A Cœur… Par Cœur: Abc de culture française

La mémoire orale transmise de génération en génération dans une famille française ? Un livre à lire (à cœur) et à apprendre (par cœur).

From poetry to music, from science to politics, French oral memory and culture in your hand.





A la recherche du temps perdu, la première phrase

Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire : « Je m’endors. » Et, une demi-heure après, la pensée qu’il était temps de chercher le sommeil m’éveillait ; je voulais poser le volume que je croyais avoir encore dans les mains et souffler ma lumière ; je n’avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur ce que je venais de lire, mais ces réflexions avaient pris un tour un peu particulier ; il me semblait que j’étais moi-même ce dont parlait l’ouvrage : une église, un quatuor, la rivalité de François Ier et de Charles-Quint. Cette croyance survivait pendant quelques secondes à mon réveil ; elle ne choquait pas ma raison, mais pesait comme des écailles sur mes yeux et les empêchait de se rendre compte que le bougeoir n’était pas allumé. Puis elle commençait à me devenir inintelligible, comme après la métempsycose les pensées d’une existence antérieure ; le sujet du livre se détachait de moi, j’étais libre de m’y appliquer ou non ; aussitôt je recouvrais la vue et j’étais bien étonné de trouver autour de moi une obscurité, douce et reposante pour mes yeux, mais peut-être plus encore pour mon esprit, à qui elle apparaissait comme une chose sans cause, incompréhensible, comme une chose vraiment obscure. Je me demandais quelle heure il pouvait être ; j’entendais le sifflement des trains qui, plus ou moins éloigné, comme le chant d’un oiseau dans une forêt, relevant les distances, me décrivait l’étendue de la campagne déserte où le voyageur se hâte vers la station prochaine ; et le petit chemin qu’il suit va être gravé dans son souvenir par l’excitation qu’il doit à des lieux nouveaux, à des actes inaccoutumés, à la causerie récente et aux adieux sous la lampe étrangère qui le suivent encore dans le silence de la nuit, à la douceur prochaine du retour.

Marcel Proust,  A la recherche du temps perdu, Du côté de chez Swann.




Alexandre Dumas père, par Nadar ?

– Au fait, cher Maître, vous devez bien vous y connaître en nègres ?
– Mais très certainement. Mon père était un mulâtre, mon grand-père était un nègre et mon arrière-grand-père était un singe. Vous voyez, Monsieur: ma famille commence où la vôtre finit.

(Alexandre Dumas père, l’auteur des Trois Mousquetaires, était quarteron, son père Thomas-Alexandre Davy de la Pailleterie, dit le général Dumas, était mulâtre de Saint-Domingue)




Atterrissage forcé ? Retour sur le passé colonial d’une française

Née en 1969 à Marseille, Stéphanie Kervel pose son oeil de photographe sur le passé colonial français d’Afrique du Nord avec humour et tendresse, nous rendant les images de ces paradis perdus où les cultures s’entrechoquèrent. Prédestinée à courir le monde, la première phrase de son merveilleux roman, Atterrissage forcé campe l’atmosphère du voyage qu’elle nous invite à faire, à l’intérieur du cœur de sa mère:

La matinée rend timidement ses formes et ses couleurs aux maisons du quartier endormi, quelques baîllements de volets qui s’entrouvrent et ma mère qui du fond de son lit, trempée de sueur, transpire toute la douleur des femmes de ce monde…

Disponible sur le site de la Fnac et dans toutes les bonnes librairies.




À la recherche du temps perdu ?

Roman de Marcel Proust, publié entre 1913 et 1927.
Sept tomes :
Du côté de chez Swann
À l’ombre des jeunes filles en fleurs
Le Côté de Guermantes
Sodome et Gomorrhe I et II
La Prisonnière
Albertine disparue
Le Temps retrouvé
Principaux personnages: Le narrateur, Albertine, Françoise, Charles Swann, Odette Swann, Gilberte Swann, le baron de Charlus, Oriane de Guermantes, Robert de Saint-Loup, Madame Verdurin.




« De l’esclavage des nègres » de Montesquieu ?

Si j’avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves, voici ce que je dirais :
Les peuples d’Europe ayant exterminé ceux de l’Amérique, ils ont dû mettre en esclavage ceux de l’Afrique, pour s’en servir à défricher tant de terres.
Le sucre serait trop cher, si l’on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves.
Ceux dont il s’agit sont noirs depuis les pieds jusqu’à la tête ; et ils ont le nez si écrasé qu’il est presque impossible de les plaindre.
On ne peut se mettre dans l’idée que Dieu, qui est un être très sage ait mis une âme, surtout une âme bonne, dans un corps tout noir,
Il est si naturel de penser que c’est la couleur qui constitue l’essence de l’humanité, que les peuples d’Asie, qui font des eunuques, privent toujours les noirs du rapport qu’ils ont avec nous d’une façon plus marquée.
On peut juger de la couleur de la peau par celle des cheveux, qui, chez les Égyptiens, les meilleurs philosophes du monde, étaient d’une si grande conséquence, qu’ils faisaient mourir tous les hommes roux qui leur tombaient entre les mains.
Une preuve que les nègres n’ont pas le sens commun, c’est qu’ils font plus de cas d’un collier de verre que de l’or, qui, chez des nations policées, est d’une si grande conséquence.
Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes ; parce que, si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens.
De petits esprits exagèrent trop l’injustice que l’on fait aux Africains. Car, si elle était telle qu’ils le disent, ne serait-il pas venu dans la tête des princes d’Europe, qui font entre eux tant de conventions inutiles, d’en faire une générale en faveur de la miséricorde et de la pitié ?

