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Le Petit Fût (2) ?

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  • A A A
  • La mère Magloire demeura sougeuse. Elle ne dormit pas la nuit suivante. Pendant quatre jours, elle eut une fièvre d’hĂ©sitation. Elle flairait bien quelque chose de mauvais pour elle lĂ -dedans, mais la pensĂ©e des trente Ă©cus par mois, de ce bel argent sonnant qui s’en viendrait couler dans son tablier, qui lui tomberait comme ça du ciel, sans rien faire, la ravageait de dĂ©sir.

    Alors elle alla trouver le notaire et lui conta son cas. Il lui conseilla d’accepter la proposition de Chicot. Mais en demandant cinquante écus de cent sous au lieu de trente, sa ferme valant, au bas mot soixante mille francs.

    - Si vous vivez quinze ans, disait le notaire, il ne la payera encore, de cette façon, que quarante-cinq mille francs.

    La vieille frémit à cette perspective de cinquante écus de cent sous par mois; mais elle se méfiait toujours, craignant mille choses imprévues, des ruses cachées, et elle demeura jusqu’au soir à poser des questions, ne pouvant se décider à partir. Enfin, elle ordonna de préparer l’acte, et elle rentra troublée comme si elle eût bu quatre pots de cidre nouveau.

    Quand Chicot vint pour savoir la rĂ©ponse, elle se fit longtemps prier, dĂ©clarant qu’elle ne voulait pas, mais rongĂ©e par la peur qu’il ne consentĂ®t point Ă  donner les cinquante pièces de cent sous. Enfin, comme il insistait, elle Ă©nonça ses prĂ©tentions.

    Il eut un sursaut de désappointement et refusa. Alors, pour le convaincre, elle se mit à raisonner sur la durée probable de sa vie.

    — Je n’en ai pas pour pu de cinq Ă  six ans pour sĂ»r. Me v’lĂ  sur mes soixante-treize, et pas vaillante avec ça. L’aut’ e soir, je crĂ»mes que j’allais passer. Il me semblait qu’on me vidait l’ corps, qu’il a fallu me porter Ă  mon lit.

    Mais Chicot ne se laissait pas prendre.

    - Allons, allons, vieille pratique, vous ĂŞtes solide comme l’ clocher d’ l’Ă©glise. Vous vivrez pour le moins cent dix ans. C’est vous qui m’enterrerez, pour sĂ»r.

    Tout le jour fut encore perdu en discussions. Mais, comme la vieille ne cĂ©da pas, l’aubergiste, Ă  la fin, consentir Ă  donner les cinquante Ă©cus.

    Ils signèrent l’acte le lendemain. Et la mère Magloire exigea dix Ă©cus de pots de vin.

    Trois ans s`Ă©coulèrent. La bonne femme se portait comme un charme. Elle paraissait n’avoir pas vieilli d’un jour, et Chicot se dĂ©sespĂ©rait. Il lui semblait, Ă  lui, qu’il payait cette rente depuis un demi-siècle, qu’il Ă©tait trompĂ©, flouĂ©, ruinĂ©. Il allait de temps en temps rendre visite Ă  la fermière, comme on va voir, en juillet, dans les champs, si les blĂ©s sont mĂ»rs pour la faux. Elle le recevait avec une malice dans le regard. On eĂ»t dit qu’elle se fĂ©licitait du bon tour qu’elle lui avait jouĂ©; et il remontait bien vite dans son tilbury en murmurant :

    — Tu ne crèveras donc point, carcasse!

    Il ne savait que faire. Il eĂ»t voulu l’Ă©trangler en la voyant. Il la haĂŻssait d’une haine fĂ©roce, sournoise, d’une haine de paysan volĂ©.

    Alors il chercha des moyens.

    Un jour enfin, il s’en revint la voir en se frottant les mains, comme il faisait la première fois lorsqu’il lui avait proposé le marché.

    Et après avoir causé quelques minutes :

    - Dites donc, la mère, pourquoi que vous ne v’ nez point dĂ®ner Ă  la maison, quand vous passez Ă  Épreville? On en jase; on dit comme ça que j’ sommes pu amis, et ça me fait deuil. Vous savez, chez mĂ©, vous ne payerez point. J’ suis pas regardant Ă  un dĂ®ner. Tant que le cĹ“ur vous en dira, v’ nez sans retenue, ça m’ fera plaisir.

    La mère Magloire ne se le fit point répéter, et le surlendemain, comme elle allait au marché dans sa carriole conduite par son valet Célestin, elle mit sans gêne son cheval à l’écurie chez maître Chicot, et réclama le dîner promis.

    L’aubergiste radieux, la traita comme une dame, lui servit du poulet, du boudin, de l’andouille, du gigot et du lard au choux. Mais elle ne mangea presque rien, sobre depuis son enfance, ayant toujours vĂ©cu d’un peu de soupe et d’une croĂ»te de pain beurrĂ©e.

    Chicot insistait, désappointé. Elle ne buvait pas non plus. Elle refusa de prendre du café.

    Il demanda :

    - Vous accepterez toujours un petit verre.

    - Ah! pour ça, oui. je ne dis pas non.

    Et il cria de tous ses poumons, Ă  travers l`auberge :

    - Rosalie, apporte la fine, la surfine, le fil-en- dix.

    Et la servante apparut, tenant une longue bouteille ornée d’une feuille de vigne en papier.

    Il emplit deux petits verres.

    - Goutez ça, la mère. c’est de la fameuse.

    Et la bonne femme se mit à boire tout doucement, à petites gorgées, faisant durer le plaisir. Quand elle eut vidé son verre, elle l’égoutta, puis déclara:

    — Ça, oui, c’est de la fine. Elle n’avait point fini de parler que Chicot lui en versait un second coup. Elle voulut refuser, mais il Ă©tait trop tard, et elle le dĂ©gusta longuement, comme le premier.

    Il voulut alors lui faire accepter une troisième tournée, mais elle résista. Il insistait :

    - Ça, c’est du lait, voyez- vous; mĂ©, j’en bois dix, douze, sans embarras. ça passe comme du sucre. Rien au ventre, rien Ă  la tĂŞte; on dirait que ça s’Ă©vapore sur la langue. Y et rien de meilleur pour la santĂ©! Comme elle avait bien envie, elle cĂ©da, mais elle n’en prit que la moitiĂ© du verre.

    Alors Chicot, dans un Ă©lan de gĂ©nĂ©rositĂ©, s’Ă©cria :

    - T’ nez,puisqu’elle vous plaĂ®t, j’ vas vous en donner un p’ tit fĂ»t, histoire de vous montrer que j’ sommes toujours une paire d`amis.

    La bonne femme ne dit pas non et s’en alla un peu grise.

    Le lendemain, l’aubergiste entra dans la cour de la mère Magloire, puis tira du fond de sa voiture une petite barrique cerclĂ©e de fer. Puis il voulut lui faire goĂ»ter le contenu, pour prouver que c’était bien la mĂŞme fine; et, quand ils eurent encore bu chacun trois verres, il dĂ©clara, en s’en allant :

    — Et puis, vous savez, quand n’y en aura pu, y en a encore; n’ vous gĂŞnez point. je n’ suis pas regardant. Pu tĂ´t que ce sera fini, pu que je serai content.

    Et il remonta dans son tilbury.

    Il revint quatre jours plus tard. La vieille était devant sa porte, occupée à couper le pain de la soupe.

    Il s’approcha, lui dit bonjour, lui parla dans le nez, histoire de sentir son haleine. Et il reconnut un souffle d’alcool. Alors son visage s’Ă©claira.

    —— Vous m’offrirez bien un verre de fil ? dit-il. Et ils trinquèrent deux ou trois fois.

    Mais bientĂ´t le bruit courut dans la contrĂ©e que la Mère Magloire s’ivrognait toute seule. On la ramassait tantĂ´t dans sa cuisine, tantĂ´t dans sa cour, tantĂ´t dans les chemins des environs, et il fallait la reporter chez elle, inerte comme un cadavre.

    Chicot n’allait plus chez elle, et, quand on lui parlait de la paysanne, il murmurait avec un visage triste :

    — C’est-il pas malheureux, à son âge, d`avoir pris c’ t’ habitude-là? Voyez—vous, quand on est vieux, y a pas de ressource. Ça finira bien par lui jouer un mauvais tour ! Ça lui joua un mauvais tour, en effet. Elle mourut l’hiver suivant, vers la Noël, étant tombée, saoûle, dans la neige.

    Et maître Chicot hérita de la ferme, en déclarant:

    - C’ te manante, si alle s’était point boissonnĂ©e, alle en avait bien pour dix ans de plus.


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    Le Petit Fût (1) ?

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  • A A A
  • Maitre Chicot, l’aubergiste d`Épreville, arrĂŞta son tilbury devant la ferme de la mère Magloire. C’était un grand gaillard de quarante ans, rouge et ventru, et qui passait pour ĂŞtre malicieux.

