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Quel pouvoir indéfinissable que celui de la ressemblance !

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Rodenbach_Bruges-la-Morte
  • A A A
  • Hugues songeait : quel pouvoir indĂ©finissable que celui de la ressemblance !

    Elle correspond aux deux besoins contradictoires de la nature humaine : l’habitude et la nouveautĂ©. L’habitude qui est la loi, le rythme mĂȘme de l’ĂȘtre. Hugues l’avait expĂ©rimentĂ© avec une acuitĂ© qui dĂ©cida de sa destinĂ©e sans remĂšde. Pour avoir vĂ©cu dix ans auprĂšs d’une femme toujours chĂšre, il ne pouvait plus se dĂ©saccoutumer d’elle, continuait Ă  s’occuper de l’absente et Ă  chercher sa figure sur d’autres visages.

    D’autre part, le goĂ»t de la nouveautĂ© est non moins instinctif. L’homme se lasse Ă  possĂ©der le mĂȘme bien. On ne jouit du bonheur, comme de la santĂ©, que par contraste. Et l’amour aussi est dans l’intermittence de lui-mĂȘme.

    Or la ressemblance est prĂ©cisĂ©ment ce qui les concilie en nous, leur fait part Ă©gale, les joint en un point imprĂ©cis. La ressemblance est la ligne d’horizon de l’habitude et de la nouveautĂ©.

    En amour principalement, cette sorte de raffinement opùre : charme d’une femme nouvelle arrivant qui ressemblerait à l’ancienne !

    Hugues en jouissait avec un grandissant dĂ©lice, lui que la solitude et la douleur avaient dĂšs longtemps sensibilisĂ© jusqu’à ces nuances d’ñme. N’est-ce pas d’ailleurs par un sentiment innĂ© des analogies dĂ©sirables qu’il Ă©tait venu vivre Ă  Bruges dĂšs son veuvage ?

    Il avait ce qu’on pourrait appeler « le sens de la ressemblance », un sens supplĂ©mentaire, frĂȘle et souffreteux, qui rattachait par mille liens tĂ©nus les choses entre elles, apparentait les arbres par des fils de la Vierge, crĂ©ait une tĂ©lĂ©graphie immatĂ©rielle entre son Ăąme et les tours inconsolables.

    C’est pour cela qu’il avait choisi Bruges, Bruges d’oĂč la mer s’était retirĂ©e, comme un grand bonheur aussi.

    Ç’avait Ă©tĂ© dĂ©jĂ  un phĂ©nomĂšne de ressemblance, et parce que sa pensĂ©e serait Ă  l’unisson avec la plus grande des Villes Grises.

    MĂ©lancolie de ce gris des rues de Bruges oĂč tous les jours ont l’air de la Toussaint ! Ce gris comme fait avec le blanc des coiffes de religieuses et le noir des soutanes de prĂȘtres, d’un passage incessant ici et contagieux. MystĂšre de ce gris, d’un demi-deuil Ă©ternel !

    Car partout les façades, au long des rues, se nuancent Ă  l’infini : les unes sont d’un badigeon vert pĂąle ou de briques fanĂ©es rejointoyĂ©es de blanc ; mais, tout Ă  cĂŽtĂ©, d’autres sont noires, fusains sĂ©vĂšres, eaux-fortes brĂ»lĂ©es dont les encres y remĂ©dient, compensent les tons voisins un peu clairs ; et, de l’ensemble, c’est quand mĂȘme du gris qui Ă©mane, flotte, se propage au fil des murs alignĂ©s comme des quais.

    Le chant des cloches aussi s’imaginerait plutĂŽt noir ; or, ouatĂ©, fondu dans l’espace, il arrive en une rumeur Ă©galement grise qui traĂźne, ricoche, ondule sur l’eau des canaux.

    Et cette eau elle-mĂȘme, malgrĂ© tant de reflets : coins de ciel bleu, tuiles des toits, neige des cygnes voguant, verdure des peupliers du bord, s’unifie en chemins de silence incolores.

    Il y a lĂ , par un miracle du climat, une pĂ©nĂ©tration rĂ©ciproque, on ne sait quelle chimie de l’atmosphĂšre qui neutralise les couleurs trop vives, les ramĂšne Ă  une unitĂ© de songe, Ă  un amalgame de somnolence plutĂŽt grise.

    C’est comme si la brume frĂ©quente, la

    Rodenbach – Bruges-la-Morte, Flammarion, page 0081.png

    lumiĂšre voilĂ©e des ciels du Nord, le granit des quais, les pluies incessantes, le passage des cloches eussent influencĂ©, par leur alliage, la couleur de l’air — et aussi, en cette ville ĂągĂ©e, la cendre morte du temps, la poussiĂšre du sablier des AnnĂ©es accumulant, sur tout, son Ɠuvre silencieuse.

    VoilĂ  pourquoi Hugues avait voulu se retirer lĂ , pour sentir ses derniĂšres Ă©nergies imperceptiblement et sĂ»rement s’ensabler, s’enliser sous cette petite poussiĂšre d’éternitĂ© qui lui ferait aussi une Ăąme grise, de la couleur de la ville !

