le soir, et qu’aucune psychologie n’explique.

    Il s’était mĂȘme retournĂ© l’épingle dans la plaie, se rĂ©pĂ©tant : « Si l’on me voyait ! j’ai l’air d’un vieux polisson ! » — murmurant, tandis qu’il payait le cocher et que la femme sonnait Ă  sa porte : « VoilĂ  l’ennui qui commence ; elle va me proposer de me tenir par la main pour que je ne me casse pas le cou dans l’obscuritĂ© sur les marches et, une fois dans la chambre, la mendicitĂ© commencera ! Bon Dieu ! faut-il que je sois bĂȘte ! » — Et il Ă©tait quand mĂȘme montĂ© et tout s’était passĂ© ainsi qu’il l’avait prĂ©vu.

    Il avait cependant Ă©prouvĂ© un certain dĂ©dommagement des tristesses conçues d’avance. Le logis Ă©tait meublĂ© avec un luxe dont le mauvais goĂ»t lui Ă©chappait. La cheminĂ©e enveloppĂ©e de rideaux en faux brocart, les chenets Ă  boules fleurdelysĂ©es, la pendule et les appliques en jeune cuivre, munies de bougies roses que la chaleur avait courbĂ©es, les divans recouverts de guipures au crochet, le mobilier en thuya et palissandre, le lit debout dans la chambre Ă  coucher, les consoles parĂ©es de marmousets en faux saxe, de verreries de foire, de statuettes de GrĂ©vin, lui semblĂšrent dĂ©celer une apĂ©ritive Ă©lĂ©gance et un langoureux confort. Il regarda complaisamment la pendule arrĂȘtĂ©e pendant que la femme se dĂ©barrassait de son chapeau.

    Elle se tourna vers lui et parla d’affaires.

    Le notaire tressaillit, lĂąchant, un Ă  un, des louis que la praticienne lui extirpait tranquillement par d’insinuants et d’impĂ©rieux appels, se consolant un peu de sa faiblesse de vieillard assis tardivement chez une fille, par la vue du corsage qu’il jugeait rigide et tiĂšde et des bas de soie rouges qui lui paraissaient crĂ©piter, aux lueurs des bougies, sur des mollets pleins et des cuisses fermes.

    Afin d’accĂ©lĂ©rer la vendange de sa bourse, la femme se campa sur ses genoux.

    — Je suis lourde, hein ?

    Bien que ses jambes pliassent, il affirma poliment le contraire, s’efforçant de se persuader, du reste, pour s’égayer, que cette pesanteur ne pouvait ĂȘtre attribuĂ©e qu’aux solides et copieuses charnures qu’il Ă©piait, mais plus que cette perspective de pouvoir les brasser, tout Ă  l’heure, Ă  l’aise, le calcul de ses dĂ©boursĂ©s, la constatation raisonnĂ©e de sa sottise et l’inexplicable impossibilitĂ© de s’y soustraire, le dominaient et finissaient par le glacer.

    Avec cela, la femme devenait insatiable ; sous la problĂ©matique assurance d’idĂ©ales caresses, elle insistait de nouveau pour qu’il ajoutĂąt un louis Ă  ceux qu’il avait dĂ©jĂ  cĂ©dĂ©s. La niaiserie mĂȘme de ses propos de ses noms d’amitiĂ© de « mon gros loulou », de « mon chĂ©ri », de « mon petit homme », achevait de consterner le vieillard engourdi, dont la luciditĂ© doutait de la vĂ©racitĂ© de cette promesse qui accompagnait les rĂ©quisitions : « Voyons, laisse-toi faire, je serai bien gentille, tu verras que tu seras content. »

    De guerre lasse, convaincu que les imminents plaisirs qu’elle annonçait seraient des plus mĂ©diocres, il souhaitait ardemment qu’ils fussent consommĂ©s pour prendre la fuite.

    Ce désir acheva de vaincre sa résistance et il se laissa complÚtement dépouiller.

    Alors, elle l’invita Ă  enlever son pardessus, Ă  se mettre Ă  l’aise. Elle-mĂȘme se dĂ©shabillait, enlevant ceux de ses vĂȘtements qu’elle eĂ»t pu froisser. Il s’approcha, mais hĂ©las ! cet embonpoint qui l’avait un peu dĂ©saffligĂ© Ă©tait Ă  la fois factice et blet ! — Elle aggrava cette derniĂšre dĂ©sillusion par tout ce qu’une femme peut apporter de mauvaise grĂące au lit, prĂ©tendant se dĂ©sintĂ©resser de ses prĂ©fĂ©rences, lui repoussant la tĂȘte, grognant : Non, laisse, tu me fatigues : puis, alors qu’il s’agissait de lui, rĂ©pondant avec une moue mĂ©prisante et sĂšche : « Qu’il s’était trompĂ© s’il l’avait prise pour une femme Ă  ça. »

    Il poussa un soupir d’allĂšgement en gagnant la porte. Ah ! pour avoir Ă©tĂ© volĂ©, il avait Ă©tĂ© bien volé ! — Et le sang lui empourprait la face, alors qu’il se rappelait les dĂ©tails grincheux de cette scĂšne.

    Puis, cet argent si malencontreusement extorquĂ© l’étouffait. Il arrivait Ă  se reprĂ©senter les choses utiles qu’il aurait pu se procurer avec la mĂȘme somme.

    Il mĂ©ditait cette rĂ©flexion stĂ©rile des gens grugĂ©s : qu’on se prive d’acheter un objet plaisant ou commode par Ă©conomie, alors qu’on n’hĂ©site pas Ă  dĂ©penser le prix qu’eĂ»t coĂ»tĂ© cet objet, dans un intĂ©rĂȘt infructueux et bĂȘte.

    — Ah ! toi…, je te conseille de filer doux, conclut-il, songeant Ă  la maĂźtresse de son petit-fils, confondant dans une mĂȘme rĂ©probation les deux femmes.

    Il sourit pourtant, car il Ă©tait certain de juguler Sophie Mouveau, d’exercer impunĂ©ment des reprĂ©sailles, de se venger sur elle des dĂ©boires infligĂ©s par la cupiditĂ© de son sexe. Le propriĂ©taire, enchantĂ© de rentrer en possession immĂ©diate de son logement, s’était, — aprĂšs avoir, du reste, en sa qualitĂ© de pĂšre de famille, exprimĂ© quelques idĂ©es sans imprĂ©vu sur les dangers du libertinage et de la profonde corruption du siĂšcle, — montrĂ© tout disposĂ© Ă  seconder le notaire dans ses entreprises, et le concierge s’était respectueusement inclinĂ©, alors que MaĂźtre Le Ponsart lui avait exhibĂ© l’ordre de laisser dĂ©mĂ©nager les meubles, d’aider au besoin Ă  l’expulsion de la femme et de garder la clef ; deux piĂšces de cent sous glissĂ©es dans la main, avaient mĂȘme amolli sa mine et dĂ©tendu la rigiditĂ© luthĂ©rienne de son port. Trente-trois francs soixante-quinze et dix francs font quarante-trois francs soixante-quinze, pensait le notaire ; c’est bien le chiffre que j’ai annoncĂ© Ă  mon vieux Lambois, une cinquantaine de francs au plus.

    Toutes ses prĂ©cautions Ă©taient prises : les dĂ©mĂ©nageurs devaient se trouver Ă  midi prĂ©cis devant la porte, descendre le mobilier, l’expĂ©dier par chemin de fer, dans la voiture mĂȘme, posĂ©e, sans roues, Ă  plat sur un camion de marchandises, jusqu’à Beauchamp.