    Il attacha son cheval au poteau de la barrière, puis il pĂ©nĂ©tra dans la cour. Il possĂ©dait un bien attenant aux terres de la vieille, qu’il convoitait depuis longtemps. Vingt fois il avait essayĂ© de les acheter, mais la mère Magloire s’y refusait avec obstination.

    - J’y siens nĂ©e, j’y mourrai, disait-elle.

    Il la trouva épluchant des pommes de terre devant sa porte. Agée de soixante-douze ans, elle était sèche ridée, courbée, mais infatigable comme une jeune fille. Chicot lui tapa dans le dos avec amitié, puis s’assit près d`elle sur un escabeau.

    - Eh bien! la mère, et c` te santé, toujours bonne ?

    - Pas trop mal, et vous, mait’ Prosper?

    — Eh! eh ! quéques douleurs; sans ça, ce s’ rait à satisfaction.

    - Allons, tant mieux!

    Et elle ne dit plus rien. Chicot la regardait accomplir sa besogne. Ses doigts crochus, nouĂ©s, durs comme des pattes de crabe, saisissaient Ă  la façon de pinces les tubercules grisâtres dans une manne, et vivement elle les faisait tourner, enlevant de longues bandes de peau sous la lame d’un vieux couteau qu’elle tenait de l’autre main. Et, quand la pomme de terre Ă©tait devenue toute jaune, elle la jetait dans un seau d’eau. Trois poules hardies s’en venaient l’une après l’autre jusque dans ses jupes ramasser les Ă©pluchures, puis se sauver Ă  toutes pattes, portant au bec leur butin.

    Chicot semblait gêné, hésitant, anxieux, avec quelque chose sur la langue qui ne voulait pas sortir. A la fin, il se décida :

    —— Dites donc, mère Magloire… — QuĂ© qu’ i a pour votre service? – C’ te ferme, vous n’ voulez toujours point m’ la vendre ?

    — Pour ça, non. N’y comptez point. C’est dit, c’est dit, n’y r’ venez pas.

    - C’est qu’ j’ai trouvĂ© un arrangement qui f’ rait notre affaire Ă  tous les deux.

    — Qué qu’ c’est?

    - Le v’ la.Vous m’ la vendez, et pi vous la gardez tout d’ mĂŞme. Vous n’y ĂŞtes point? Suivez ma raison.

    La vieille cessa d’Ă©plucher ses lĂ©gumes et fixa sur l’aubergiste ses yeux vifs sous leurs paupières fripĂ©es.

    Il reprit :

    - Je m`explique. J’ vous donne, chaque mois cent cinquante francs. Vous entendez bien : chaque mois j’ vous apporte ici, avec mon tilbury, trente Ă©cus de cent sous. Et pi n’y a rien de changĂ© de plus, rien de rien; vous restez chez vous, vous n’ vous occupez point de mĂ©, vous n’ me d’ vez rien. Vous n’ faites que prendre mon argent. Ça vous va-t-il ?

    Il la regardait d’un air joyeux, d’un air de bonne humeur.

    La vieille le considĂ©rait avec mĂ©fiance, cherchant le piège. Elle demanda : – Ca, c’est pour mĂ©; mais pour vous, c’ te ferme, ça ni vous la donne point?

    Il reprit :

    - N’ vous tracassez point de ça. Vous restez tant que l’ bon Dieu vous laissera vivre. Vous ĂŞtes chez vous. Seulement vous m’ ferez un p’ tit papier chez l’ notaire pour qu’après vous ça me revienne. Vous n’avez point d’éfants, rien qu’ des neveux que vous n`y tenez guère. Ça vous va-t-il? Vous gardez votre bien votre vie durant, et j’ vous donne trente Ă©cus de cent sous par mois. C’est tout gain pour vous.

    La vieille demeurait surprise, inquiète, mais tentée. Elle répliqua :

    - Je n’ dis point non. Seulement, j’ veux m’ faire une raison lĂ -dessus. Rev’ nez causer d’ça dans l’courant d’ l’autre semaine. J’ vous f’ rai une rĂ©ponse d’ mon idĂ©e.

    Et maître Clicot s’en alla, content comme un roi qui vient de conquérir un empire.


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    Un dilemme, Joris-Karl Huysmans, chapitre VI ?

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  • A A A
  • Huit jours après le retour de MaĂ®tre Le Ponsart Ă  Beauchamp, M. Lambois se promenait dans son salon, en consultant d’un air inquiet la pendule.

    Enfin ! dit-il, entendant un coup de sonnette, et il se précipita dans le vestibule où, plus placide que jamais, le notaire accrochait son paletot à une tête de cerf.

    — Ah ça, voyons, qu’est-ce qu’il y a ? dit-il, en suivant M. Lambois dans le salon où une table de whist était prête.

    — Il y a que j’ai reçu une lettre de Paris, relative à cette fille !

    — Ce n’est que cela, fit Maître Le Ponsart dont la bouche se plissa, dédaigneuse ; je croyais qu’il s’agissait de faits plus graves.

    Cette assurance allégea visiblement M. Lambois.

    — Lisons cette lettre avant que ces messieurs n’arrivent, reprit le notaire, en regardant de côté les quatre chaises symétriquement rangées devant la table.

    Il chaussa ses lunettes, s’assit près d’un flambeau de jeu et il tenta de déchiffrer un griffonnage écrit avec une encre aquatique, très claire, sur un papier très glacé, qui buvait par places.

    Monsieur,

    « J’ose prendre la libertĂ© d’écrire Ă  votre bon cĹ“ur, en vous suppliant de vouloir bien prendre part Ă  ma situation. Depuis que Monsieur Ponsart est venu et a emportĂ© les meubles, Sophie qui n’avait plus un endroit pour reposer sa tĂŞte a Ă©tĂ© recueillie chez moi, comme l’enfant de la maison ; et elle en Ă©tait digne, Monsieur, par son bon cĹ“ur, bien que Monsieur Ponsart ne lui ait pas rendu la justice qu’elle croyait, mais tout le monde ne peut pas ĂŞtre louis d’or et plaire Ă  tout le monde…

    — Quel style ! s’exclama le notaire. Mais sautons cet inutile verbiage et arrivons au fait ! Ah ! nous y voilà !

    « Sophie a eu une fausse couche bien malheureuse ; elle Ă©tait dans l’arrière-boutique oĂą que je prĂ©pare mes petites affaires pour que la boutique oĂą l’on entre soit toujours propre, quand elle Ă©tĂ© prise de douleurs ; Madame Dauriatte…

    — Qui est-ce, Madame Dauriatte ? demanda M. Lambois.

    Le notaire fit signe qu’il ignorait jusqu’au nom de cette dame et poursuivit :

    « Madame Dauriatte n’a pas cru d’abord qu’il y allait avoir une fausse couche ; elle pensait que le coup d’avoir Ă©tĂ© chassĂ©e par Monsieur Ponsart lui avait tournĂ© les sangs et elle est allĂ©e chez l’herboriste chercher du sureau pour l’échauder et faire respirer Ă  Sophie la fumĂ©e, qui enlĂ©verait l’eau qu’elle devait avoir dans la tĂŞte. Mais les douleurs Ă©taient dans le ventre et elle souffrait tant qu’elle criait Ă  Ă©trangler ; alors, j’ai Ă©tĂ© prise de peur et j’ai couru Ă  la rue des Canettes chez une sage-femme que j’ai ramenĂ©e et qui a dit que c’était une fausse couche. Elle a demandĂ© si elle avait tombĂ© ou si elle avait bu de l’absinthe ou de l’armoise ; je lui ai dit que non, mais qu’elle avait eu une grosse peine…

    — Au fait ! passons ce fatras, dit M. Lambois impatienté ; nous n’en sortirons pas avant l’arrivée des amis et il est inutile de les mettre au courant de cette sotte affaire.

    Maître Le Ponsart sauta toute une page et reprit :

    — « Elle est morte, comme cela, et l’enfant ne vaut pas mieux ; alors comme j’avais mis ma croix de cou et mes boucles d’oreilles en gage, j’ai payé la pharmacie et la sage-femme, mais je n’ai plus d’argent et Madame Dauriatte non plus, car elle n’en a jamais.

    « Aussi, je vous supplie à deux genoux, mon bon Monsieur, de ne pas m’abandonner, je vous prie qu’elle ne soit pas dans la fosse commune comme un pauvre chien. Monsieur Jules qui l’aimait tant pleurerait à la savoir si malheureuse ; je vous prie, envoyez-moi l’argent pour l’enterrer.

    « En comptant sur votre gĂ©nĂ©rositĂ©… Bon et et caetera, dit le notaire — et c’est signĂ© : Veuve Champagne. »

    M. Lambois et Maître Le Ponsart se regardèrent ; puis, sans dire mot, le notaire haussa les épaules, s’approcha de la cheminée, activa les flammes, plaça la lettre de Madame Champagne au bout des pincettes et, tranquillement, la regarda brûler.

    — Classée, comme n’étant susceptible d’aucune suite, dit-il, en se redressant et en remettant les pincettes en place.