    Aujourd’hui ce sens de la ressemblance, par une diversion brusque et quasi miraculeuse, avait agi encore, mais d’une façon inverse. Comment, et par quelle manigance de la destinĂ©e, dans cette Bruges si lointaine de ses premiers souvenirs, avait surgi brusquement ce visage qui devait les ressusciter tous ?

    Quoi qu’il en fĂ»t du singulier hasard, Hugues s’abandonna dĂ©sormais Ă  l’enivrement de cette ressemblance de Jane avec la morte, comme jadis il s’exaltait Ă  la ressemblance de lui-mĂȘme avec la ville.

    – Georges Rodenbach, Bruges-la-Morte, chapitre VI


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    Litterature

    Le Marchand de marrons ?


    Toulouse-Lautrec_Le_marchand_de_marrons
  • A A A
  • Les pavĂ©s tressaillent dĂ©chaussĂ©s par le roulis des fardiers et des haquets ; les chiens dĂ©talent Ă  toutes pattes, les hommes hĂątent le pas, assourdis et aveuglĂ©s par une furieuse bourrasque de pluie et de grĂȘle. Les girouettes des maisons tournent et grincent affolĂ©es, les fenĂȘtres mal closes gĂ©missent Ă  fendre l’ñme, les gonds oxydĂ©s des portes crient affreusement tandis que seul au coin de la rue, dans une niche contiguĂ« ; au comptoir d’un marchand de vins, le dĂ©bitant de marrons demeure impassible, hurlant aux passants transis : eh ! chauds, chauds, les marrons !

    Que d’évĂ©nements frivoles ou graves, cet homme est Ă  mĂȘme de voir, alors que le ventre au feu et la face au vent, il fait grĂȘler dans sa poĂȘle Ă  jour, les marrons aux coques d’or ou qu’il remue les chĂątaignes qui mijotent sous le torchon de toile bise ! que de comĂ©dies, que de drames, que de prologues de romans, que d’épilogues de nouvelles il entend les matins d’hiver, alors, que, frileuse ou glacĂ©e, l’aube se lĂšve !

    Il est lĂ , dans son Ă©choppe, allumant la braise, attisant avec son soufflet les charbons du fourneau, Ă©coutant de toutes ses oreilles les papotages, les parlotes, les cancans des laitiĂšres et des concierges.

    Devant lui passent toutes les infirmitĂ©s corporelles du quartier, tous les vices des maisons voisines. Aux ragots des offices et de la loge, rĂ©vĂ©lant le cocuage du Monsieur qui demeure au premier, prĂ©cisant l’heure et le jour oĂč sa femme le trompe, par semaine, une fois, s’ajoutent les dolĂ©ances des bonnes se plaignant de leur ration de vin, racontant les besoins de leurs maĂźtresses, les tentatives de leurs patrons, les goĂ»ts Ă©puisants et prĂ©coces de leurs enfants.

    Quelle chronique d’ordures il eĂ»t pu amasser depuis le jour oĂč il a revĂȘtu le tablier Ă  deux poches et consenti Ă  Ă©ventrer les grands sacs de toile ! que de mots cĂąlins ou aigres il a entendus, murmurĂ©s ou glapis par les couples qui le frĂŽlaient, que d’ivrognesses, que de fausses amoureuses, que de pochards, que d’aimables grinches il a vu happĂ©s au collet par les sergents de ville ! que de chutes, que d’accidents de voitures, que de cĂŽtes dĂ©foncĂ©es, de jambes dĂ©boĂźtĂ©es, d’épaules luxĂ©es, que de rassemblements de foule devant les pharmacies il a regardĂ©s, tout en fendant d’un coup de tranchet la robe brune des chĂątaignes, tout en remuant avec son couteau de bois les marrons qui se craquĂšlent et pĂštent !

    Et cependant la vie n’est pas couleur de rose dans ce chien de mĂ©tier ; vent, bruine, pluie, neige, s’en donnent Ă  cƓur joie ; le fourneau tressaille et geint sous les rafales qui le bousculent, Ă©pandant Ă  flots la fumĂ©e qui pique les yeux et Ă©teint la voix ; le charbon brasille et s’use vite, les chalands passent rapides, engoncĂ©s dans le collet de leur paletot, aucun ne s’arrĂȘte devant l’échoppe et derriĂšre le malheureux, au travers des vitres qui le sĂ©parent de la piscine aux vins, s’alignent, vives, engageantes, scintillant sur une planchette posĂ©e devant une glace, des rĂ©giments de bouteilles, hautes en couleur et larges en ventre. Quelle attirance, quelle fascination ! oh ! qui dira le charme des canons et du tafia ? Ne les regarde point, pauvre hĂšre, oublie froid, faim, bouteilles et chante, nasillard, ta complainte obstinĂ©e : eh ! chauds, chauds, les marrons !

    Va, Ă©reinte-toi, gĂšle, gĂšle, souffle sur les fumerons qui puent, aspire Ă  pleine bouche la vapeur des cuissons, emplis-toi la gorge de cendre, trempe dans l’eau tes mains bouillies et tes doigts grillĂ©s, Ă©goutte les chĂątaignes, Ă©cale les marrons, gonfle les sacs, vends ta marchandise aux enfants goulus, aux femmes attardĂ©es ; hue ! philosophe, hue ! entonne Ă  tue-tĂȘte, jusqu’à la pleine nuit, au clair du gaz, sous le froid, ton refrain de misĂšre : eh ! chauds, chauds, les marrons !