    Une seule question demeurait encore pendante : Sophie paraissait Ă  Me Le Ponsart singuliĂšrement retorse. Ce silence oĂč elle se confinait le plus possible, ce systĂšme ininterrompu de pleurs interloquaient le notaire qui attribuait Ă  la finesse le profond dĂ©sarroi et la sottise accablĂ©e de cette fille. Il Ă©tait absolument persuadĂ© que cette larmoyante stupeur cachait une embuscade et la crainte qu’elle ne vint scandaliser Beauchamp par sa prĂ©sence ne le quittait plus. AprĂšs mĂ»re dĂ©libĂ©ration, il s’était dĂ©terminĂ© Ă  recourir aux bons offices de son ancien ami, le commissaire de police, s’était abouchĂ©, grĂące Ă  lui, avec son collĂšgue du VIe arrondissement, et avait obtenu qu’on menaçùt tout au moins la femme des rigueurs de la justice, si elle ne consentait pas Ă  rester tranquille.

    — Allons, il est temps d’achever la petite partie commencĂ©e et d’emballer rondement la donzelle, se dit Me Le Ponsart, en consultant sa montre. Et il s’achemina vers la rue du Four, se consolant de ses ennuis, par la pensĂ©e, qu’il prendrait le train, le soir, et rentrerait enfin dans ses pantoufles.

    Le concierge baisa presque ses propres pieds, tant il se courba, dĂšs qu’il l’aperçut. MaĂźtre Le Ponsart monta, s’arrĂȘta dans le couloir, et, naturellement, sans y songer, il substitua au coup poli, discret, dont il avait, la veille, toquĂ© la porte, un coup impĂ©rieux et bref.

    Il demeura surpris quand il eût pénétré, à la suite de Sophie, dans la chambre, de rencontrer une grosse dame.

    Cette dame se souleva, esquissa une rĂ©vĂ©rence et se rassit. Qu’est-ce que c’est que cela ? se dit-il, en regardant cette bedonnante personne, serrĂ©e Ă  voler en Ă©clats dans une robe d’un outremer atroce, sur le corsage de laquelle tombaient les trois Ă©tages d’un menton en beurre.

    En voyant les perles de corail rose qui coulaient des lobes cramoisis des oreilles et une croix de Jeannette qui pantelait sous le va-et-vient d’une ocĂ©anique gorge, il pensa que cette vieille dame Ă©tait une harengĂšre, vĂȘtue de ses habits de fĂȘte.

    TrĂšs mĂ©prisant, il dĂ©tourna les yeux et les reporta sur la jeune fille ; alors il fronça le sourcil. Elle Ă©tait, elle aussi, en grande toilette, parĂ©e de tous les bijoux que Jules lui avait donnĂ©s, et, ainsi pomponnĂ©e, les seins bien lignĂ©s par le corsage, les hanches bien suivies par la jupe de cachemire, elle Ă©tait charmante. Malheureusement pour elle, cette beautĂ© et ce costume qui eussent sans doute attendri le vieillard, la veille, l’irritĂšrent par le souvenir qu’il Ă©voquait d’une soirĂ©e maudite. La malchance s’en mĂȘlait ; la tenue dĂ©braillĂ©e de Sophie, qui l’avait rĂ©pugnĂ©, lors de sa premiĂšre visite, Ă©tait la seule qui eĂ»t pu l’adoucir aujourd’hui.

    De mĂȘme que, pour la premiĂšre fois, ses cheveux emmĂȘlĂ©s sur le front l’avait induit Ă  ĂȘtre brutal, de mĂȘme aussi sa chevelure soigneusement peignĂ©e l’incitait Ă  ĂȘtre cruel.

    D’un ton dur, il lui demanda si elle Ă©tait dĂ©cidĂ©e Ă  signer le reçu.

    — Mon Dieu ! Monsieur, dit la grosse dame qui intervint, permettez-moi de faire appel Ă  votre bon cƓur, comme vous voyez, la pauvre enfant est toute Ă©baubie de ce qui lui arrive… elle ne sait pas…, moi, je l’ai assurĂ©e que vous ne la laisseriez pas, comme ça, dans la peine. Sophie, que je lui ai dit, Monsieur Ponsart est une homme qui a reçu de l’éducation ; avec ces gens-lĂ  qui ont de la justice, tu n’as rien Ă  craindre. Hein ? dis, c’est-il vrai que je t’ai dit cela ?

    — Pardon, Madame, fit le notaire, mais je serais heureux de savoir à qui j’ai l’honneur de parler.

    La grosse dame se leva et s’inclina.

    — Je suis madame Champagne, c’est moi qui tiens la maison de papeterie au numĂ©ro 4, M. Champagne, mon mari…

    Maütre Le Ponsart lui coupa la parole d’un geste et du ton le plus sec :

    — Vous ĂȘtes sans doute parente de Mademoiselle ?

    — Non, monsieur, mais c’est tout comme ; je suis, comme qui dirait, sa mùre.

    — Alors, Madame, vous n’avez rien Ă  voir dans la question qui nous occupe, permettez-moi de vous le dire ; c’est donc Ă  Mademoiselle seule que je continuerai d’avoir affaire. — Il tira sa montre. — Dans cinq minutes, les dĂ©mĂ©nageurs seront ici, et je ne sortirai de ce logement, je vous prĂ©viens, que la clef en poche. En consĂ©quence, je ne puis, Mademoiselle, que vous inviter Ă  prĂ©parer un paquet des objets qui vous appartiennent et Ă  me faire dĂ©cidement connaĂźtre si, oui ou non, vous acceptez les propositions que je vous ai soumises.

    — Oh ! Monsieur ! c’est-il Dieu possible ! soupira Madame Champagne atterrĂ©e.

    MaĂźtre Le Ponsart la fixa de son Ɠil d’étain et elle perdit son peu d’assurance. Du reste, cette femme, d’habitude si loquace et si hardie, semblait, ce matin-lĂ , privĂ©e de ses moyens, dĂ©nuĂ©e d’audace.

    Et, en effet, l’un de ces irrĂ©parables malheurs qu’on croirait s’abattre de prĂ©fĂ©rence, aux moments douloureux, sur les gens pauvres, lui Ă©tait survenu, dĂšs le lever.

    Madame Champagne possĂ©dait, en haut de la bouche, sur le devant, deux fausses dents qu’elle enlevait, chaque soir, et dĂ©posait dans un verre d’eau. Ce matin-lĂ , elle avait commis l’imprudence de tirer ce bout de ratelier de l’eau et de le placer sur le marbre de sa table de nuit oĂč Titi, le chien, l’avait happĂ©, s’imaginant sans doute que c’était un os.

    La papetiĂšre s’était presque Ă©vanouie, en lui voyant broyer le vulcanite, le faux ivoire, les attaches, tout l’appareil. Depuis ce moment, elle pinçait les lĂšvres de peur de laisser voir les brĂšches de sa mĂąchoire, parlait en crachotant de cĂŽtĂ©, Ă©tait anĂ©antie par cette idĂ©e fixe qu’elle n’avait pas l’argent nĂ©cessaire pour combler ses trous. Cette absorbante prĂ©occupation Ă  laquelle se joignait la peur de montrer au notaire les crĂ©neaux pratiquĂ©s dans ses gencives paralysait ses facultĂ©s, la rendait idiote.

    La sĂ©cheresse de ce vieillard, son verbe impĂ©rieux, le mĂ©pris dans lequel il ne cessait de la tenir malgrĂ© ses frais de toilette achevĂšrent de la glacer, d’autant qu’elle n’avait mĂȘme pas doutĂ©, un seul instant, d’un accueil sympathique, d’une discussion aimable, d’un assaut de courtoisies rĂ©ciproques.