    — C’est trois sous de timbre qu’elle a bien inutilement dépensés, remarqua M. Lambois que la placidité de son beau-père achevait de rassurer.

    — Enfin, reprit Maître Le Ponsart, cette mort clôt le débat. Et d’un ton indulgent, il ajouta :

    — En bonne conscience, nous ne pouvons plus lui en vouloir à la pauvre fille, malgré tout le tintouin qu’elle nous a donné.

    — Non, certes, aucun de nous ne voudrait la mort du pêcheur. Et, après un temps de silence, M. Lambois insinua : Cependant il faut avouer que notre bienveillance, pour son souvenir, est peut-être entachée d’égoïsme, car enfin, si nous n’avons plus rien à craindre de cette fille, qui sait si, au cas où elle eût vécu, elle n’aurait pas de nouveau jeté le grappin sur un fils de famille ou semé la zizanie dans un ménage.

    — Oh ! Ă  coup sĂ»r, rĂ©pondit MaĂ®tre Le Ponsart la mort de cette femme n’est pas bien regrettable ; mais, vous savez, pour le malheur des honnĂŞtes gens, après celle-lĂ , une autre ; une de perdue…

    — Dix de retrouvées, ajouta M. Lambois, et il compléta cette oraison funèbre, par un hochement attristé de la tête.


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    Un dilemme, Joris-Karl Huysmans, chapitre V ?

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  • A A A
  • A son âge ! — Avoir Ă©tĂ© la dupe d’une fille racolĂ©e chez Peters ! MaĂ®tre Le Ponsart regrettait sa mĂ©prise, cette poussĂ©e incomprĂ©hensible, ce mouvement irraisonnĂ© qui l’avait, en quelque sorte, forcĂ© Ă  offrir des consommations Ă  cette femme et Ă  l’accompagner jusque chez elle.

    Il n’avait pourtant eu la tête égayée par aucun vin ; cette drôlesse était venue se placer à sa table, avait causé avec lui de choses et autres, non sans qu’il l’eût loyalement prévenue qu’elle perdait son temps ; puis des messieurs étaient entrés qui l’avaient saluée et auxquels elle avait tendu la main et parlé bas. De ce fait sans importance était peut-être issue, souterrainement, l’instinctive résolution de la posséder, peut-être y avait-il eu là une question de préséance, un entêtement d’homme arrivé le premier et tenant à conserver sa place, un certain dépit de se trouver en concurrence avec des gens plus jeunes, un certain amour-propre de vieux barbon sollicitant de la fille, à prix même supérieur, une quasi-préférence ; — mais non, rien de tout cela n’était vrai ; il y avait eu une impulsion irrésistible, un agissement indépendant de sa volonté, car il n’était féru d’aucun désir charnel et le physique même de cette femme ne répondait à aucun de ses souhaits ; d’autre part, le temps était sec et froid, et Maître Le Ponsart ne pouvait invoquer à l’appui de sa lâcheté l’influence de ces chaleurs lourdes ou de ces ciels mous et pluvieux qui énervent l’homme et le livrent presque sans défense aux femmes en chasse. Tout bien considéré, cette aventure demeurait incompréhensible.

    En voiture, le long du chemin, il se disait qu’il était ridicule, que cette rencontre était niaise, fertile en carottes et en déboires ; et il se sentait sans force pour quitter cette fille qu’il suivait machinalement, mu par ce bizarre sortilège que connaissent les gens attardés, le soir, et qu’aucune psychologie n’explique.

    Il s’était même retourné l’épingle dans la plaie, se répétant : « Si l’on me voyait ! j’ai l’air d’un vieux polisson ! » — murmurant, tandis qu’il payait le cocher et que la femme sonnait à sa porte : « Voilà l’ennui qui commence ; elle va me proposer de me tenir par la main pour que je ne me casse pas le cou dans l’obscurité sur les marches et, une fois dans la chambre, la mendicité commencera ! Bon Dieu ! faut-il que je sois bête ! » — Et il était quand même monté et tout s’était passé ainsi qu’il l’avait prévu.

    Il avait cependant éprouvé un certain dédommagement des tristesses conçues d’avance. Le logis était meublé avec un luxe dont le mauvais goût lui échappait. La cheminée enveloppée de rideaux en faux brocart, les chenets à boules fleurdelysées, la pendule et les appliques en jeune cuivre, munies de bougies roses que la chaleur avait courbées, les divans recouverts de guipures au crochet, le mobilier en thuya et palissandre, le lit debout dans la chambre à coucher, les consoles parées de marmousets en faux saxe, de verreries de foire, de statuettes de Grévin, lui semblèrent déceler une apéritive élégance et un langoureux confort. Il regarda complaisamment la pendule arrêtée pendant que la femme se débarrassait de son chapeau.

    Elle se tourna vers lui et parla d’affaires.

    Le notaire tressaillit, lâchant, un à un, des louis que la praticienne lui extirpait tranquillement par d’insinuants et d’impérieux appels, se consolant un peu de sa faiblesse de vieillard assis tardivement chez une fille, par la vue du corsage qu’il jugeait rigide et tiède et des bas de soie rouges qui lui paraissaient crépiter, aux lueurs des bougies, sur des mollets pleins et des cuisses fermes.

    Afin d’accélérer la vendange de sa bourse, la femme se campa sur ses genoux.

    — Je suis lourde, hein ?

    Bien que ses jambes pliassent, il affirma poliment le contraire, s’efforçant de se persuader, du reste, pour s’égayer, que cette pesanteur ne pouvait être attribuée qu’aux solides et copieuses charnures qu’il épiait, mais plus que cette perspective de pouvoir les brasser, tout à l’heure, à l’aise, le calcul de ses déboursés, la constatation raisonnée de sa sottise et l’inexplicable impossibilité de s’y soustraire, le dominaient et finissaient par le glacer.

    Avec cela, la femme devenait insatiable ; sous la problématique assurance d’idéales caresses, elle insistait de nouveau pour qu’il ajoutât un louis à ceux qu’il avait déjà cédés. La niaiserie même de ses propos de ses noms d’amitié de « mon gros loulou », de « mon chéri », de « mon petit homme », achevait de consterner le vieillard engourdi, dont la lucidité doutait de la véracité de cette promesse qui accompagnait les réquisitions : « Voyons, laisse-toi faire, je serai bien gentille, tu verras que tu seras content. »

    De guerre lasse, convaincu que les imminents plaisirs qu’elle annonçait seraient des plus médiocres, il souhaitait ardemment qu’ils fussent consommés pour prendre la fuite.

    Ce désir acheva de vaincre sa résistance et il se laissa complètement dépouiller.

    Alors, elle l’invita à enlever son pardessus, à se mettre à l’aise. Elle-même se déshabillait, enlevant ceux de ses vêtements qu’elle eût pu froisser. Il s’approcha, mais hélas ! cet embonpoint qui l’avait un peu désaffligé était à la fois factice et blet ! — Elle aggrava cette dernière désillusion par tout ce qu’une femme peut apporter de mauvaise grâce au lit, prétendant se désintéresser de ses préférences, lui repoussant la tête, grognant : Non, laisse, tu me fatigues : puis, alors qu’il s’agissait de lui, répondant avec une moue méprisante et sèche : « Qu’il s’était trompé s’il l’avait prise pour une femme à ça. »

    Il poussa un soupir d’allègement en gagnant la porte. Ah ! pour avoir été volé, il avait été bien volé ! — Et le sang lui empourprait la face, alors qu’il se rappelait les détails grincheux de cette scène.

    Puis, cet argent si malencontreusement extorqué l’étouffait. Il arrivait à se représenter les choses utiles qu’il aurait pu se procurer avec la même somme.

    Il méditait cette réflexion stérile des gens grugés : qu’on se prive d’acheter un objet plaisant ou commode par économie, alors qu’on n’hésite pas à dépenser le prix qu’eût coûté cet objet, dans un intérêt infructueux et bête.

    — Ah ! toi…, je te conseille de filer doux, conclut-il, songeant Ă  la maĂ®tresse de son petit-fils, confondant dans une mĂŞme rĂ©probation les deux femmes.

    Il sourit pourtant, car il était certain de juguler Sophie Mouveau, d’exercer impunément des représailles, de se venger sur elle des déboires infligés par la cupidité de son sexe. Le propriétaire, enchanté de rentrer en possession immédiate de son logement, s’était, — après avoir, du reste, en sa qualité de père de famille, exprimé quelques idées sans imprévu sur les dangers du libertinage et de la profonde corruption du siècle, — montré tout disposé à seconder le notaire dans ses entreprises, et le concierge s’était respectueusement incliné, alors que Maître Le Ponsart lui avait exhibé l’ordre de laisser déménager les meubles, d’aider au besoin à l’expulsion de la femme et de garder la clef ; deux pièces de cent sous glissées dans la main, avaient même amolli sa mine et détendu la rigidité luthérienne de son port. Trente-trois francs soixante-quinze et dix francs font quarante-trois francs soixante-quinze, pensait le notaire ; c’est bien le chiffre que j’ai annoncé à mon vieux Lambois, une cinquantaine de francs au plus.