L’Esprit des lois (chapitre V, Livre XI), Montesquieu (1748)




« De l’esprit des lois » de Montesquieu, l’homme et le pouvoir ?

« Tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser. Il faut donc que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir. »

Citation extraite de « De l’esprit des lois » (1748) de Montesquieu.




Balzac par Oscar Wilde

As for Balzac, he was a most remarkable combination of the artistic temperament with the scientific spirit. The latter he bequeathed to his disciples. The former was entirely his own. The difference between such a book as M. Zola’s L’Assommoir and Balzac’s Illusions Perdues is the difference between unimaginative realism and imaginative reality. ‘All Balzac’s characters’ said Baudelaire, ‘are gifted with the same ardour of life that animated himself. All his fictions are as deeply coloured as dreams. Each mind is a weapon loaded to the muzzle with will. The very scullions have genius.’ A steady course of Balzac reduces our living friends to shadows, and our acquaintances to the shadows of shades. His characters have a kind of fervent fiery-coloured existence. They dominate us, and defy scepticism. One of the greatest tragedies of my life is the death of Lucien de Rubempre. It is a grief from which I have never been able completely to rid myself. It haunts me in my moments of pleasure. I remember it when I laugh. But Balzac is no more a realist than Holbein was. He created life, he did not copy it. (Oscar Wilde)




De l’institution des enfants de Montaigne ?

Quant au grec, duquel je n’ai quasi du tout point d’intelligence, mon père décida de me le faire apprendre par art, mais d’une voie nouvelle, par forme de jeu et d’exercice: nous pelotions nos déclinaisons, à la manière de ceux qui, par certains jeux de tablier, apprennent l’arithmétique et la géométrie. Car entre autres choses, il avait conseillé de me faire goûter la science et le devoir par une volonté non forcée, et de mon propre désir; et d’élever mon âme en toute douceur et liberté, sans rigueur et contrainte: poussant le scrupule jusqu’à ce point que, parce que d’aucuns tiennent que cela trouble la cervelle tendre des enfants de les éveiller le matin en sursaut, et de les arracher du sommeil (auquel ils sont plongés beaucoup plus que nous ne sommes) tout à coup et par violence, il me faisait éveiller par le son de quelque instrument; et je ne fus jamais sans homme qui m’en servît.

Extrait Livre I, chapitre XXVI De l’institution des enfants – Les Essais de Montaigne




Eloge de la fréquentation du monde ?

Il se tire une merveilleuse clarté, pour le jugement humain, de la fréquentation du monde. Nous sommes tous contraints et amoncelés en nous, et avons la vue raccourcie à la longueur de notre nez. On demandait à Socrate d’où il était. Il ne répondit pas: « D’Athénes », mais: « Du monde ».

(Montaigne, Les Essais, livre I, chapitre XXV)




Etre français

To be French is not the privilege of those who have French nationality. It implies knowing what France is all about: history, poetry, music, politics, culture.

Il ne suffit pas pour être français d’être de nationalité française. Nombreux sont ceux qui dans le monde se disent français sans avoir besoin d’être inscrits sur nos listes électorales. Moins certainement qu’à l’époque où les artistes du monde entier, tels Franz Liszt ou Rossini, choisissaient la France comme terre d’élection. Mais encore et toujours et partout l’on trouve des hommes et des femmes qui adhèrent à notre langue, notre histoire, notre culture. Et celle-ci ne se réduit certainement pas à la période récente, marquée par les sports de masse et les conflits sociaux. Une partie de ce dénominateur commun qui lie les Français du monde entier a été rassemblé dans un livre, à lire et à réapprendre: ce qu’il faut savoir pour être français…




François Bayrou, L’Escholier de la Sorbonne ?

Je dirais sans doute que je viens de loin, il y avait des parents très intelligents, sans argent bien sûr, du tout, vraiment du tout, mais il y avait des livres, même si les livres étaient très vieux, la plupart étaient des livres du début du siècle et certains de la fin du XIXème siècle, mais les livres étaient très importants à la maison. Tout le monde lisait pendant que nous étions à table. Papa avait son livre, maman avait son livre, ma soeur avait son livre et moi j’avais le mien. Et l’histoire était très importante alors, c’était sans doute une histoire à la manière de la légende républicaine. C’est à dire enjolivée, c’est à dire Barras, c’était Napoléon, c’était le Pont d’Arcole, c’était Austerlitz. Le premier livre que j’ai lu je l’ai retrouvé récemment à la maison il y avait même des lignes d’écriture de l’enfant qui apprenait à écrire sur les pages de garde c’était l’Escholier de la Sorbonne et c’était un livre sur la Sorbonne au Moyen Age et les rivalités entre les différentes provinces de la Sorbonne et ce que c’était que le tour d’Europe que faisaient les étudiants de la Sorbonne au Moyen Age et je lisais ça quand j’avais sept ans.

(extrait d’une interview de François Bayrou sur France Culture, en 2007)

François Bayrou peut s’estimer heureux. Deux générations plus tard, L’Escholier de la Sorbonne, étudiant éternel (étudiante?), multidisciplinaire est de retour: consultez son site.