    — Vous m’avez compris, n’est-ce pas ? ajouta Maütre Le Ponsart, s’adressant à Sophie interdite.

    Elle Ă©clata en sanglots et Madame Champagne, bouleversĂ©e, oublia sa bouche, se prĂ©cipita vers la jeune fille qu’elle embrassa, en la consolant avec des larmes.

    Cette explosion crispa le notaire ; mais il eut soudain un sourire de triomphe : des pas de rouliers Ă©branlaient enfin les marches, au dehors. Un coup de poing s’abattit sur la porte qui roula ainsi qu’un tambour.

    Le notaire ouvrit ; des déménageurs déjà ivres emplirent les piÚces.

    — Tiens, dit l’un, v’la la bourgeoise qui tourne de l’Ɠil.

    — Bien vrai, je ne sais pas si elle est pleine, fit un autre, en lui regardant le ventre, et il s’avança, l’Ɠil gai, pour prendre dans ses bras Sophie qui s’affaissait sur une chaise.

    Madame Champagne Ă©carta d’une geste ces pandours.

    — De l’eau ! de l’eau ! cria-t-elle, affolĂ©e, tournant sur elle-mĂȘme.

    — Ne vous occupez pas de cela et dĂ©pĂȘchons, dit MaĂźtre Le Ponsart aux hommes ; — je me charge de Mademoiselle, et pas de comĂ©die, n’est-ce pas ? fit-il, marchant, exaspĂ©rĂ©, sur la papetiĂšre dont il pĂ©trit nerveusement le bras ; — allons, triez ses affaires et vite, ou moi j’emballe, au hasard, le tout, sans plus tarder.

    Et il dĂ©crocha, lui-mĂȘme, des jupons et des camisoles pendus Ă  une patĂšre et les jeta dans un coin, tandis que Madame Champagne finissait de frotter, en pleurant les tempes de la jeune fille.

    Celle-ci revint Ă  elle et alors, pendant que les hommes emportaient les meubles, sous l’Ɠil vigilant du notaire qui surveillait maintenant la descente, Madame Champagne comprenant que la partie Ă©tait perdue, tenta de sauver la derniĂšre carte.

    — Monsieur, dit-elle, rejoignant Maütre Le Ponsart sur le palier, un mot, s’il vous plaüt.

    — Soit.

    — Monsieur, puisque vous ĂȘtes sans pitiĂ© pour Sophie qui s’est tuĂ©e Ă  soigner votre petit-fils, dit-elle d’une voix suppliante et basse, laissez-moi au moins faire appel Ă  votre esprit de justice. Si vous voulez, ainsi que vous le dites, considĂ©rer Sophie comme une bonne, pensez alors qu’elle na pas touchĂ© de gages tant qu’elle a Ă©tĂ© chez M. Jules, et payez-lui les mois qu’elle a passĂ©s chez lui, afin qu’elle puisse accoucher chez une sage-femme et mettre l’enfant en nourrice.

    Le notaire eut un haut-le-corps ; puis un rire narquois lui rida la bouche.

    — Madame, fit-il, avec un salut cĂ©rĂ©monieux, je suis au dĂ©sespoir de ne pouvoir accueillir la requĂȘte que vous m’adressez ; et cela, mon Dieu, par une raison bien simple : c’est que vous ne ferez croire Ă  personne qu’une bonne soit restĂ©e dans une maison oĂč son maĂźtre ne la payait pas. Mademoiselle a donc, selon moi, par ce fait seul qu’elle n’a pas quittĂ© sa place, incontestablement touchĂ©, chaque mois, son dû ; j’ajouterai qu’on ne demande pas de reçus Ă  une bonne, et que, par consĂ©quent, de l’absence de ces reçus, l’on ne saurait infĂ©rer que Mademoiselle demeure crĂ©anciĂšre de la succession de M. Jules. J’en reviens donc, et pour la derniĂšre fois, Madame, car je suis las Ă  la fin de rĂ©pĂ©ter toujours la mĂȘme chose, Ă  inviter Mademoiselle Sophie Ă  liquider sa situation, en signant, par dĂ©rogation cependant Ă  la rĂšgle que j’ai posĂ©e, le prĂ©sent reçu. En Ă©change, je lui paierai la somme Ă  laquelle je veux bien admettre qu’elle ait droit.

    — Mais c’est une infamie, Monsieur, une lĂąchetĂ©, un vol, s’écria Madame Champagne, jetĂ©e hors d’elle.

    MaĂźtre Le Ponsart pirouetta et lui tourna le dos, sans mĂȘme daigner rĂ©pondre Ă  ces violences.

    — Quant Ă  vous, fichez-moi la paix, dit-il, sur le palier, aux dĂ©mĂ©nageurs qui tentaient de lui carotter un nouveau litre ; et il rentra dans le logis, l’Ɠil froncĂ©, les mains derriĂšre le dos.

    Une sourde colĂšre l’agitait, l’intrusion de la papetiĂšre dans une question oĂč elle n’avait, suivant lui, aucun motif de s’immiscer, avait enforci ses rĂ©solutions sur lesquelles appuyaient encore la hĂąte d’en finir, l’envie de quitter ce Paris qui Ă©tait, depuis la veille, odieux, le dĂ©sir de regagner au plus vite son chez soi, par un train de nuit. Puis, il s’entĂȘtait Ă  ne pas dĂ©passer ce chiffre de cinquante francs qu’il avait fixĂ© comme maximum Ă  M. Lambois ; il se faisait un point d’honneur de justifier ses prĂ©visions, de montrer, une fois de plus, combien il Ă©tait un homme prĂ©cis quand il s’agissait d’affaires ; cette Ă©conomie lui semblait aussi une juste compensation de ses prodigalitĂ©s de l’autre soir ; aux femmes, aprĂšs tout, Ă  s’arranger entre elles ! Enfin la rapacitĂ© des dĂ©mĂ©nageurs l’avait outré ; chacun voulait tirer Ă  boulets rouges sur sa bourse ; eh bien, personne ne l’atteindrait et personne n’aurait rien ! Ces motifs qui s’entassaient dans son esprit et se consolidaient les uns aux autres, rendaient vaines les supplications et les rages de Madame Champagne qui, aussitĂŽt que MaĂźtre Le Ponsart revint dans la piĂšce, perdit toute mesure et ne risquant plus de gĂąter une cause dĂ©jĂ  jugĂ©e, passa aux menaces.

    — Oui, Monsieur, oui, dit-elle, en sifflant des dents, j’irai, moi-mĂȘme, dans votre pays, quand je devrais faire la route Ă  pied, et je chambarderai tout, vous m’entendez bien ! — Je vous porterai l’enfant, je dirai partout ce qui en est ; je dirai que vous n’avez mĂȘme pas eu le cƓur de le faire venir au monde, cet enfant-lĂ …

    — Ta, ta, ta, interrompit le notaire qui ouvrit son portefeuille, le cas est prĂ©vu. Voici une assignation du commissaire de police qui invite Mademoiselle Ă  comparoir devant lui ; un mot de plus, j’use de ce papier, et je vous promets que Mademoiselle restera, si elle veut bouger de Paris, tranquille ; quant Ă  vous, ma chĂšre dame, je vais ĂȘtre obligĂ© de vous faire assigner Ă©galement par ce magistrat qui vous mettra Ă  la raison, je vous le jure, si vous continuez de divaguer de la sorte. Au reste, venez Ă  Beauchamp, si le cƓur vous en dit, je me charge, dĂšs votre arrivĂ©e, de vous faire coffrer et vite…

    — Oh ! la crapule ! a-t-il du vice ! murmura Madame Champagne qui aperçut, Ă©pouvantĂ©e, des enfilades de cachots sombres, les rats, le pain noir et la cruche de Latude, tout un lamentable dĂ©cor de mĂ©lodrame.