    Toutes ses précautions étaient prises : les déménageurs devaient se trouver à midi précis devant la porte, descendre le mobilier, l’expédier par chemin de fer, dans la voiture même, posée, sans roues, à plat sur un camion de marchandises, jusqu’à Beauchamp.

    Une seule question demeurait encore pendante : Sophie paraissait à Me Le Ponsart singulièrement retorse. Ce silence où elle se confinait le plus possible, ce système ininterrompu de pleurs interloquaient le notaire qui attribuait à la finesse le profond désarroi et la sottise accablée de cette fille. Il était absolument persuadé que cette larmoyante stupeur cachait une embuscade et la crainte qu’elle ne vint scandaliser Beauchamp par sa présence ne le quittait plus. Après mûre délibération, il s’était déterminé à recourir aux bons offices de son ancien ami, le commissaire de police, s’était abouché, grâce à lui, avec son collègue du VIe arrondissement, et avait obtenu qu’on menaçât tout au moins la femme des rigueurs de la justice, si elle ne consentait pas à rester tranquille.

    — Allons, il est temps d’achever la petite partie commencée et d’emballer rondement la donzelle, se dit Me Le Ponsart, en consultant sa montre. Et il s’achemina vers la rue du Four, se consolant de ses ennuis, par la pensée, qu’il prendrait le train, le soir, et rentrerait enfin dans ses pantoufles.

    Le concierge baisa presque ses propres pieds, tant il se courba, dès qu’il l’aperçut. Maître Le Ponsart monta, s’arrêta dans le couloir, et, naturellement, sans y songer, il substitua au coup poli, discret, dont il avait, la veille, toqué la porte, un coup impérieux et bref.

    Il demeura surpris quand il eût pénétré, à la suite de Sophie, dans la chambre, de rencontrer une grosse dame.

    Cette dame se souleva, esquissa une révérence et se rassit. Qu’est-ce que c’est que cela ? se dit-il, en regardant cette bedonnante personne, serrée à voler en éclats dans une robe d’un outremer atroce, sur le corsage de laquelle tombaient les trois étages d’un menton en beurre.

    En voyant les perles de corail rose qui coulaient des lobes cramoisis des oreilles et une croix de Jeannette qui pantelait sous le va-et-vient d’une océanique gorge, il pensa que cette vieille dame était une harengère, vêtue de ses habits de fête.

    Très méprisant, il détourna les yeux et les reporta sur la jeune fille ; alors il fronça le sourcil. Elle était, elle aussi, en grande toilette, parée de tous les bijoux que Jules lui avait donnés, et, ainsi pomponnée, les seins bien lignés par le corsage, les hanches bien suivies par la jupe de cachemire, elle était charmante. Malheureusement pour elle, cette beauté et ce costume qui eussent sans doute attendri le vieillard, la veille, l’irritèrent par le souvenir qu’il évoquait d’une soirée maudite. La malchance s’en mêlait ; la tenue débraillée de Sophie, qui l’avait répugné, lors de sa première visite, était la seule qui eût pu l’adoucir aujourd’hui.

    De même que, pour la première fois, ses cheveux emmêlés sur le front l’avait induit à être brutal, de même aussi sa chevelure soigneusement peignée l’incitait à être cruel.

    D’un ton dur, il lui demanda si elle était décidée à signer le reçu.

    — Mon Dieu ! Monsieur, dit la grosse dame qui intervint, permettez-moi de faire appel Ă  votre bon cĹ“ur, comme vous voyez, la pauvre enfant est toute Ă©baubie de ce qui lui arrive… elle ne sait pas…, moi, je l’ai assurĂ©e que vous ne la laisseriez pas, comme ça, dans la peine. Sophie, que je lui ai dit, Monsieur Ponsart est une homme qui a reçu de l’éducation ; avec ces gens-lĂ  qui ont de la justice, tu n’as rien Ă  craindre. Hein ? dis, c’est-il vrai que je t’ai dit cela ?

    — Pardon, Madame, fit le notaire, mais je serais heureux de savoir à qui j’ai l’honneur de parler.

    La grosse dame se leva et s’inclina.

    — Je suis madame Champagne, c’est moi qui tiens la maison de papeterie au numĂ©ro 4, M. Champagne, mon mari…

    Maître Le Ponsart lui coupa la parole d’un geste et du ton le plus sec :

    — Vous êtes sans doute parente de Mademoiselle ?

    — Non, monsieur, mais c’est tout comme ; je suis, comme qui dirait, sa mère.

    — Alors, Madame, vous n’avez rien à voir dans la question qui nous occupe, permettez-moi de vous le dire ; c’est donc à Mademoiselle seule que je continuerai d’avoir affaire. — Il tira sa montre. — Dans cinq minutes, les déménageurs seront ici, et je ne sortirai de ce logement, je vous préviens, que la clef en poche. En conséquence, je ne puis, Mademoiselle, que vous inviter à préparer un paquet des objets qui vous appartiennent et à me faire décidement connaître si, oui ou non, vous acceptez les propositions que je vous ai soumises.

    — Oh ! Monsieur ! c’est-il Dieu possible ! soupira Madame Champagne atterrée.

    Maître Le Ponsart la fixa de son œil d’étain et elle perdit son peu d’assurance. Du reste, cette femme, d’habitude si loquace et si hardie, semblait, ce matin-là, privée de ses moyens, dénuée d’audace.

    Et, en effet, l’un de ces irréparables malheurs qu’on croirait s’abattre de préférence, aux moments douloureux, sur les gens pauvres, lui était survenu, dès le lever.

    Madame Champagne possédait, en haut de la bouche, sur le devant, deux fausses dents qu’elle enlevait, chaque soir, et déposait dans un verre d’eau. Ce matin-là, elle avait commis l’imprudence de tirer ce bout de ratelier de l’eau et de le placer sur le marbre de sa table de nuit où Titi, le chien, l’avait happé, s’imaginant sans doute que c’était un os.

    La papetière s’était presque évanouie, en lui voyant broyer le vulcanite, le faux ivoire, les attaches, tout l’appareil. Depuis ce moment, elle pinçait les lèvres de peur de laisser voir les brèches de sa mâchoire, parlait en crachotant de côté, était anéantie par cette idée fixe qu’elle n’avait pas l’argent nécessaire pour combler ses trous. Cette absorbante préoccupation à laquelle se joignait la peur de montrer au notaire les créneaux pratiqués dans ses gencives paralysait ses facultés, la rendait idiote.

    La sécheresse de ce vieillard, son verbe impérieux, le mépris dans lequel il ne cessait de la tenir malgré ses frais de toilette achevèrent de la glacer, d’autant qu’elle n’avait même pas douté, un seul instant, d’un accueil sympathique, d’une discussion aimable, d’un assaut de courtoisies réciproques.

    — Vous m’avez compris, n’est-ce pas ? ajouta Maître Le Ponsart, s’adressant à Sophie interdite.

    Elle éclata en sanglots et Madame Champagne, bouleversée, oublia sa bouche, se précipita vers la jeune fille qu’elle embrassa, en la consolant avec des larmes.

    Cette explosion crispa le notaire ; mais il eut soudain un sourire de triomphe : des pas de rouliers ébranlaient enfin les marches, au dehors. Un coup de poing s’abattit sur la porte qui roula ainsi qu’un tambour.

    Le notaire ouvrit ; des déménageurs déjà ivres emplirent les pièces.

    — Tiens, dit l’un, v’la la bourgeoise qui tourne de l’Ĺ“il.

    — Bien vrai, je ne sais pas si elle est pleine, fit un autre, en lui regardant le ventre, et il s’avança, l’Ĺ“il gai, pour prendre dans ses bras Sophie qui s’affaissait sur une chaise.

    Madame Champagne écarta d’une geste ces pandours.

    — De l’eau ! de l’eau ! cria-t-elle, affolée, tournant sur elle-même.

    — Ne vous occupez pas de cela et dépêchons, dit Maître Le Ponsart aux hommes ; — je me charge de Mademoiselle, et pas de comédie, n’est-ce pas ? fit-il, marchant, exaspéré, sur la papetière dont il pétrit nerveusement le bras ; — allons, triez ses affaires et vite, ou moi j’emballe, au hasard, le tout, sans plus tarder.

    Et il décrocha, lui-même, des jupons et des camisoles pendus à une patère et les jeta dans un coin, tandis que Madame Champagne finissait de frotter, en pleurant les tempes de la jeune fille.

    Celle-ci revint Ă  elle et alors, pendant que les hommes emportaient les meubles, sous l’Ĺ“il vigilant du notaire qui surveillait maintenant la descente, Madame Champagne comprenant que la partie Ă©tait perdue, tenta de sauver la dernière carte.

    — Monsieur, dit-elle, rejoignant Maître Le Ponsart sur le palier, un mot, s’il vous plaît.

    — Soit.