    Joris-Karl Huysmans – Croquis parisiens

    (Illustration: Henri de Toulouse-Lautrec, Le marchand de marrons)


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    Litterature, SĂ©lection

    Les prix Goncourt les plus célÚbres ?


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  • AndrĂ© Malraux (La Condition humaine)
    Elsa Triolet, premiÚre femme à recevoir le Goncourt (Le premier accroc coûte 200 francs)
    Émile Ajar (Romain Gary) (La Vie devant soi)
    Erik Orsenna (L’Exposition coloniale)
    Henri Troyat (L’Araigne)
    Julien Gracq (Le Rivage des Syrtes)
    Marcel Proust (À l’ombre des jeunes filles en fleurs)
    Marguerite Duras (L’Amant)
    Maurice Druon (Les Grandes Familles)
    Maurice Genevoix (Raboliot)
    Michel Houellebecq (La Carte et le Territoire)
    Michel Tournier (Le Roi des aulnes)
    Patrick Modiano (Rue des Boutiques obscures)
    Patrick Rambaud (La Bataille)
    Robert Merle (Week-end Ă  Zuydcoote)
    Romain Gary (Les Racines du ciel)
    Simone de Beauvoir (Les Mandarins)
    Yann Queffélec (Les Noces barbares)


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    Cinéma, Litterature, Sélection

    Le Journal d’une femme de chambre, d’Octave Mirbeau ?


  • A A A
  • Ce livre que je publie sous ce titre : Le Journal d’une femme de chambre a Ă©tĂ© vĂ©ritablement Ă©crit par Mlle CĂ©lestine R
, femme de chambre. Une premiĂšre fois, je fus priĂ© de revoir le manuscrit, de le corriger, d’en rĂ©crire quelques parties. Je refusai d’abord, jugeant non sans raison que, tel quel, dans son dĂ©braillĂ©, ce journal avait une originalitĂ©, une saveur particuliĂšre, et que je ne pouvais que le banaliser en « y mettant du mien ». Mais Mlle CĂ©lestine R
 Ă©tait fort jolie
 Elle insista. Je finis par cĂ©der, car je suis homme, aprĂšs tout

    Je confesse que j’ai eu tort. En faisant ce travail qu’elle me demandait, c’est-Ă -dire en ajoutant, çà et lĂ , quelques accents Ă  ce livre, j’ai bien peur d’en avoir altĂ©rĂ© la grĂące un peu corrosive, d’en avoir diminuĂ© la force triste, et surtout d’avoir remplacĂ© par de la simple littĂ©rature ce qu’il y avait dans ces pages d’émotion et de vie

    Ceci dit, pour rĂ©pondre d’avance aux objections que ne manqueront pas de faire certains critiques graves et savants
 et combien nobles !


    Octave Mirbeau.

    Le livre complet est disponible au format epub.


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    Histoire, Litterature, Politique

    Qu’est-ce qu’une nation ?

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    Je me propose d’analyser avec vous une idĂ©e, claire en apparence, mais qui prĂȘte aux plus dangereux malentendus. Les formes de la sociĂ©tĂ© humaine sont des plus variĂ©es. Les grandes agglomĂ©rations d’hommes Ă  la façon de la Chine, de l’Égypte, de la plus ancienne Babylonie ; ― la tribu Ă  la façon des HĂ©breux, des Arabes ; ― la citĂ© Ă  la façon d’AthĂšnes et de Sparte ; ― les rĂ©unions de pays divers Ă  la maniĂšre de l’Empire carlovingien; ― les communautĂ©s sans patrie, maintenues par le lien religieux, comme sont celles des israĂ©lites, des parsis ; ― les nations comme la France, l’Angleterre et la plupart des modernes autonomies europĂ©ennes ; ― les confĂ©dĂ©rations Ă  la façon de la Suisse, de l’AmĂ©rique ; ― des parentĂ©s comme celles que la race, ou plutĂŽt la langue, Ă©tablit entre les diffĂ©rentes branches de Germains, les diffĂ©rentes branches de Slaves ; ― voilĂ  des modes de groupements qui tous existent, ou bien ont existĂ©, et qu’on ne saurait confondre les uns avec les autres sans les plus sĂ©rieux inconvĂ©nients. À l’époque de la RĂ©volution française, on croyait que les institutions de petites villes indĂ©pendantes, telles que Sparte et Rome, pouvaient s’appliquer Ă  nos grandes nations de trente Ă  quarante millions d’ñmes. De nos jours, on commet une erreur plus grave : on confond la race avec la nation, et l’on attribue Ă  des groupes ethnographiques ou plutĂŽt linguistiques une souverainetĂ© analogue Ă  celle des peuples rĂ©ellement existants. TĂąchons d’arriver Ă  quelque prĂ©cision en ces questions difficiles, oĂč la moindre confusion sur le sens des mots, Ă  l’origine du raisonnement, peut produire Ă  la fin les plus funestes erreurs. Ce que nous allons faire est dĂ©licat ; c’est presque de la vivisection ; nous allons traiter les vivants comme d’ordinaire on traite les morts. Nous y mettrons la froideur, l’impartialitĂ© la plus absolue.