    Satisfait de son petit coup de thĂ©Ăątre, MaĂźtre Le Ponsart descendit dans la cour oĂč l’on chargeait les derniers meubles ; puis, lorsque tout fut bien en ordre, il invita le concierge Ă  le suivre et remonta les quatre Ă©tages.

    — Ah, ah ! nous nous dĂ©cidons enfin, dit-il, voyant Madame Champagne qui trempait une plume dans un encrier et la tendait Ă  Sophie.

    Et tandis que les mains tremblantes des deux femmes s’unissaient pour dessiner un vague paraphe, au bas du papier, MaĂźtre Le Ponsart fit signe au concierge de ficeler les frusques Ă©parses de la femme, et lui-mĂȘme prit et serra ce rĂ©cĂ©pissĂ© dans lequel Sophie dĂ©clarait avoir servi comme bonne chez M. Jules Lambois, affirmait avoir reçu le montant intĂ©gral de ses gages, attestait ne plus avoir droit Ă  aucune somme.

    — AprĂšs cela, tu auras de la peine Ă  nous faire chanter, se dit-il, et il dĂ©posa sur la cheminĂ©e la somme dont il tenait, depuis la veille, la monnaie prĂȘte.

    — Et maintenant, Mesdames je suis Ă  vos ordres. Et vous, si vous voulez ranger ces paquets dans la cour,… reprit-il, s’adressant au concierge.

    — Non, Monsieur, non ça ne vous portera pas bonheur, gĂ©mit en secouant la tĂȘte, Madame Champagne qui soutint Sophie par le bras et l’emmena, toute dĂ©faillante. Tu as bien tout ce qui t’appartient ? et elle souleva le couvercle d’un panier que la jeune fille avait, elle-mĂȘme, empli.

    L’autre approuva de la tĂȘte et, lentement, elles descendirent.

    — Ouf ! Quel tintouin ! s’exclama MaĂźtre Le Ponsart demeurĂ© seul maĂźtre de la place. Il alluma un cigare qu’il s’était refusĂ©, par galanterie, de fumer, pour ne pas incommoder ces dames et il jeta un coup d’Ɠil sur les murs nus ; puis, par habitude de propretĂ©, il poussa du bout de sa bottine, dans l’ñtre, des rognures de chiffons et de papiers qui traĂźnaient sur le plancher ; un billet, pliĂ© en quatre, attira cependant son attention ; il le ramassa, et le parcourut ; c’était une ordonnance de pharmacie : De l’eau distillĂ©e de laurier-cerise et de la teinture de noix vomique. Il chercha, pendant une seconde, se rappela vaguement, en sa qualitĂ© d’homme mariĂ© et de pĂšre de famille, que cette potion aidait Ă  combattre les vomissements de la grossesse.

    Diable ! se dit-il, mais cette fille peut avoir besoin de cette ordonnance ! — Il ouvrit la fenĂȘtre qui donnait sur la cour, attendit que les deux femmes, descendues de l’escalier, parussent, toussa fortement et lorsqu’elles levĂšrent le nez, il jeta ce petit papier qui voleta et s’abattit Ă  leurs pieds.

    — Je ne veux rien avoir Ă  me reprocher, conclut-il, en tirant sur son cigare. Il inspecta le local, une derniĂšre fois, s’assura qu’il Ă©tait dĂ©cidĂ©ment vide, ferma soigneusement la porte et partit, Ă  son tour, restituant la clef au concierge.


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    Un dilemme, Joris-Karl Huysmans, chapitre IV ?

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  • Du haut de son comptoir, Madame Champagne aimait Ă  s’écouter parler. Elle Ă©tait asthmatique et obĂšse, blanche et bouffie, trop cuite. Dans ses tissus relĂąchĂ©s, des rides se croisaient en tous sens, zĂ©brant le front, lĂ©zardant les yeux, lacĂ©rant les joues ; ces rides Ă©taient creusĂ©es sur sa face, en noir, de mĂȘme que si la poussiĂšre des Ăąges avait pĂ©nĂ©trĂ© sous la peau et imprĂ©gnĂ© d’ineffaçables raies, le derme.

    Elle Ă©tait loquace et baguenaudiĂšre, convaincue de son importance, rĂ©vĂ©rĂ©e par le quartier qui la rĂ©putait influente et juste. Elle Ă©tait, en effet, la providence des pauvres, rĂ©digeant des placets qu’elle adressait aux grands noms de France qui les accueillaient souvent, sans qu’on sĂ»t pourquoi.

    En revanche, ses affaires personnelles rĂ©ussissaient moins ; elle exploitait, rue du Vieux-Colombier, prĂšs de la Croix-Rouge, une boutique mal achalandĂ©e de papeterie et de journaux, gagnant assez pour ne pas ĂȘtre mise en faillite : mais elle s’estimait quand mĂȘme heureuse, car les plus intimes de ses souhaits Ă©taient exaucĂ©s, ses penchants au cancanage enfin satisfaits dans ce magasin qui simulait une vĂ©ritable agence de renseignements, une sorte de petite prĂ©fecture de police oĂč, sur des sommiers judiciaires parlĂ©s Ă©taient relatĂ©s, Ă  dĂ©faut de condamnations et de crimes, les cocuages et les disputes, les emprunts rendus et les dettes inapaisĂ©es des mĂ©nages.

    En tĂȘte des pauvresses qu’elle protĂ©geait et recommandait Ă  la charitĂ© des grandes dames, figurait Mme Dauriatte, une femme de soixante huit ans, maigre et voĂ»tĂ©e, avec des yeux confits, une bouche vide et rentrĂ©e, une mine papelarde. Elle tenait de l’ancienne poseuse de sangsues, mais plus encore de ces mendiantes qui sollicitent la charitĂ© sous le porche des Ă©glises, et elle les frĂ©quentait, en effet, au mieux avec les prĂȘtres de Saint-Sulpice, vivant d’une dĂ©votion Ă©galement rĂ©partie sur Mme Champagne et sur la Vierge.

    Ce jour-lĂ , Mme Dauriatte, assise sur une chaise dans la boutique de la papetiĂšre, se lamentait de ses jambes qui refusaient de la porter, de ses pied, envahis par un potager d’oignons, de ses large, pieds cultivĂ©s qui nĂ©cessitaient le constant usage de bottes munies de poches.

    Mme Champagne hochait le chef, en guise de consolante adhĂ©sion, quand soudain elle s’écria :

    — Tiens, mais c’est Sophie ! Ah bien, vrai, elle en a des yeux !

    — OĂč ça ? demanda Madame Dauriatte, en allongeant le cou.

    La papetiĂšre n’eut pas le temps de rĂ©pondre ; la porte s’ouvrit dans un choc de timbre, et Sophie Mouveau, les paupiĂšres pochĂ©es par les larmes, entra et se prit Ă  sangloter devant les deux femmes.

    — Voyons, qu’est-ce qu’il y a ? demanda Madame Champagne.

    — Faut toujours pas pleurer comme ça ! fit en mĂȘme temps Madame Dauriatte.