    — Monsieur, puisque vous êtes sans pitié pour Sophie qui s’est tuée à soigner votre petit-fils, dit-elle d’une voix suppliante et basse, laissez-moi au moins faire appel à votre esprit de justice. Si vous voulez, ainsi que vous le dites, considérer Sophie comme une bonne, pensez alors qu’elle na pas touché de gages tant qu’elle a été chez M. Jules, et payez-lui les mois qu’elle a passés chez lui, afin qu’elle puisse accoucher chez une sage-femme et mettre l’enfant en nourrice.

    Le notaire eut un haut-le-corps ; puis un rire narquois lui rida la bouche.

    — Madame, fit-il, avec un salut cérémonieux, je suis au désespoir de ne pouvoir accueillir la requête que vous m’adressez ; et cela, mon Dieu, par une raison bien simple : c’est que vous ne ferez croire à personne qu’une bonne soit restée dans une maison où son maître ne la payait pas. Mademoiselle a donc, selon moi, par ce fait seul qu’elle n’a pas quitté sa place, incontestablement touché, chaque mois, son dû ; j’ajouterai qu’on ne demande pas de reçus à une bonne, et que, par conséquent, de l’absence de ces reçus, l’on ne saurait inférer que Mademoiselle demeure créancière de la succession de M. Jules. J’en reviens donc, et pour la dernière fois, Madame, car je suis las à la fin de répéter toujours la même chose, à inviter Mademoiselle Sophie à liquider sa situation, en signant, par dérogation cependant à la règle que j’ai posée, le présent reçu. En échange, je lui paierai la somme à laquelle je veux bien admettre qu’elle ait droit.

    — Mais c’est une infamie, Monsieur, une lâcheté, un vol, s’écria Madame Champagne, jetée hors d’elle.

    Maître Le Ponsart pirouetta et lui tourna le dos, sans même daigner répondre à ces violences.

    — Quant Ă  vous, fichez-moi la paix, dit-il, sur le palier, aux dĂ©mĂ©nageurs qui tentaient de lui carotter un nouveau litre ; et il rentra dans le logis, l’Ĺ“il froncĂ©, les mains derrière le dos.

    Une sourde colère l’agitait, l’intrusion de la papetière dans une question où elle n’avait, suivant lui, aucun motif de s’immiscer, avait enforci ses résolutions sur lesquelles appuyaient encore la hâte d’en finir, l’envie de quitter ce Paris qui était, depuis la veille, odieux, le désir de regagner au plus vite son chez soi, par un train de nuit. Puis, il s’entêtait à ne pas dépasser ce chiffre de cinquante francs qu’il avait fixé comme maximum à M. Lambois ; il se faisait un point d’honneur de justifier ses prévisions, de montrer, une fois de plus, combien il était un homme précis quand il s’agissait d’affaires ; cette économie lui semblait aussi une juste compensation de ses prodigalités de l’autre soir ; aux femmes, après tout, à s’arranger entre elles ! Enfin la rapacité des déménageurs l’avait outré ; chacun voulait tirer à boulets rouges sur sa bourse ; eh bien, personne ne l’atteindrait et personne n’aurait rien ! Ces motifs qui s’entassaient dans son esprit et se consolidaient les uns aux autres, rendaient vaines les supplications et les rages de Madame Champagne qui, aussitôt que Maître Le Ponsart revint dans la pièce, perdit toute mesure et ne risquant plus de gâter une cause déjà jugée, passa aux menaces.

    — Oui, Monsieur, oui, dit-elle, en sifflant des dents, j’irai, moi-mĂŞme, dans votre pays, quand je devrais faire la route Ă  pied, et je chambarderai tout, vous m’entendez bien ! — Je vous porterai l’enfant, je dirai partout ce qui en est ; je dirai que vous n’avez mĂŞme pas eu le cĹ“ur de le faire venir au monde, cet enfant-lĂ …

    — Ta, ta, ta, interrompit le notaire qui ouvrit son portefeuille, le cas est prĂ©vu. Voici une assignation du commissaire de police qui invite Mademoiselle Ă  comparoir devant lui ; un mot de plus, j’use de ce papier, et je vous promets que Mademoiselle restera, si elle veut bouger de Paris, tranquille ; quant Ă  vous, ma chère dame, je vais ĂŞtre obligĂ© de vous faire assigner Ă©galement par ce magistrat qui vous mettra Ă  la raison, je vous le jure, si vous continuez de divaguer de la sorte. Au reste, venez Ă  Beauchamp, si le cĹ“ur vous en dit, je me charge, dès votre arrivĂ©e, de vous faire coffrer et vite…

    — Oh ! la crapule ! a-t-il du vice ! murmura Madame Champagne qui aperçut, épouvantée, des enfilades de cachots sombres, les rats, le pain noir et la cruche de Latude, tout un lamentable décor de mélodrame.

    Satisfait de son petit coup de théâtre, Maître Le Ponsart descendit dans la cour où l’on chargeait les derniers meubles ; puis, lorsque tout fut bien en ordre, il invita le concierge à le suivre et remonta les quatre étages.

    — Ah, ah ! nous nous décidons enfin, dit-il, voyant Madame Champagne qui trempait une plume dans un encrier et la tendait à Sophie.

    Et tandis que les mains tremblantes des deux femmes s’unissaient pour dessiner un vague paraphe, au bas du papier, Maître Le Ponsart fit signe au concierge de ficeler les frusques éparses de la femme, et lui-même prit et serra ce récépissé dans lequel Sophie déclarait avoir servi comme bonne chez M. Jules Lambois, affirmait avoir reçu le montant intégral de ses gages, attestait ne plus avoir droit à aucune somme.

    — Après cela, tu auras de la peine à nous faire chanter, se dit-il, et il déposa sur la cheminée la somme dont il tenait, depuis la veille, la monnaie prête.

    — Et maintenant, Mesdames je suis Ă  vos ordres. Et vous, si vous voulez ranger ces paquets dans la cour,… reprit-il, s’adressant au concierge.

    — Non, Monsieur, non ça ne vous portera pas bonheur, gémit en secouant la tête, Madame Champagne qui soutint Sophie par le bras et l’emmena, toute défaillante. Tu as bien tout ce qui t’appartient ? et elle souleva le couvercle d’un panier que la jeune fille avait, elle-même, empli.

    L’autre approuva de la tête et, lentement, elles descendirent.

    — Ouf ! Quel tintouin ! s’exclama MaĂ®tre Le Ponsart demeurĂ© seul maĂ®tre de la place. Il alluma un cigare qu’il s’était refusĂ©, par galanterie, de fumer, pour ne pas incommoder ces dames et il jeta un coup d’Ĺ“il sur les murs nus ; puis, par habitude de propretĂ©, il poussa du bout de sa bottine, dans l’âtre, des rognures de chiffons et de papiers qui traĂ®naient sur le plancher ; un billet, pliĂ© en quatre, attira cependant son attention ; il le ramassa, et le parcourut ; c’était une ordonnance de pharmacie : De l’eau distillĂ©e de laurier-cerise et de la teinture de noix vomique. Il chercha, pendant une seconde, se rappela vaguement, en sa qualitĂ© d’homme mariĂ© et de père de famille, que cette potion aidait Ă  combattre les vomissements de la grossesse.

    Diable ! se dit-il, mais cette fille peut avoir besoin de cette ordonnance ! — Il ouvrit la fenêtre qui donnait sur la cour, attendit que les deux femmes, descendues de l’escalier, parussent, toussa fortement et lorsqu’elles levèrent le nez, il jeta ce petit papier qui voleta et s’abattit à leurs pieds.

    — Je ne veux rien avoir à me reprocher, conclut-il, en tirant sur son cigare. Il inspecta le local, une dernière fois, s’assura qu’il était décidément vide, ferma soigneusement la porte et partit, à son tour, restituant la clef au concierge.


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    Un dilemme, Joris-Karl Huysmans, chapitre IV ?

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  • Du haut de son comptoir, Madame Champagne aimait Ă  s’écouter parler. Elle Ă©tait asthmatique et obèse, blanche et bouffie, trop cuite. Dans ses tissus relâchĂ©s, des rides se croisaient en tous sens, zĂ©brant le front, lĂ©zardant les yeux, lacĂ©rant les joues ; ces rides Ă©taient creusĂ©es sur sa face, en noir, de mĂŞme que si la poussière des âges avait pĂ©nĂ©trĂ© sous la peau et imprĂ©gnĂ© d’ineffaçables raies, le derme.

    Elle était loquace et baguenaudière, convaincue de son importance, révérée par le quartier qui la réputait influente et juste. Elle était, en effet, la providence des pauvres, rédigeant des placets qu’elle adressait aux grands noms de France qui les accueillaient souvent, sans qu’on sût pourquoi.

    En revanche, ses affaires personnelles réussissaient moins ; elle exploitait, rue du Vieux-Colombier, près de la Croix-Rouge, une boutique mal achalandée de papeterie et de journaux, gagnant assez pour ne pas être mise en faillite : mais elle s’estimait quand même heureuse, car les plus intimes de ses souhaits étaient exaucés, ses penchants au cancanage enfin satisfaits dans ce magasin qui simulait une véritable agence de renseignements, une sorte de petite préfecture de police où, sur des sommiers judiciaires parlés étaient relatés, à défaut de condamnations et de crimes, les cocuages et les disputes, les emprunts rendus et les dettes inapaisées des ménages.