    I

    Depuis la fin de l’Empire romain, ou, mieux, depuis la dislocation de l’Empire de Charlemagne, l’Europe occidentale nous apparaĂźt divisĂ©e en nations, dont quelques-unes, Ă  certaines Ă©poques, ont cherchĂ© Ă  exercer une hĂ©gĂ©monie sur les autres, sans jamais y rĂ©ussir d’une maniĂšre durable. Ce que n’ont pu Charles-Quint, Louis XIV, NapolĂ©on Ier, personne probablement ne le pourra dans l’avenir. L’établissement d’un nouvel empire romain ou d’un nouvel Empire de Charlemagne est devenu une impossibilitĂ©. La division de l’Europe est trop grande pour qu’une tentative de domination universelle ne provoque pas trĂšs vite une coalition qui fasse rentrer la nation ambitieuse dans ses bornes naturelles. Une sorte d’équilibre est Ă©tabli pour longtemps. La France, l’Angleterre, l’Allemagne, la Russie seront encore, dans des centaines d’annĂ©es, et malgrĂ© les aventures qu’elles auront courues, des individualitĂ©s historiques, les piĂšces essentielles d’un damier, dont les cases varient sans cesse d’importance et de grandeur, mais ne se confondent jamais tout Ă  fait.

    Les nations, entendues de cette maniĂšre, sont quelque chose d’assez nouveau dans l’histoire. L’antiquitĂ© ne les connut pas ; l’Égypte, la Chine, l’antique ChaldĂ©e ne furent Ă  aucun degrĂ© des nations. C’étaient des troupeaux menĂ©s par un fils du Soleil, ou un fils du Ciel. Il n’y eut pas de citoyens Ă©gyptiens, pas plus qu’il n’y a de citoyens chinois. L’antiquitĂ© classique eut des rĂ©publiques et des royautĂ©s municipales, des confĂ©dĂ©rations de rĂ©publiques locales, des empires ; elle n’eut guĂšre la nation au sens oĂč nous la comprenons. AthĂšnes, Sparte, Sidon, Tyr sont de petits centres d’admirable patriotisme ; mais ce sont des citĂ©s avec un territoire relativement restreint. La Gaule, l’Espagne, l’Italie, avant leur absorption dans l’empire romain, Ă©taient des ensembles de peuplades, souvent liguĂ©es entre elles, mais sans institutions centrales, sans dynasties. L’empire assyrien, l’empire persan, l’empire d’Alexandre ne furent pas non plus des patries. Il n’y eut jamais de patriotes assyriens ; l’empire persan fut une vaste fĂ©odalitĂ©. Pas une nation ne rattache ses origines Ă  la colossale aventure d’Alexandre, qui fut cependant si riche en consĂ©quences pour l’histoire gĂ©nĂ©rale de la civilisation.

    L’empire romain fut bien plus prĂšs d’ĂȘtre une patrie. En retour de l’immense bienfait de la cessation des guerres, la domination romaine, d’abord si dure, fut bien vite aimĂ©e. Ce fut une grande association, synonyme d’ordre, de paix et de civilisation. Dans les derniers temps de l’Empire, il y eut, chez les Ăąmes Ă©levĂ©es, chez les Ă©vĂȘques Ă©clairĂ©s, chez les lettrĂ©s, un vrai sentiment de « la paix romaine », opposĂ©e au chaos menaçant de la barbarie. Mais un empire, douze fois grand comme la France actuelle, ne saurait former un État dans l’acception moderne. La scission de l’Orient et de l’Occident Ă©tait inĂ©vitable. Les essais d’un empire gaulois, au iiie siĂšcle, ne rĂ©ussirent pas. C’est l’invasion germanique qui introduisit dans le monde le principe qui, plus tard, a servi de base Ă  l’existence des nationalitĂ©s.

    Que firent les peuples germaniques, en effet, depuis leurs grandes invasions du ve siĂšcle jusqu’aux derniĂšres conquĂȘtes normandes au xe ? Ils changĂšrent peu le fond des races ; mais ils imposĂšrent des dynasties et une aristocratie militaire Ă  des parties plus ou moins considĂ©rables de l’ancien Empire d’Occident, lesquelles prirent le nom de leurs envahisseurs. De lĂ  une France, une Burgondie, une Lombardie ; plus tard, une Normandie. La rapide prĂ©pondĂ©rance que prit l’empire franc refait un moment l’unitĂ© de l’Occident ; mais cet empire se brise irrĂ©mĂ©diablement vers le milieu du ixe siĂšcle ; le traitĂ© de Verdun trace des divisions immuables en principe, et dĂšs lors la France, l’Allemagne, l’Angleterre, l’Italie, l’Espagne s’acheminent, par des voies souvent dĂ©tournĂ©es et Ă  travers mille aventures, Ă  leur pleine existence nationale, telle que nous la voyons s’épanouir aujourd’hui.