    Elles s’empressĂšrent autour d’elle, la poussĂšrent sur un siĂšge, la contraignirent Ă  boire du vulnĂ©raire Ă©tendu d’eau afin de la rĂ©conforter, et elles profitĂšrent de l’occasion pour s’adjuger un petit verre.

    — Nous pouvons tout entendre maintenant, dĂ©clara Madame Dauriatte qui se passa le revers de la manche sur la bouche.

    Et, harcelée par les deux femmes dont les yeux grésillaient de curiosité, Sophie raconta la scÚne qui avait eu lieu entre elle et le grand-pÚre de Jules.

    Il y eut un moment de silence.

    — Vieux mufle, va ! s’écria Madame Dauriatte, laissant Ă©chapper par cette injure, comme par une soupape, l’indignation qui pressait sa vieille Ăąme.

    Madame Champagne, qui était femme de sang froid, réfléchissait.

    — Et il revient quand ? dit-elle à Sophie.

    — Demain, avant midi.

    Alors la papetiĂšre leva le doigt et, ainsi qu’un oracle, profĂ©ra cette sentence : — Nous n’avons pas de temps Ă  perdre ; mais, c’est moi qui te le dis, tu n’as rien Ă  craindre. Tu es enceinte, n’est-ce pas ? Eh bien alors la famille te doit une pension alimentaire ; je ne suis pas ferrĂ©e sur la justice, mais je sais tout cela ; le tout est de ne pas se laisser embobiner. Du reste, aussi vrai que je m’appelle Madame Champagne, je vas lui montrer, moi Ă  ce vieux crocodile, de quel bois je me chauffe ! — Et elle se leva. — Mon chapeau, mon chĂąle, dit-elle Ă  Madame Dauriatte, figĂ©e d’admiration. — Elle les mit. — Je vous laisse la boutique en garde jusqu’à tout Ă  l’heure, ma chĂšre ; — quant Ă  toi, ma fille, ne t’abĂźme pas les yeux Ă  pleurer et suis-moi : nous allons Ă  cĂŽtĂ©, chez mon homme d’affaires.

    Devant l’assurance si virilement exprimĂ©e par Madame Champagne, Sophie renfonça ses larmes.

    — C’est un homme trùs bien, vois-tu, que M. Ballot, disait la papetiùre, en route ; cet homme-là, il ferait suer de l’argent à un mur, puis rien ne l’embarrasse, il sait tout, tu vas voir ; c’est là, montons, non, attends que je souffle.

    Elles gravirent pĂ©niblement les trois Ă©tages, s’arrĂȘtĂšrent devant une porte dĂ©corĂ©e d’une plaque de cuivre dans laquelle Ă©tait incrustĂ©e en rouge et noir cette inscription : « Ballot, receveur de rentes, tourner le bouton, s.v.p. » Madame Champagne haletait, couchĂ©e sur la rampe ; — c’est-il donc bĂȘte d’ĂȘtre grosse comme cela, soupira-telle ; puis, elle rejeta prĂ©cipitamment des bouffĂ©es d’air, se moucha, et, la mine recueillie, de mĂȘme que si elle fĂ»t entrĂ©e dans une chapelle, elle ouvrit la porte.

    Elles pĂ©nĂ©trĂšrent dans une salle Ă  manger convertie en bureau, dont la fenĂȘtre Ă©tait obstruĂ©e par deux tables en bois peintes en noir, avec des gens courbĂ©s dessus, l’un vieux, le crĂąne garni de duvet de poule ; l’autre, jeune, rachitique et velu ; aucun de ces deux employĂ©s ne daigna tourner la tĂȘte.

    — M. Ballot est-il visible ? demanda Madame Champagne.

    — Sais pas, fit le vieillard, sans bouger.

    — Il est occupĂ©, jeta le jeune homme par-dessus son Ă©paule.

    — Alors, nous attendrons.

    Et Madame Champagne s’empara des chaises qu’on ne lui offrait point. Elles s’assirent, sans parler ; Sophie restait, les yeux baissĂ©s, incapable de rĂ©unir deux idĂ©es, mal remise encore du coup assĂ©nĂ©, le matin, par le notaire ; la papetiĂšre regardait la piĂšce, meublĂ©e de casiers gris, de cartons, de liasses attachĂ©es avec des sangles ; ça sentait les bottes mal dĂ©crottĂ©es, le graillon et l’encre sĂšche ; Ă  certains instants, un bruit de voix s’entendait derriĂšre une porte Ă  tambour vert, en face de la croisĂ©e.

    — C’est lĂ  qu’est son bureau, dit confidentiellement Mme Champagne Ă  sa protĂ©gĂ©e que cette intĂ©ressante rĂ©vĂ©lation ne dĂ©soucia point.

    Alors la papetiĂšre rĂ©cola dans sa cervelle les pensĂ©es qu’elle dĂ©libĂ©rait d’émettre ; puis, pour tuer le temps, elle considĂ©ra les souliers du vieil employĂ©, leurs tiges dĂ©chirĂ©es, leurs Ă©lastiques tortillĂ©s comme des vers, leurs talons gauchis ; elle commençait Ă  s’endormir, quand le tambour vert s’écarta devant l’homme d’affaires qui reconduisit un client jusqu’au palier, avec force salutations, revint et, reconnaissant Mme Champagne, la pria d’entrer.

    Les deux femmes, debout, dĂšs qu’il avait paru, le suivirent, sur la pointe des pieds dans son cabinet ; courtoisement, il leur dĂ©signa des chaises, se renversa sur son fauteuil d’acajou, en hĂ©micycle, et, jouant nonchalamment avec un Ă©norme coupe-papier en forme de rame, il invita ses clientes Ă  lui faire connaĂźtre l’objet de leur visite.

    Sophie commença son histoire, mais Mme Champagne parlait en mĂȘme temps, greffant de ses rĂ©flexions personnelles la narration dĂ©jĂ  confuse des faits. FatiguĂ© par cet inextricable verbiage, M. Ballot voulut poser les questions, une Ă  une et il supplia Mme Champagne de se taire et de laisser d’abord s’expliquer la personne directement en cause.

    — Et vous dĂ©sirez maintenant… fit-il aprĂšs qu’il fut au courant de la situation.

    — Mais, nous dĂ©sirons qu’il lui soit rendu justice, s’écria la papetiĂšre qui jugea le moment venu de prendre la parole. La pauvre enfant est enceinte de ce garçon ; lui, il est mort, il ne peut plus rien pour elle, ça c’est clair, mais la famille lui doit, je pense bien, une petite rente, quand ça ne serait que pour payer les mois de nourrice et Ă©lever le gosse ! comme c’est des pouacres et des sans-cƓur qui lui ont dit qu’ils la mettraient comme ça sur le pavĂ©, demain, je viens savoir ce qu’il y aurait Ă  faire.

    — Rien, ma chùre Dame.

    — Comment, rien ! s’exclama la papetiĂšre au comble de la stupeur. — Mais alors, le pauvre monde, il ne serait donc plus protĂ©gĂ© ! il y aurait donc des gens qui pourraient mettre les autres sur la paille, quand ça leur dirait !

    M. Ballot haussa les Ă©paules. — Le logement Ă©tait au nom du dĂ©funt, les meubles aussi, n’est-ce pas ? bon ; — d’autre part, M. Jules a des hĂ©ritiers, eh bien, ces hĂ©ritiers ont le droit d’agir, dans l’espĂšce, ainsi que bon leur semble ! Quant Ă  cet enfant posthume qui vous paraĂźt crĂ©er des titres Ă  Mademoiselle, c’est une pure et simple erreur ; rien, absolument rien, vous m’entendez, ne peut les forcer Ă  reconnaĂźtre que la paternitĂ© de cet enfant appartient Ă  M. Jules.