    En tête des pauvresses qu’elle protégeait et recommandait à la charité des grandes dames, figurait Mme Dauriatte, une femme de soixante huit ans, maigre et voûtée, avec des yeux confits, une bouche vide et rentrée, une mine papelarde. Elle tenait de l’ancienne poseuse de sangsues, mais plus encore de ces mendiantes qui sollicitent la charité sous le porche des églises, et elle les fréquentait, en effet, au mieux avec les prêtres de Saint-Sulpice, vivant d’une dévotion également répartie sur Mme Champagne et sur la Vierge.

    Ce jour-là, Mme Dauriatte, assise sur une chaise dans la boutique de la papetière, se lamentait de ses jambes qui refusaient de la porter, de ses pied, envahis par un potager d’oignons, de ses large, pieds cultivés qui nécessitaient le constant usage de bottes munies de poches.

    Mme Champagne hochait le chef, en guise de consolante adhésion, quand soudain elle s’écria :

    — Tiens, mais c’est Sophie ! Ah bien, vrai, elle en a des yeux !

    — Où ça ? demanda Madame Dauriatte, en allongeant le cou.

    La papetière n’eut pas le temps de répondre ; la porte s’ouvrit dans un choc de timbre, et Sophie Mouveau, les paupières pochées par les larmes, entra et se prit à sangloter devant les deux femmes.

    — Voyons, qu’est-ce qu’il y a ? demanda Madame Champagne.

    — Faut toujours pas pleurer comme ça ! fit en même temps Madame Dauriatte.

    Elles s’empressèrent autour d’elle, la poussèrent sur un siège, la contraignirent à boire du vulnéraire étendu d’eau afin de la réconforter, et elles profitèrent de l’occasion pour s’adjuger un petit verre.

    — Nous pouvons tout entendre maintenant, déclara Madame Dauriatte qui se passa le revers de la manche sur la bouche.

    Et, harcelée par les deux femmes dont les yeux grésillaient de curiosité, Sophie raconta la scène qui avait eu lieu entre elle et le grand-père de Jules.

    Il y eut un moment de silence.

    — Vieux mufle, va ! s’écria Madame Dauriatte, laissant échapper par cette injure, comme par une soupape, l’indignation qui pressait sa vieille âme.

    Madame Champagne, qui était femme de sang froid, réfléchissait.

    — Et il revient quand ? dit-elle à Sophie.

    — Demain, avant midi.

    Alors la papetière leva le doigt et, ainsi qu’un oracle, proféra cette sentence : — Nous n’avons pas de temps à perdre ; mais, c’est moi qui te le dis, tu n’as rien à craindre. Tu es enceinte, n’est-ce pas ? Eh bien alors la famille te doit une pension alimentaire ; je ne suis pas ferrée sur la justice, mais je sais tout cela ; le tout est de ne pas se laisser embobiner. Du reste, aussi vrai que je m’appelle Madame Champagne, je vas lui montrer, moi à ce vieux crocodile, de quel bois je me chauffe ! — Et elle se leva. — Mon chapeau, mon châle, dit-elle à Madame Dauriatte, figée d’admiration. — Elle les mit. — Je vous laisse la boutique en garde jusqu’à tout à l’heure, ma chère ; — quant à toi, ma fille, ne t’abîme pas les yeux à pleurer et suis-moi : nous allons à côté, chez mon homme d’affaires.

    Devant l’assurance si virilement exprimée par Madame Champagne, Sophie renfonça ses larmes.

    — C’est un homme très bien, vois-tu, que M. Ballot, disait la papetière, en route ; cet homme-là, il ferait suer de l’argent à un mur, puis rien ne l’embarrasse, il sait tout, tu vas voir ; c’est là, montons, non, attends que je souffle.

    Elles gravirent péniblement les trois étages, s’arrêtèrent devant une porte décorée d’une plaque de cuivre dans laquelle était incrustée en rouge et noir cette inscription : « Ballot, receveur de rentes, tourner le bouton, s.v.p. » Madame Champagne haletait, couchée sur la rampe ; — c’est-il donc bête d’être grosse comme cela, soupira-telle ; puis, elle rejeta précipitamment des bouffées d’air, se moucha, et, la mine recueillie, de même que si elle fût entrée dans une chapelle, elle ouvrit la porte.

    Elles pénétrèrent dans une salle à manger convertie en bureau, dont la fenêtre était obstruée par deux tables en bois peintes en noir, avec des gens courbés dessus, l’un vieux, le crâne garni de duvet de poule ; l’autre, jeune, rachitique et velu ; aucun de ces deux employés ne daigna tourner la tête.

    — M. Ballot est-il visible ? demanda Madame Champagne.

    — Sais pas, fit le vieillard, sans bouger.

    — Il est occupé, jeta le jeune homme par-dessus son épaule.

    — Alors, nous attendrons.

    Et Madame Champagne s’empara des chaises qu’on ne lui offrait point. Elles s’assirent, sans parler ; Sophie restait, les yeux baissés, incapable de réunir deux idées, mal remise encore du coup asséné, le matin, par le notaire ; la papetière regardait la pièce, meublée de casiers gris, de cartons, de liasses attachées avec des sangles ; ça sentait les bottes mal décrottées, le graillon et l’encre sèche ; à certains instants, un bruit de voix s’entendait derrière une porte à tambour vert, en face de la croisée.

    — C’est là qu’est son bureau, dit confidentiellement Mme Champagne à sa protégée que cette intéressante révélation ne désoucia point.

    Alors la papetière récola dans sa cervelle les pensées qu’elle délibérait d’émettre ; puis, pour tuer le temps, elle considéra les souliers du vieil employé, leurs tiges déchirées, leurs élastiques tortillés comme des vers, leurs talons gauchis ; elle commençait à s’endormir, quand le tambour vert s’écarta devant l’homme d’affaires qui reconduisit un client jusqu’au palier, avec force salutations, revint et, reconnaissant Mme Champagne, la pria d’entrer.

    Les deux femmes, debout, dès qu’il avait paru, le suivirent, sur la pointe des pieds dans son cabinet ; courtoisement, il leur désigna des chaises, se renversa sur son fauteuil d’acajou, en hémicycle, et, jouant nonchalamment avec un énorme coupe-papier en forme de rame, il invita ses clientes à lui faire connaître l’objet de leur visite.

    Sophie commença son histoire, mais Mme Champagne parlait en même temps, greffant de ses réflexions personnelles la narration déjà confuse des faits. Fatigué par cet inextricable verbiage, M. Ballot voulut poser les questions, une à une et il supplia Mme Champagne de se taire et de laisser d’abord s’expliquer la personne directement en cause.

    — Et vous dĂ©sirez maintenant… fit-il après qu’il fut au courant de la situation.

    — Mais, nous désirons qu’il lui soit rendu justice, s’écria la papetière qui jugea le moment venu de prendre la parole. La pauvre enfant est enceinte de ce garçon ; lui, il est mort, il ne peut plus rien pour elle, ça c’est clair, mais la famille lui doit, je pense bien, une petite rente, quand ça ne serait que pour payer les mois de nourrice et élever le gosse ! comme c’est des pouacres et des sans-cœur qui lui ont dit qu’ils la mettraient comme ça sur le pavé, demain, je viens savoir ce qu’il y aurait à faire.

    — Rien, ma chère Dame.

    — Comment, rien ! s’exclama la papetière au comble de la stupeur. — Mais alors, le pauvre monde, il ne serait donc plus protégé ! il y aurait donc des gens qui pourraient mettre les autres sur la paille, quand ça leur dirait !

    M. Ballot haussa les épaules. — Le logement était au nom du défunt, les meubles aussi, n’est-ce pas ? bon ; — d’autre part, M. Jules a des héritiers, eh bien, ces héritiers ont le droit d’agir, dans l’espèce, ainsi que bon leur semble ! Quant à cet enfant posthume qui vous paraît créer des titres à Mademoiselle, c’est une pure et simple erreur ; rien, absolument rien, vous m’entendez, ne peut les forcer à reconnaître que la paternité de cet enfant appartient à M. Jules.

    — Si c’est Dieu possible ! étouffa Mme Champagne.

    — C’est ainsi ; le Code est là et il formel, dit l’homme d’affaires, en souriant.

    — Ah bien, il est propre, votre Code ! je me demande ce qu’il y a dedans, moi, si des situations comme celle de Sophie n’y sont pas réglées !

    — Mais si, elles sont réglées, ma bonne dame Champagne, et la preuve est qu’il est interdit à Mademoiselle de réclamer quoi que soit par les voies légales.

    — Viens, viens, ma fille, cria la papetière qui s’exaspérait. Elle se leva. — On voit bien que les lois sont fabriquées par les hommes, tout pour eux, rien pour nous ; je lui arracherais les yeux, moi, au grand-père de Jules, si je le tenais, ce serait toujours autant de fait !