    Qu’est-ce qui caractĂ©rise, en effet, ces diffĂ©rents États ? C’est la fusion des populations qui les composent. Dans les pays que nous venons d’énumĂ©rer, rien d’analogue Ă  ce que vous trouverez en Turquie, oĂč le Turc, le Slave, le Grec, l’ArmĂ©nien, l’Arabe, le Syrien, le Kurde sont aussi distincts aujourd’hui qu’au jour de la conquĂȘte. Deux circonstances essentielles contribuĂšrent Ă  ce rĂ©sultat. D’abord le fait que les peuples germaniques adoptĂšrent le christianisme dĂšs qu’ils eurent des contacts un peu suivis avec les peuples grecs et latins. Quand le vainqueur et le vaincu sont de la mĂȘme religion, ou plutĂŽt, quand le vainqueur adopte la religion du vaincu, le systĂšme turc, la distinction absolue des hommes d’aprĂšs la religion, ne peut plus se produire. La seconde circonstance fut, de la part des conquĂ©rants, l’oubli de leur propre langue. Les petits-fils de Clovis, d’Alaric, de Gondebaud, d’Alboin, de Rollon, parlaient dĂ©jĂ  roman. Ce fait Ă©tait lui-mĂȘme la consĂ©quence d’une autre particularitĂ© importante ; c’est que les Francs, les Burgondes, les Goths, les Lombards, les Normands avaient trĂšs peu de femmes de leur race avec eux. Pendant plusieurs gĂ©nĂ©rations, les chefs ne se marient qu’avec des femmes germaines ; mais leurs concubines sont latines, les nourrices des enfants sont latines ; toute la tribu Ă©pouse des femmes latines ; ce qui fit que la lingua francica, la lingua gothica n’eurent, depuis l’établissement des Francs et des Goths en terres romaines, que de trĂšs courtes destinĂ©es. Il n’en fut pas ainsi en Angleterre ; car l’invasion anglo-saxonne avait sans doute des femmes avec elle ; la population bretonne s’enfuit, et, d’ailleurs, le latin n’était plus, ou mĂȘme, ne fut jamais dominant dans la Bretagne. Si on eĂ»t gĂ©nĂ©ralement parlĂ© gaulois dans la Gaule, au ve siĂšcle, Clovis et les siens n’eussent pas abandonnĂ© le germanique pour le gaulois.

    De lĂ  ce rĂ©sultat capital que, malgrĂ© l’extrĂȘme violence des mƓurs des envahisseurs germains, le moule qu’ils imposĂšrent devint, avec les siĂšcles, le moule mĂȘme de la nation. France devint trĂšs lĂ©gitimement le nom d’un pays oĂč il n’était entrĂ© qu’une imperceptible minoritĂ© de Francs. Au xe siĂšcle, dans les premiĂšres chansons de geste, qui sont un miroir si parfait de l’esprit du temps, tous les habitants de la France sont des Français. L’idĂ©e d’une diffĂ©rence de races dans la population de la France, si Ă©vidente chez GrĂ©goire de Tours, ne se prĂ©sente Ă  aucun degrĂ© chez les Ă©crivains et les poĂštes français postĂ©rieurs Ă  Hugues Capet. La diffĂ©rence du noble et du vilain est aussi accentuĂ©e que possible ; mais la diffĂ©rence de l’un Ă  l’autre n’est en rien une diffĂ©rence de race ; c’est une diffĂ©rence de courage, d’habitudes et d’éducation transmise hĂ©rĂ©ditairement ; l’idĂ©e que l’origine de tout cela soit une conquĂȘte ne vient Ă  personne. Le faux systĂšme d’aprĂšs lequel la noblesse dut son origine Ă  un privilĂšge confĂ©rĂ© par le roi pour de grands services rendus Ă  la nation, si bien que tout noble est un anobli, ce systĂšme est Ă©tabli comme un dogme dĂšs le xiiie siĂšcle. La mĂȘme chose se passa Ă  la suite de presque toutes les conquĂȘtes normandes. Au bout d’une ou deux gĂ©nĂ©rations, les envahisseurs normands ne se distinguaient plus du reste de la population ; leur influence n’en avait pas moins Ă©tĂ© profonde ; ils avaient donnĂ© au pays conquis une noblesse, des habitudes militaires, un patriotisme qu’il n’avait pas auparavant.

    L’oubli, et je dirai mĂȘme l’erreur historique, sont un facteur essentiel de la crĂ©ation d’une nation, et c’est ainsi que le progrĂšs des Ă©tudes historiques est souvent pour la nationalitĂ© un danger. L’investigation historique, en effet, remet en lumiĂšre les faits de violence qui se sont passĂ©s Ă  l’origine de toutes les formations politiques, mĂȘme de celles dont les consĂ©quences ont Ă©tĂ© le plus bienfaisantes. L’unitĂ© se fait toujours brutalement ; la rĂ©union de la France du Nord et de la France du Midi a Ă©tĂ© le rĂ©sultat d’une extermination et d’une terreur continuĂ©e pendant prĂšs d’un siĂšcle. Le roi de France, qui est, si j’ose le dire, le type idĂ©al d’un cristallisateur sĂ©culaire ; le roi de France, qui a fait la plus parfaite unitĂ© nationale qu’il y ait ; le roi de France, vu de trop prĂšs, a perdu son prestige ; la nation qu’il avait formĂ©e l’a maudit, et, aujourd’hui, il n’y a que les esprits cultivĂ©s qui sachent ce qu’il valait et ce qu’il a fait.