    — Si c’est Dieu possible ! Ă©touffa Mme Champagne.

    — C’est ainsi ; le Code est là et il formel, dit l’homme d’affaires, en souriant.

    — Ah bien, il est propre, votre Code ! je me demande ce qu’il y a dedans, moi, si des situations comme celle de Sophie n’y sont pas rĂ©glĂ©es !

    — Mais si, elles sont rĂ©glĂ©es, ma bonne dame Champagne, et la preuve est qu’il est interdit Ă  Mademoiselle de rĂ©clamer quoi que soit par les voies lĂ©gales.

    — Viens, viens, ma fille, cria la papetiĂšre qui s’exaspĂ©rait. Elle se leva. — On voit bien que les lois sont fabriquĂ©es par les hommes, tout pour eux, rien pour nous ; je lui arracherais les yeux, moi, au grand-pĂšre de Jules, si je le tenais, ce serait toujours autant de fait !

    Et poussĂ©e Ă  bout par le rire narquois de M. Ballot, Mme Champagne perdit complĂštement la tĂȘte et affirma que si jamais un homme se permettait envers elle des abominations de la sorte, elle se vengerait, coĂ»te que coĂ»te, quitte Ă  passer en Cour d’assises ; ajouta, du reste, qu’elle se fichait, comme de Colin-Tampon, de la police, des prisons, des juges, divagua pendant dix bonnes minutes, excitĂ©e par M. Ballot qui, ne voyant aucun profit Ă  tirer de cette affaire, s’amusait pour son propre compte, trĂšs sympathique au fond Ă  ce notaire de province dont il apprĂ©ciait, en connaisseur, l’adroit dilemme.

    Quant Ă  Sophie, elle demeurait immobile, clouĂ©e debout, les yeux fixes. Depuis le matin, cette pensĂ©e qu’elle allait rĂŽder, sans argent, sans domicile, jetĂ©e comme un chien dehors, s’était Ă©moussĂ©e ; Ă  cette souffrance prĂ©cise et aiguĂ«, avait succĂ©dĂ© une dĂ©solation vague presque douce ; elle dormait tout Ă©veillĂ©e, incapable de rĂ©agir contre cet alanguissement qui la berçait. Elle ne pleurait plus, se rĂ©signait, s’abandonnait a Mme Champagne, remettant son sort entre ses mains, se dĂ©sintĂ©ressant mĂȘme de sa propre personne, s’apitoyant avec la papetiĂšre sur le malheur d’une femme qui la touchait de trĂšs prĂšs, mais qui n’était plus absolument elle.

    Ne comprenant pas cet amollissement, cette indiffĂ©rence hĂ©bĂ©tĂ©e, qui rĂ©sulte de l’excĂšs mĂȘme des larmes, Mme Champagne s’agaça.

    — Mais remue-toi donc, dit-elle ; joue donc pas ainsi les chiffes ! — usant, dans cette exclamation, son reste de colùre ; puis elle se remit un peu et, plus d’aplomb, s’adressa à l’agent d’affaires.

    — Alors, Monsieur Ballot, c’est tout ce que vous pouvez nous dire ?

    — HĂ©las ! oui, ma brave dame ; je regrette de ne pouvoir vous assister dans cette Ă©preuve, et il les poussa poliment vers la porte, protestant d’ailleurs de son dĂ©vouement, assurant Mme Champagne, en particulier, de sa haute estime.

    Elles se retrouvĂšrent, anĂ©anties, dans la boutique. Ce fut alors au tour de Mme Dauriatte de s’emporter. — Mme Champagne gisait, dans son comptoir, la tĂȘte entre les mains, secouĂ©e de temps en temps par les vocifĂ©rations de sa vieille amie dont l’intelligence fut, ce jour-lĂ , plus spĂ©cialement incohĂ©rente. À propos de Sophie, elle en vint, sans transition raisonnable, Ă  parler d’elle-mĂȘme, Ă  retracer la vie de feu Dauriatte, son mari, un homme dont elle avait ignorĂ© ou oubliĂ© la position sociale, car si elle se rappelait qu’il portait de l’or sur ses habits, elle ne pouvait dire au juste s’il avait Ă©tĂ© marĂ©chal de France ou tambour-major, vendeur de pĂąte Ă  rasoir ou suisse.

    Cette douche d’histoires endormit la papetiĂšre que les Ă©motions avaient brisĂ©e ; une cliente qui marchanda des plumes la rĂ©veilla.

    Elle s’étira et songea au dĂźner ; l’heure s’avançait ; on convint que Mme Dauriatte irait chercher aux « Dix-huit Marmittes », une gargote situĂ©e rue du Dragon, prĂšs de la Croix-Rouge, deux potages et deux parts de gigot, pour trois. — Je vais moudre le cafĂ©, tandis que vous achĂšterez des provisions, conclut Madame Champagne, et pendant ce temps Sophie mettra le couvert.

    Vingt minutes aprĂšs, elles Ă©taient installĂ©es dans l’arriĂšre-boutique, exclusivement meublĂ©e d’une table ronde, d’une fontaine, d’un petit fourneau et de trois chaises.

    Sophie ne pouvait avaler ; les morceaux lui bouchaient la gorge.

    — Allons, ma belle, disait Madame Dauriatte, qui mangeait ainsi qu’un ogre, il faut vous forcer un peu.

    Mais la jeune fille secouait la tĂȘte, donnant Ă  Titi, le petit chien-loup de la papetiĂšre, la viande qui se figeait dans son assiette.

    Et comme Madame Dauriatte insistait.

    — Laissez-la, le chagrin nourrit, attesta judicieusement Madame Champagne qui n’ayant, elle aussi, ce soir-lĂ , aucun appĂ©tit, s’alimentait du moins avec des verres d’un liquide rouge.

    Madame Dauriatte opina du bonnet, mais ne souffla mot, car elle avait des joues telles que des balles ; et des rigoles de jus serpentaient jusqu’à son menton, tant elle se hñtait à torcher les plats.

    — Voyons maintenant, fit la papetiĂšre qui Ă©teignit sa lampe Ă  esprit de bois et versa l’eau chaude sur le cafĂ©, — voyons, parlons peu, mais parlons bien : Sophie comment allez-vous faire demain ?

    La jeune fille eut un geste douloureux d’épaules.

    — Il faudrait peut-ĂȘtre aller voir le propriĂ©taire, hasarda Madame Champagne, et lui demander un rĂ©pit de quelques jours.

    — Oh ! c’est des bourgeois ! ils s’entendent toujours entre eux contre le pauvre monde ! laissa Ă©chapper, dans une confuse lueur de bon sens, Madame Dauriatte.

    — Le fait est que le vieux lui a certainement rendu visite, afin de pouvoir emporter demain les meubles, murmura Madame Champagne ; il est mĂȘme bien capable de lui avoir donnĂ© de l’argent pour qu’il vous expulse. — Oh ! les sans-cƓur ! — Eh, moi, c’est Ă©gal, je m’empĂȘcherais, malgrĂ© toutes leurs lois, d’ĂȘtre ainsi fichue dehors ; non, vrai, lĂ , ils seraient trop contents !

    Elle s’arrĂȘta net, regardant Sophie qui buvait son cafĂ©, goutte Ă  goutte, avec sa petit cuiller, et elle s’écria :

    — Bois pas comme ça, ma fille, ça donne des vents !