    Et poussée à bout par le rire narquois de M. Ballot, Mme Champagne perdit complètement la tête et affirma que si jamais un homme se permettait envers elle des abominations de la sorte, elle se vengerait, coûte que coûte, quitte à passer en Cour d’assises ; ajouta, du reste, qu’elle se fichait, comme de Colin-Tampon, de la police, des prisons, des juges, divagua pendant dix bonnes minutes, excitée par M. Ballot qui, ne voyant aucun profit à tirer de cette affaire, s’amusait pour son propre compte, très sympathique au fond à ce notaire de province dont il appréciait, en connaisseur, l’adroit dilemme.

    Quant à Sophie, elle demeurait immobile, clouée debout, les yeux fixes. Depuis le matin, cette pensée qu’elle allait rôder, sans argent, sans domicile, jetée comme un chien dehors, s’était émoussée ; à cette souffrance précise et aiguë, avait succédé une désolation vague presque douce ; elle dormait tout éveillée, incapable de réagir contre cet alanguissement qui la berçait. Elle ne pleurait plus, se résignait, s’abandonnait a Mme Champagne, remettant son sort entre ses mains, se désintéressant même de sa propre personne, s’apitoyant avec la papetière sur le malheur d’une femme qui la touchait de très près, mais qui n’était plus absolument elle.

    Ne comprenant pas cet amollissement, cette indifférence hébétée, qui résulte de l’excès même des larmes, Mme Champagne s’agaça.

    — Mais remue-toi donc, dit-elle ; joue donc pas ainsi les chiffes ! — usant, dans cette exclamation, son reste de colère ; puis elle se remit un peu et, plus d’aplomb, s’adressa à l’agent d’affaires.

    — Alors, Monsieur Ballot, c’est tout ce que vous pouvez nous dire ?

    — Hélas ! oui, ma brave dame ; je regrette de ne pouvoir vous assister dans cette épreuve, et il les poussa poliment vers la porte, protestant d’ailleurs de son dévouement, assurant Mme Champagne, en particulier, de sa haute estime.

    Elles se retrouvèrent, anéanties, dans la boutique. Ce fut alors au tour de Mme Dauriatte de s’emporter. — Mme Champagne gisait, dans son comptoir, la tête entre les mains, secouée de temps en temps par les vociférations de sa vieille amie dont l’intelligence fut, ce jour-là, plus spécialement incohérente. À propos de Sophie, elle en vint, sans transition raisonnable, à parler d’elle-même, à retracer la vie de feu Dauriatte, son mari, un homme dont elle avait ignoré ou oublié la position sociale, car si elle se rappelait qu’il portait de l’or sur ses habits, elle ne pouvait dire au juste s’il avait été maréchal de France ou tambour-major, vendeur de pâte à rasoir ou suisse.

    Cette douche d’histoires endormit la papetière que les émotions avaient brisée ; une cliente qui marchanda des plumes la réveilla.

    Elle s’étira et songea au dîner ; l’heure s’avançait ; on convint que Mme Dauriatte irait chercher aux « Dix-huit Marmittes », une gargote située rue du Dragon, près de la Croix-Rouge, deux potages et deux parts de gigot, pour trois. — Je vais moudre le café, tandis que vous achèterez des provisions, conclut Madame Champagne, et pendant ce temps Sophie mettra le couvert.

    Vingt minutes après, elles étaient installées dans l’arrière-boutique, exclusivement meublée d’une table ronde, d’une fontaine, d’un petit fourneau et de trois chaises.

    Sophie ne pouvait avaler ; les morceaux lui bouchaient la gorge.

    — Allons, ma belle, disait Madame Dauriatte, qui mangeait ainsi qu’un ogre, il faut vous forcer un peu.

    Mais la jeune fille secouait la tête, donnant à Titi, le petit chien-loup de la papetière, la viande qui se figeait dans son assiette.

    Et comme Madame Dauriatte insistait.

    — Laissez-la, le chagrin nourrit, attesta judicieusement Madame Champagne qui n’ayant, elle aussi, ce soir-là, aucun appétit, s’alimentait du moins avec des verres d’un liquide rouge.

    Madame Dauriatte opina du bonnet, mais ne souffla mot, car elle avait des joues telles que des balles ; et des rigoles de jus serpentaient jusqu’à son menton, tant elle se hâtait à torcher les plats.

    — Voyons maintenant, fit la papetière qui éteignit sa lampe à esprit de bois et versa l’eau chaude sur le café, — voyons, parlons peu, mais parlons bien : Sophie comment allez-vous faire demain ?

    La jeune fille eut un geste douloureux d’épaules.

    — Il faudrait peut-être aller voir le propriétaire, hasarda Madame Champagne, et lui demander un répit de quelques jours.

    — Oh ! c’est des bourgeois ! ils s’entendent toujours entre eux contre le pauvre monde ! laissa échapper, dans une confuse lueur de bon sens, Madame Dauriatte.

    — Le fait est que le vieux lui a certainement rendu visite, afin de pouvoir emporter demain les meubles, murmura Madame Champagne ; il est même bien capable de lui avoir donné de l’argent pour qu’il vous expulse. — Oh ! les sans-cœur ! — Eh, moi, c’est égal, je m’empêcherais, malgré toutes leurs lois, d’être ainsi fichue dehors ; non, vrai, là, ils seraient trop contents !

    Elle s’arrêta net, regardant Sophie qui buvait son café, goutte à goutte, avec sa petit cuiller, et elle s’écria :

    — Bois pas comme ça, ma fille, ça donne des vents !

    — Puis elle demeura, pendant une seconde, absorbée, cherchant à relier le fil de ses idées interrompu par ce conseil ; n’y parvenant pas : — Suffit, reprit-elle ; ce que je voulais dire, en somme, c’est que quand il y en a pour deux, il en a pour trois ; j’ai pas le sou, ma fille, mais ça ne fait rien ; si l’on te chasse, tu viendras ici et t’auras, en attendant, le vivre et la niche.

    Soudain une nouvelle idée lui germa dans la cervelle.

    — Tiens mais… comme tu n’es pas très dĂ©brouillarde, si demain c’était moi qui parlais Ă  ta place au grand-pĂŞre de Jules ; peut-ĂŞtre qu’en le raisonnant j’obtiendrais qu’il t’indemnise.

    Sophie accepta avec empressement.

    — Ah ! madame Champagne, que vous êtes donc bonne, fit-elle, en l’embrassant ; moi toute seule, je ne m’en serais jamais tirée.

    Ce fut dans la sombreur de sa détresse un jet de lumière. Persuadée de la haute intelligence de la papetière, convaincue de sa parfaite éducation, elle n’hésitait pas à croire que sa présence lui serait préventive et propice ; elle se rendait justice à elle-même, s’avouait peu compréhensive, peu adroite. Quand elle avait quitté son pays, un petit village près de Beauvais, elle ne savait rien, n’avait reçu aucune éducation de ses père et mère qui la rouaient simplement de coups. Son histoire était des plus banales. Traquée par le fils d’un riche fermier et lâchée aussitôt après le carnage saignant d’un viol, elle avait été à moitié assommée par son père qui lui reprochait de n’avoir pas su se faire épouser ; elle s’était enfuie et s’était placée, en qualité de bonne d’enfant, à Paris, dans une famille bourgeoise qui la laissait à peu près mourir de faim.

    Par hasard Jules la rencontra ; il s’amouracha de cette belle fille fraîche, qui témoignait, à défaut d’éducation, d’un caractère aimant et d’un certain tact. Habituée aux rebuffades, elle s’éprit à son tour de ce jeune homme timide et un peu gauche qui la dorlotait au lieu de la commander ; joyeusement, elle accepta la proposition de vivre avec lui. Leur ménage n’avait cessé d’être heureux ; elle, attentive à plaire à son amant, se dégrossissait, abandonnait peu à peu la quiétude de ses pataquès, savait à propos se taire ; lui, qui détestait les bals, les cafés, les filles délurées devant lesquelles il perdait toute contenance, était satisfait de rester dans sa chambre près d’une femme dont la douceur un peu moutonnière l’enhardissait, en le mettant à l’aise, puis le jour était venu où elle s’était sentie enceinte, et l’enfant avait été bravement accepté par Jules, flatté à son âge de contracter déjà de sérieuses charges.

    Tout à coup, sans qu’on sût comment, le jeune homme était tombé gravement malade. Alors le gai train-train de la vie commune avait cessé. En sus des inquiétudes, des,tourments que lui inspirait cette maladie, la probable arrivée du père de Jules l’épouvantait. Elle s’était ingéniée à retarder sinon à parer cette menace ; comme son amant envoyait toujours son linge sale, en caisse, chez son père, elle avait dû porter les chaussettes et les chemises d’homme pour les salir avant de les expédier à la campagne ; ce subterfuge avait d’abord réussi, mais bientôt M. Lambois surpris de ne plus recevoir de lettres régulières de son fils, s’était plaint ; le malade avait réuni ses forces pour gribouiller quelques lignes dont la divagante incertitude changeait en alarme l’étonnement du père ; d’autre part, le médecin, jugeant son client perdu, avait cru nécessaire de prévenir la famille et M. Lambois était aussitôt arrivé.