    C’est par le contraste que ces grandes lois de l’histoire de l’Europe occidentale deviennent sensibles. Dans l’entreprise que le roi de France, en partie par sa tyrannie, en partie par sa justice, a si admirablement menĂ©e Ă  terme, beaucoup de pays ont Ă©chouĂ©. Sous la couronne de Saint-Étienne, les Madgyars et les Slaves sont restĂ©s aussi distincts qu’ils l’étaient il y a huit cents ans. Loin de fondre les Ă©lĂ©ments divers de ses domaines, la maison de Hapsbourg les a tenus distincts et souvent opposĂ©s les uns aux autres. En BohĂȘme, l’élĂ©ment tchĂšque et l’élĂ©ment allemand sont superposĂ©s comme l’huile et l’eau dans un verre. La politique turque de la sĂ©paration des nationalitĂ©s d’aprĂšs la religion a eu de bien plus graves consĂ©quences : elle a causĂ© la ruine de l’Orient. Prenez une ville comme Salonique ou Smyrne, vous y trouverez cinq ou six communautĂ©s dont chacune a ses souvenirs et qui n’ont entre elles presque rien en commun. Or l’essence d’une nation est que tous les individus aient beaucoup de choses en commun, et aussi que tous aient oubliĂ© bien des choses. Aucun citoyen français ne sait s’il est Burgonde, Alain, TaĂŻfale, Visigoth ; tout citoyen français doit avoir oubliĂ© la Saint-BarthĂ©lemy, les massacres du Midi au xiiie siĂšcle. Il n’y a pas en France dix familles qui puissent fournir la preuve d’une origine franque, et encore une telle preuve serait-elle essentiellement dĂ©fectueuse, par suite de mille croisements inconnus qui peuvent dĂ©ranger tous les systĂšmes des gĂ©nĂ©alogistes.

    La nation moderne est donc un rĂ©sultat historique amenĂ© par une sĂ©rie de faits convergeant dans le mĂȘme sens. TantĂŽt l’unitĂ© a Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©e par une dynastie, comme c’est le cas pour la France ; tantĂŽt elle l’a Ă©tĂ© par la volontĂ© directe des provinces, comme c’est le cas pour la Hollande, la Suisse, la Belgique ; tantĂŽt par un esprit gĂ©nĂ©ral, tardivement vainqueur des caprices de la fĂ©odalitĂ©, comme c’est le cas pour l’Italie et l’Allemagne. Toujours une profonde raison d’ĂȘtre a prĂ©sidĂ© Ă  ces formations. Les principes, en pareils cas, se font jour par les surprises les plus inattendues. Nous avons vu, de nos jours, l’Italie unifiĂ©e par ses dĂ©faites, et la Turquie dĂ©molie par ses victoires. Chaque dĂ©faite avançait les affaires de l’Italie ; chaque victoire perdait la Turquie ; car l’Italie est une nation, et la Turquie, hors de l’Asie Mineure, n’en est pas une. C’est la gloire de la France d’avoir, par la RĂ©volution française, proclamĂ© qu’une nation existe par elle-mĂȘme. Nous ne devons pas trouver mauvais qu’on nous imite. Le principe des nations est le nĂŽtre. Mais qu’est-ce donc qu’une nation ? Pourquoi la Hollande est-elle une nation, tandis que le Hanovre ou le grand-duchĂ© de Parme n’en sont pas une ? Comment la France persiste-t-elle Ă  ĂȘtre une nation, quand le principe qui l’a crĂ©Ă©e a disparu ? Comment la Suisse, qui a trois langues, deux religions, trois ou quatre races, est-elle une nation, quand la Toscane, par exemple, qui est si homogĂšne, n’en est pas une ? Pourquoi l’Autriche est-elle un État et non pas une nation ? En quoi le principe des nationalitĂ©s diffĂšre-t-il du principe des races ? VoilĂ  des points sur lesquels un esprit rĂ©flĂ©chi tient Ă  ĂȘtre fixĂ©, pour se mettre d’accord avec lui-mĂȘme. Les affaires du monde ne se rĂšglent guĂšre par ces sortes de raisonnements ; mais les hommes appliquĂ©s veulent porter en ces matiĂšres quelque raison et dĂ©mĂȘler les confusions oĂč s’embrouillent les esprits superficiels.