    — Puis elle demeura, pendant une seconde, absorbĂ©e, cherchant Ă  relier le fil de ses idĂ©es interrompu par ce conseil ; n’y parvenant pas : — Suffit, reprit-elle ; ce que je voulais dire, en somme, c’est que quand il y en a pour deux, il en a pour trois ; j’ai pas le sou, ma fille, mais ça ne fait rien ; si l’on te chasse, tu viendras ici et t’auras, en attendant, le vivre et la niche.

    Soudain une nouvelle idée lui germa dans la cervelle.

    — Tiens mais… comme tu n’es pas trĂšs dĂ©brouillarde, si demain c’était moi qui parlais Ă  ta place au grand-pĂȘre de Jules ; peut-ĂȘtre qu’en le raisonnant j’obtiendrais qu’il t’indemnise.

    Sophie accepta avec empressement.

    — Ah ! madame Champagne, que vous ĂȘtes donc bonne, fit-elle, en l’embrassant ; moi toute seule, je ne m’en serais jamais tirĂ©e.

    Ce fut dans la sombreur de sa dĂ©tresse un jet de lumiĂšre. PersuadĂ©e de la haute intelligence de la papetiĂšre, convaincue de sa parfaite Ă©ducation, elle n’hĂ©sitait pas Ă  croire que sa prĂ©sence lui serait prĂ©ventive et propice ; elle se rendait justice Ă  elle-mĂȘme, s’avouait peu comprĂ©hensive, peu adroite. Quand elle avait quittĂ© son pays, un petit village prĂšs de Beauvais, elle ne savait rien, n’avait reçu aucune Ă©ducation de ses pĂšre et mĂšre qui la rouaient simplement de coups. Son histoire Ă©tait des plus banales. TraquĂ©e par le fils d’un riche fermier et lĂąchĂ©e aussitĂŽt aprĂšs le carnage saignant d’un viol, elle avait Ă©tĂ© Ă  moitiĂ© assommĂ©e par son pĂšre qui lui reprochait de n’avoir pas su se faire Ă©pouser ; elle s’était enfuie et s’était placĂ©e, en qualitĂ© de bonne d’enfant, Ă  Paris, dans une famille bourgeoise qui la laissait Ă  peu prĂšs mourir de faim.

    Par hasard Jules la rencontra ; il s’amouracha de cette belle fille fraĂźche, qui tĂ©moignait, Ă  dĂ©faut d’éducation, d’un caractĂšre aimant et d’un certain tact. HabituĂ©e aux rebuffades, elle s’éprit Ă  son tour de ce jeune homme timide et un peu gauche qui la dorlotait au lieu de la commander ; joyeusement, elle accepta la proposition de vivre avec lui. Leur mĂ©nage n’avait cessĂ© d’ĂȘtre heureux ; elle, attentive Ă  plaire Ă  son amant, se dĂ©grossissait, abandonnait peu Ă  peu la quiĂ©tude de ses pataquĂšs, savait Ă  propos se taire ; lui, qui dĂ©testait les bals, les cafĂ©s, les filles dĂ©lurĂ©es devant lesquelles il perdait toute contenance, Ă©tait satisfait de rester dans sa chambre prĂšs d’une femme dont la douceur un peu moutonniĂšre l’enhardissait, en le mettant Ă  l’aise, puis le jour Ă©tait venu oĂč elle s’était sentie enceinte, et l’enfant avait Ă©tĂ© bravement acceptĂ© par Jules, flattĂ© Ă  son Ăąge de contracter dĂ©jĂ  de sĂ©rieuses charges.

    Tout Ă  coup, sans qu’on sĂ»t comment, le jeune homme Ă©tait tombĂ© gravement malade. Alors le gai train-train de la vie commune avait cessĂ©. En sus des inquiĂ©tudes, des,tourments que lui inspirait cette maladie, la probable arrivĂ©e du pĂšre de Jules l’épouvantait. Elle s’était ingĂ©niĂ©e Ă  retarder sinon Ă  parer cette menace ; comme son amant envoyait toujours son linge sale, en caisse, chez son pĂšre, elle avait dĂ» porter les chaussettes et les chemises d’homme pour les salir avant de les expĂ©dier Ă  la campagne ; ce subterfuge avait d’abord rĂ©ussi, mais bientĂŽt M. Lambois surpris de ne plus recevoir de lettres rĂ©guliĂšres de son fils, s’était plaint ; le malade avait rĂ©uni ses forces pour gribouiller quelques lignes dont la divagante incertitude changeait en alarme l’étonnement du pĂšre ; d’autre part, le mĂ©decin, jugeant son client perdu, avait cru nĂ©cessaire de prĂ©venir la famille et M. Lambois Ă©tait aussitĂŽt arrivĂ©.

    Elle s’était renfermĂ©e dans la cuisine, se bornant Ă  un rĂŽle effacĂ© de bonne, prĂ©parant les tisanes, ne desserrant pas les lĂšvres, affectant, malgrĂ© les sanglots qui lui montaient dans la gorge, l’indiffĂ©rence d’une domestique contemporaine devant le moribond qu’elle mangeait de caresses, dĂšs que le pĂšre retournait Ă  son hĂŽtel.

    Mais, si bonasse, si simple qu’elle fĂ»t, elle comprenait bien, tout en ignorant les aveux et les recommandations du mĂ©decin au pĂšre, que celuici n’était point dupe de son manĂšge. Au reste, mille dĂ©tails trahissaient le concubinage dans ce logement : le matelas enlevĂ© du lit et installĂ© sur le parquet de la salle Ă  manger, le logis dĂ©nuĂ© de chambre de bonne, l’unique cuvette, les deux brosses Ă  dents dans le mĂȘme verre, le seul pot de pommade, en permanence sur la toilette. Elle avait eu la prĂ©caution d’enlever ses robes de l’armoire Ă  glace ; elle n’avait d’abord pas songĂ© aux autres indices, tant cette subite arrivĂ©e du pĂšre lui troublait la tĂȘte ; peu Ă  peu, elle s’aperçut de ces oublis, s’efforça, dans sa maladresse, de cacher les objets compromettants, ne s’imaginant pas qu’elle eĂ»t dissipĂ©, par ce soin mĂȘme, les derniers doutes de M. Lambois.

    Lui, avait Ă©tĂ© on ne peut plus digne. Il acceptait les soins de Sophie, se faisait, Ă©conomiquement, prĂ©parer son dĂźner par elle, et il daignait mĂȘme la complimenter de certains plats.

    Jamais, il n’avait lancĂ© une allusion au rĂŽle jouĂ© par cette femme ; aprĂšs la mort de son fils seulement, il permit d’entendre qu’il connaissait la vĂ©ritĂ©, car il remit Ă  Sophie une photographie d’elle qu’il avait trouvĂ©e dans l’un des tiroirs entrebĂąillĂ©s du bureau, en lui disant : Mademoiselle, je vous restitue ce portrait dont la place ne saurait plus ĂȘtre dĂ©sormais dans ce meuble. — Et, dans le tracas d’un enterrement, d’un transport de corps en province, il l’avait en quelque sorte oubliĂ©e, ne lui envoyant ni argent, ni nouvelles.

    Depuis ce jour, elle avait vĂ©cu dans un Ă©tat voisin de l’hĂ©bĂ©tude, pleurant toutes les larmes de ses yeux sur son pauvre Jules, malade de fatigue et tourmentĂ©e par sa grossesse, vivant avec quelques sous par jour, espĂ©rant encore que le pĂšre de son amant lui viendrait en aide. Puis, Ă  bout de ressources, elle lui avait Ă©crit une lettre, vivant, l’oreille au guet, dans l’espoir d’une rĂ©ponse qui n’arriva pas et Ă  laquelle supplĂ©a la visite du terrible vieillard qui la chassait.