    Elle s’était renfermée dans la cuisine, se bornant à un rôle effacé de bonne, préparant les tisanes, ne desserrant pas les lèvres, affectant, malgré les sanglots qui lui montaient dans la gorge, l’indifférence d’une domestique contemporaine devant le moribond qu’elle mangeait de caresses, dès que le père retournait à son hôtel.

    Mais, si bonasse, si simple qu’elle fût, elle comprenait bien, tout en ignorant les aveux et les recommandations du médecin au père, que celuici n’était point dupe de son manège. Au reste, mille détails trahissaient le concubinage dans ce logement : le matelas enlevé du lit et installé sur le parquet de la salle à manger, le logis dénué de chambre de bonne, l’unique cuvette, les deux brosses à dents dans le même verre, le seul pot de pommade, en permanence sur la toilette. Elle avait eu la précaution d’enlever ses robes de l’armoire à glace ; elle n’avait d’abord pas songé aux autres indices, tant cette subite arrivée du père lui troublait la tête ; peu à peu, elle s’aperçut de ces oublis, s’efforça, dans sa maladresse, de cacher les objets compromettants, ne s’imaginant pas qu’elle eût dissipé, par ce soin même, les derniers doutes de M. Lambois.

    Lui, avait été on ne peut plus digne. Il acceptait les soins de Sophie, se faisait, économiquement, préparer son dîner par elle, et il daignait même la complimenter de certains plats.

    Jamais, il n’avait lancé une allusion au rôle joué par cette femme ; après la mort de son fils seulement, il permit d’entendre qu’il connaissait la vérité, car il remit à Sophie une photographie d’elle qu’il avait trouvée dans l’un des tiroirs entrebâillés du bureau, en lui disant : Mademoiselle, je vous restitue ce portrait dont la place ne saurait plus être désormais dans ce meuble. — Et, dans le tracas d’un enterrement, d’un transport de corps en province, il l’avait en quelque sorte oubliée, ne lui envoyant ni argent, ni nouvelles.

    Depuis ce jour, elle avait vécu dans un état voisin de l’hébétude, pleurant toutes les larmes de ses yeux sur son pauvre Jules, malade de fatigue et tourmentée par sa grossesse, vivant avec quelques sous par jour, espérant encore que le père de son amant lui viendrait en aide. Puis, à bout de ressources, elle lui avait écrit une lettre, vivant, l’oreille au guet, dans l’espoir d’une réponse qui n’arriva pas et à laquelle suppléa la visite du terrible vieillard qui la chassait.

    Enfin, la chance lui souriait tout de même maintenant un peu ; Madame Champagne qu’elle avait connue en achetant des journaux et de l’encre et en se livrant chez elle à une causette quotidienne, le matin, lorsqu’elle se rendait au marché, consentait à la secourir. Outre qu’elle avait une langue alerte et bien pendue et une grande habitude du monde, songeait Sophie, c’était une femme établie, une commerçante qui avait été réellement mariée. Ce n’était plus une pauvre fille comme elle-même, qu’on pouvait rabrouer parce qu’elle était sans situation honorable, sans défense, que le notaire allait avoir à combattre ; sautant d’un extrême à l’autre, du morne accablement au vif espoir, Sophie était certaine que sa misère était sur le point de prendre fin, et Madame Dauriatte, par platitude, exprima tout haut ce que la jeune fille pensait tout bas.

    — Votre affaire est dans le sac, ma petite, parce que, voyez-vous, entre gens qui ont des positions convenables, on s’entend toujours ; elle ajouta qu’on s’était sans doute exagéré les menaces de ce notaire qui, en raison même de ses richesses qu’elle se figura tout à coup, sans qu’on sût pourquoi, incalculables, ne pouvait pas être un mauvais homme ; et, de bonne foi, maintenant, par suite de cette fortune notariale qu’elle évoquait, Madame Dauriatte fut prise d’une immense considération pour ce vieillard qu’elle avait jusqu’alors si durement honni.

    De son côté, Madame Champagne ne laissait point que d’éprouver un certain orgueil à l’idée qu’elle parlerait à ce monsieur respectable, qu’elle discuterait en femme du monde avec lui ; puis, cette mission l’investissait à ses propres yeux d’une grande importance. Quel sujet de conversation pendant des mois ! quel prestige dans le quartier qui louerait son bon cœur, vanterait son ingéniosité diplomatique, clabauderait à perte de vue sur son comme il faut ! Elle se perdait dans ce rêve, souriait béatement, apprêtant déjà sur sa bouche, pour le lendemain, d’heureux effets de cul de poule.

    — Il n’est pas décoré ? dit-elle tout à coup à Sophie. La jeune fille ne se rappela pas avoir vu du rouge sur l’habit de cet homme. La papetière en fut fâchée, car l’entrevue eût été plus auguste, mais elle se consola, en se répétant que, jamais dans sa vie, pareille occasion ne s’était présentée de montrer ainsi ses talents et de déployer ses grâces.

    À la tristesse du premier moment avait succédé dans la boutique une expansion de joie. — Allons, un petit verre, ma belle, proposa Mme Champagne à Sophie. — Et vous ? ma chère, dit-elle à Mme Dauriatte. Celle-ci ne se fit pas prier ; elle tendit sa tasse, ne la retirant point, espérant peut-être qu’on la remplirait jusqu’au bord ; mais la papetière lui versa la valeur d’un dé à coudre, et elles trinquèrent toutes les trois, se souhaitant ensemble longue santé et heureuse chance.

    Quand l’heure vint de clore les volets, Sophie réconfortée, presque tranquille après tant de sursauts, ne doutait plus du succès de l’entreprise, supputait déjà le chiffre de la somme qu’elle obtiendrait et, d’avance, la divisait en plusieurs parts : tant pour la sage-femme, tant pour la nourrice, tant pour elle-même, en attendant qu’elle se procurât une place.

    — Tu feras bien de mettre aussi un peu de côté pour les cas imprévus, recommanda sagement Mme Champagne, et elles rirent, pensant que la vie avait du bon ; Titi, le chien, que cette joie électrisait, jappa, sauta ainsi qu’un cabri sur la table, accrut encore l’hilarité, en balayant avec le plumeau de sa queue la face réjouie des trois femmes.

    — Une idée ! s’exclama subitement Mme Dauriatte.

    Elle se leva, chercha un vieux jeu de cartes et commença une réussite. — Tu vas voir, ma fille, que demain t’auras de la veine ; coupe, non, de la main gauche, parce que tu n’es pas mariée. — Et elle tirait trois cartes à la fois, examinait si deux d’entre elles appartenaient à la même série et, dans ce cas, gardait et rangeait sur la table celle qui était la plus rapprochée de son pouce.

    — T’es la dame de trèfle, vois-tu, car t’es brune, et la dame de pique est bien brune aussi, mais elle ne peut être qu’une veuve ou qu’une méchante femme ; ce qui ne serait pas vrai pour toi.

    Elle Ă©puisa de la sorte, trois fois, le jeu de trente-deux cartes, en rejetant une partie, dans sa jupe, Ă  chaque coup ; il restait sur la table dix-sept cartes, l’indispensable nombre impair ; et elle comptait maintenant avec ses doigts, allant, de droite Ă  gauche, Ă  partir de son hĂ©roĂŻne, la dame de trèfle une, deux, trois, quatre, cinq, s’arrĂŞtant sur cette dernière carte. Un neuf de trèfle ! s’écria-t-elle triomphalement, c’est de l’argent. Une, deux, trois, quatre, cinq, qui sera donnĂ© par ce Roi, un homme sĂ©rieux, Un, deux, trois, quatre, cinq…

    — Six ! levez la chemise ; sept, huit, neuf, tapez comme un bœuf ! ajouta Mme Champagne.

    Mais tout entière à sa réussite, Mme Dauriatte ne daigna point relever cette puérile interruption.

    — Cinq ! reprit-elle, un neuf de carreau, c’est des papiers, à côté de ce Roi de trèfle, qui est un homme de loi. Ça y est ! Tu peux dormir en paix sur tes deux oreilles. Ton sort est bon.

    — Et demain, il fera jour, jeta Mme Champagne qui rafla toutes les cartes d’un tour de main ; allons coucher, car il faudra être prête de bonne heure ! Elle serra la main de Mme Dauriatte qui promit de la remplacer aussitôt qu’on ouvrirait la boutique, et, embrassant Sophie sur les deux joues, elle lui recommanda de nettoyer son ménage, de s’habiller, de se mettre sous les armes, dès le matin. Elle-même, émue comme à la veille d’une partie de fête, songea qu’elle s’ornerait de tous ses bijoux, qu’elle revêtirait sa robe d’apparat, afin d’être à la hauteur des circonstances et d’en imposer à ce notaire qui ne pourrait certainement qu’être flatté de trouver une telle compagnie disposée à le recevoir.


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