    II

    À entendre certains thĂ©oriciens politiques, une nation est avant tout une dynastie, reprĂ©sentant une ancienne conquĂȘte, conquĂȘte acceptĂ©e d’abord, puis oubliĂ©e par la masse du peuple. Selon les politiques dont je parle, le groupement de provinces effectuĂ© par une dynastie, par ses guerres, par ses mariages, par ses traitĂ©s, finit avec la dynastie qui l’a formĂ©. Il est trĂšs vrai que la plupart des nations modernes ont Ă©tĂ© faites par une famille d’origine fĂ©odale, qui a contractĂ© mariage avec le sol et qui a Ă©tĂ© en quelque sorte un noyau de centralisation. Les limites de la France en 1789 n’avaient rien de naturel ni de nĂ©cessaire. La large zone que la maison capĂ©tienne avait ajoutĂ©e Ă  l’étroite lisiĂšre du traitĂ© de Verdun fut bien l’acquisition personnelle de cette maison. À l’époque oĂč furent faites les annexions, on n’avait l’idĂ©e ni des limites naturelles, ni du droit des nations, ni de la volontĂ© des provinces. La rĂ©union de l’Angleterre, de l’Irlande et de l’Écosse fut de mĂȘme un fait dynastique. L’Italie n’a tardĂ© si longtemps Ă  ĂȘtre une nation que parce que, parmi ses nombreuses maisons rĂ©gnantes, aucune, avant notre siĂšcle, ne se fit le centre de l’unitĂ©. Chose Ă©trange, c’est Ă  l’obscure Ăźle de Sardaigne, terre Ă  peine italienne, qu’elle a pris un titre royal [1]. La Hollande, qui s’est crĂ©Ă©e elle-mĂȘme, par un acte d’hĂ©roĂŻque rĂ©solution, a nĂ©anmoins contractĂ© un mariage intime avec la maison d’Orange, et elle courrait de vrais dangers le jour oĂč cette union serait compromise.

    Une telle loi, cependant, est-elle absolue ? Non, sans doute. La Suisse et les États-Unis, qui se sont formĂ©s comme des conglomĂ©rats d’additions successives, n’ont aucune base dynastique. Je ne discuterai pas la question en ce qui concerne la France. Il faudrait avoir le secret de l’avenir. Disons seulement que cette grande royautĂ© française avait Ă©tĂ© si hautement nationale, que, le lendemain de sa chute, la nation a pu tenir sans elle. Et puis le XVIIIe siĂšcle avait changĂ© toute chose. L’homme Ă©tait revenu, aprĂšs des siĂšcles d’abaissement, Ă  l’esprit antique, au respect de lui-mĂȘme, Ă  l’idĂ©e de ses droits. Les mots de patrie et de citoyen avaient repris leur sens. Ainsi a pu s’accomplir l’opĂ©ration la plus hardie qui ait Ă©tĂ© pratiquĂ©e dans l’histoire, opĂ©ration que l’on peut comparer Ă  ce que serait, en physiologie, la tentative de faire vivre en son identitĂ© premiĂšre un corps Ă  qui l’on aurait enlevĂ© le cerveau et le cƓur.

    Il faut donc admettre qu’une nation peut exister sans principe dynastique, et mĂȘme que des nations qui ont Ă©tĂ© formĂ©es par des dynasties peuvent se sĂ©parer de cette dynastie sans pour cela cesser d’exister. Le vieux principe qui ne tient compte que du droit des princes ne saurait plus ĂȘtre maintenu ; outre le droit dynastique, il y a le droit national. Ce droit national, sur quel critĂ©rium le fonder ? Ă  quel signe le connaĂźtre ? de quel fait tangible le faire dĂ©river ?

    I. ― De la race, disent plusieurs avec assurance. Les divisions artificielles, rĂ©sultant de la fĂ©odalitĂ©, des mariages princiers, des congrĂšs de diplomates, sont caduques. Ce qui reste ferme et fixe, c’est la race des populations. VoilĂ  ce qui constitue un droit, une lĂ©gitimitĂ©. La famille germanique, par exemple, selon la thĂ©orie que j’expose, a le droit de reprendre les membres Ă©pars du germanisme, mĂȘme quand ces membres ne demandent pas Ă  se rejoindre. Le droit du germanisme sur telle province est plus fort que le droit des habitants de cette province sur eux-mĂȘmes. On crĂ©e ainsi une sorte de droit primordial analogue Ă  celui des rois de droit divin ; au principe des nations on substitue celui de l’ethnographie. C’est lĂ  une trĂšs grande erreur, qui, si elle devenait dominante, perdrait la civilisation europĂ©enne. Autant le principe des nations est juste et lĂ©gitime, autant celui du droit primordial des races est Ă©troit et plein de danger pour le vĂ©ritable progrĂšs.

    Dans la tribu et la citĂ© antiques, le fait de la race avait, nous le reconnaissons, une importance de premier ordre. La tribu et la citĂ© antiques n’étaient qu’une extension de la famille. À Sparte, Ă  AthĂšnes, tous les citoyens Ă©taient parents Ă  des degrĂ©s plus ou moins rapprochĂ©s. Il en Ă©tait de mĂȘme chez les Beni-IsraĂ«l ; il en est encore ainsi dans les tribus arabes. D’AthĂšnes, de Sparte, de la tribu israĂ©lite, transportons-nous dans l’empire romain. La situation est tout autre. FormĂ©e d’abord par la violence, puis maintenue par l’intĂ©rĂȘt, cette grande agglomĂ©ration de villes, de provinces absolument diffĂ©rentes, porte Ă  l’idĂ©e de race le coup le plus grave. Le christianisme, avec son caractĂšre universel et absolu, travaille plus efficacement encore dans le mĂȘme sens. Il contracte avec l’Empire romain une alliance intime, et, par l’effet de ces deux incomparables agents d’unification, la raison ethnographique est Ă©cartĂ©e du gouvernement des choses humaines pour des siĂšcles.