    Enfin, la chance lui souriait tout de mĂȘme maintenant un peu ; Madame Champagne qu’elle avait connue en achetant des journaux et de l’encre et en se livrant chez elle Ă  une causette quotidienne, le matin, lorsqu’elle se rendait au marchĂ©, consentait Ă  la secourir. Outre qu’elle avait une langue alerte et bien pendue et une grande habitude du monde, songeait Sophie, c’était une femme Ă©tablie, une commerçante qui avait Ă©tĂ© rĂ©ellement mariĂ©e. Ce n’était plus une pauvre fille comme elle-mĂȘme, qu’on pouvait rabrouer parce qu’elle Ă©tait sans situation honorable, sans dĂ©fense, que le notaire allait avoir Ă  combattre ; sautant d’un extrĂȘme Ă  l’autre, du morne accablement au vif espoir, Sophie Ă©tait certaine que sa misĂšre Ă©tait sur le point de prendre fin, et Madame Dauriatte, par platitude, exprima tout haut ce que la jeune fille pensait tout bas.

    — Votre affaire est dans le sac, ma petite, parce que, voyez-vous, entre gens qui ont des positions convenables, on s’entend toujours ; elle ajouta qu’on s’était sans doute exagĂ©rĂ© les menaces de ce notaire qui, en raison mĂȘme de ses richesses qu’elle se figura tout Ă  coup, sans qu’on sĂ»t pourquoi, incalculables, ne pouvait pas ĂȘtre un mauvais homme ; et, de bonne foi, maintenant, par suite de cette fortune notariale qu’elle Ă©voquait, Madame Dauriatte fut prise d’une immense considĂ©ration pour ce vieillard qu’elle avait jusqu’alors si durement honni.

    De son cĂŽtĂ©, Madame Champagne ne laissait point que d’éprouver un certain orgueil Ă  l’idĂ©e qu’elle parlerait Ă  ce monsieur respectable, qu’elle discuterait en femme du monde avec lui ; puis, cette mission l’investissait Ă  ses propres yeux d’une grande importance. Quel sujet de conversation pendant des mois ! quel prestige dans le quartier qui louerait son bon cƓur, vanterait son ingĂ©niositĂ© diplomatique, clabauderait Ă  perte de vue sur son comme il faut ! Elle se perdait dans ce rĂȘve, souriait bĂ©atement, apprĂȘtant dĂ©jĂ  sur sa bouche, pour le lendemain, d’heureux effets de cul de poule.

    — Il n’est pas dĂ©corĂ© ? dit-elle tout Ă  coup Ă  Sophie. La jeune fille ne se rappela pas avoir vu du rouge sur l’habit de cet homme. La papetiĂšre en fut fĂąchĂ©e, car l’entrevue eĂ»t Ă©tĂ© plus auguste, mais elle se consola, en se rĂ©pĂ©tant que, jamais dans sa vie, pareille occasion ne s’était prĂ©sentĂ©e de montrer ainsi ses talents et de dĂ©ployer ses grĂąces.

    À la tristesse du premier moment avait succĂ©dĂ© dans la boutique une expansion de joie. — Allons, un petit verre, ma belle, proposa Mme Champagne Ă  Sophie. — Et vous ? ma chĂšre, dit-elle Ă  Mme Dauriatte. Celle-ci ne se fit pas prier ; elle tendit sa tasse, ne la retirant point, espĂ©rant peut-ĂȘtre qu’on la remplirait jusqu’au bord ; mais la papetiĂšre lui versa la valeur d’un dĂ© Ă  coudre, et elles trinquĂšrent toutes les trois, se souhaitant ensemble longue santĂ© et heureuse chance.

    Quand l’heure vint de clore les volets, Sophie rĂ©confortĂ©e, presque tranquille aprĂšs tant de sursauts, ne doutait plus du succĂšs de l’entreprise, supputait dĂ©jĂ  le chiffre de la somme qu’elle obtiendrait et, d’avance, la divisait en plusieurs parts : tant pour la sage-femme, tant pour la nourrice, tant pour elle-mĂȘme, en attendant qu’elle se procurĂąt une place.

    — Tu feras bien de mettre aussi un peu de cĂŽtĂ© pour les cas imprĂ©vus, recommanda sagement Mme Champagne, et elles rirent, pensant que la vie avait du bon ; Titi, le chien, que cette joie Ă©lectrisait, jappa, sauta ainsi qu’un cabri sur la table, accrut encore l’hilaritĂ©, en balayant avec le plumeau de sa queue la face rĂ©jouie des trois femmes.

    — Une idĂ©e ! s’exclama subitement Mme Dauriatte.

    Elle se leva, chercha un vieux jeu de cartes et commença une rĂ©ussite. — Tu vas voir, ma fille, que demain t’auras de la veine ; coupe, non, de la main gauche, parce que tu n’es pas mariĂ©e. — Et elle tirait trois cartes Ă  la fois, examinait si deux d’entre elles appartenaient Ă  la mĂȘme sĂ©rie et, dans ce cas, gardait et rangeait sur la table celle qui Ă©tait la plus rapprochĂ©e de son pouce.

    — T’es la dame de trĂšfle, vois-tu, car t’es brune, et la dame de pique est bien brune aussi, mais elle ne peut ĂȘtre qu’une veuve ou qu’une mĂ©chante femme ; ce qui ne serait pas vrai pour toi.

    Elle Ă©puisa de la sorte, trois fois, le jeu de trente-deux cartes, en rejetant une partie, dans sa jupe, Ă  chaque coup ; il restait sur la table dix-sept cartes, l’indispensable nombre impair ; et elle comptait maintenant avec ses doigts, allant, de droite Ă  gauche, Ă  partir de son hĂ©roĂŻne, la dame de trĂšfle une, deux, trois, quatre, cinq, s’arrĂȘtant sur cette derniĂšre carte. Un neuf de trĂšfle ! s’écria-t-elle triomphalement, c’est de l’argent. Une, deux, trois, quatre, cinq, qui sera donnĂ© par ce Roi, un homme sĂ©rieux, Un, deux, trois, quatre, cinq…

    — Six ! levez la chemise ; sept, huit, neuf, tapez comme un bƓuf ! ajouta Mme Champagne.

    Mais tout entiÚre à sa réussite, Mme Dauriatte ne daigna point relever cette puérile interruption.

    — Cinq ! reprit-elle, un neuf de carreau, c’est des papiers, Ă  cĂŽtĂ© de ce Roi de trĂšfle, qui est un homme de loi. Ça y est ! Tu peux dormir en paix sur tes deux oreilles. Ton sort est bon.

    — Et demain, il fera jour, jeta Mme Champagne qui rafla toutes les cartes d’un tour de main ; allons coucher, car il faudra ĂȘtre prĂȘte de bonne heure ! Elle serra la main de Mme Dauriatte qui promit de la remplacer aussitĂŽt qu’on ouvrirait la boutique, et, embrassant Sophie sur les deux joues, elle lui recommanda de nettoyer son mĂ©nage, de s’habiller, de se mettre sous les armes, dĂšs le matin. Elle-mĂȘme, Ă©mue comme Ă  la veille d’une partie de fĂȘte, songea qu’elle s’ornerait de tous ses bijoux, qu’elle revĂȘtirait sa robe d’apparat, afin d’ĂȘtre Ă  la hauteur des circonstances et d’en imposer Ă  ce notaire qui ne pourrait certainement qu’ĂȘtre flattĂ© de trouver une telle compagnie disposĂ©e Ă  le recevoir.


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