    L’invasion des barbares fut, malgrĂ© les apparences, un pas de plus dans cette voie. Les dĂ©coupures de royaumes barbares n’ont rien d’ethnographique ; elles sont rĂ©glĂ©es par la force ou le caprice des envahisseurs. La race des populations qu’ils subordonnaient Ă©tait pour eux la chose la plus indiffĂ©rente. Charlemagne refit Ă  sa maniĂšre ce que Rome avait dĂ©jĂ  fait : un empire unique composĂ© des races les plus diverses ; les auteurs du traitĂ© de Verdun, en traçant imperturbablement leurs deux grandes lignes du nord au sud, n’eurent pas le moindre souci de la race des gens qui se trouvaient Ă  droite ou Ă  gauche. Les mouvements de frontiĂšre qui s’opĂ©rĂšrent dans la suite du Moyen Âge furent aussi en dehors de toute tendance ethnographique. Si la politique suivie de la maison capĂ©tienne est arrivĂ©e Ă  grouper Ă  peu prĂšs, sous le nom de France, les territoires de l’ancienne Gaule, ce n’est pas lĂ  un effet de la tendance qu’auraient eue ces pays Ă  se rejoindre Ă  leurs congĂ©nĂšres. Le DauphinĂ©, la Bresse, la Provence, la Franche-ComtĂ© ne se souvenaient plus d’une origine commune. Toute conscience gauloise avait pĂ©ri dĂšs le IIe siĂšcle de notre Ăšre, et ce n’est que par une vue d’érudition que, de nos jours, on a retrouvĂ© rĂ©trospectivement l’individualitĂ© du caractĂšre gaulois.

    La considĂ©ration ethnographique n’a donc Ă©tĂ© pour rien dans la constitution des nations modernes. La France est celtique, ibĂ©rique, germanique. L’Allemagne est germanique, celtique et slave. L’Italie est le pays oĂč l’ethnographie est la plus embarrassĂ©e. Gaulois, Étrusques, PĂ©lasges, Grecs, sans parler de bien d’autres Ă©lĂ©ments, s’y croisent dans un indĂ©chiffrable mĂ©lange. Les Ăźles Britanniques, dans leur ensemble, offrent un mĂ©lange de sang celtique et germain dont les proportions sont singuliĂšrement difficiles Ă  dĂ©finir.

    La vĂ©ritĂ© est qu’il n’y a pas de race pure et que faire reposer la politique sur l’analyse ethnographique, c’est la faire porter sur une chimĂšre. Les plus nobles pays, l’Angleterre, la France, l’Italie, sont ceux oĂč le sang est le plus mĂȘlĂ©. L’Allemagne fait-elle Ă  cet Ă©gard une exception ? Est-elle un pays germanique pur ? Quelle illusion ! Tout le Sud a Ă©tĂ© gaulois. Tout l’Est, Ă  partir d’Elbe, est slave. Et les parties que l’on prĂ©tend rĂ©ellement pures le sont-elles en effet ? Nous touchons ici Ă  un des problĂšmes sur lesquels il importe le plus de se faire des idĂ©es claires et de prĂ©venir les malentendus.

    Les discussions sur les races sont interminables, parce que le mot race est pris par les historiens philologues et par les anthropologistes physiologistes dans deux sens tout Ă  fait diffĂ©rents. Pour les anthropologistes, la race a le mĂȘme sens qu’en zoologie ; elle indique une descendance rĂ©elle, une parentĂ© par le sang. Or l’étude des langues et de l’histoire ne conduit pas aux mĂȘmes divisions que la physiologie. Les mots des brachycĂ©phales, de dolichocĂ©phales n’ont pas de place en histoire ni en philologie. Dans le groupe humain qui crĂ©a les langues et la discipline aryennes, il y avait dĂ©jĂ  des brachycĂ©phales et des dolichocĂ©phales. Il en faut dire autant du groupe primitif qui crĂ©a les langues et l’institution dites sĂ©mitiques. En d’autres termes, les origines zoologiques de l’humanitĂ© sont Ă©normĂ©ment antĂ©rieures aux origines de la culture, de la civilisation, du langage. Les groupes aryen primitif, sĂ©mitique primitif, touranien primitif n’avaient aucune unitĂ© physiologique. Ces groupements sont des faits historiques qui ont eu lieu Ă  une certaine Ă©poque, mettons il y a quinze ou vingt mille ans, tandis que l’origine zoologique de l’humanitĂ© se perd dans des tĂ©nĂšbres incalculables. Ce qu’on appelle philologiquement et historiquement la race germanique est sĂ»rement une famille bien distincte dans l’espĂšce humaine. Mais est-ce lĂ  une famille au sens anthropologique ? Non, assurĂ©ment. L’apparition de l’individualitĂ© germanique dans l’histoire ne se fait que trĂšs peu de siĂšcles avant JĂ©sus-Christ. Apparemment les Germains ne sont pas sortis de terre Ă  cette Ă©poque. Avant cela, fondus avec les Slaves dans la grande masse indistincte des Scythes, ils n’avaient pas leur individualitĂ© Ă  part. Un Anglais est bien un type dans l’ensemble de l’humanitĂ©. Or le type de ce qu’on appelle trĂšs improprement la race anglo-saxonne [2], n’est ni le Breton du temps de CĂ©sar, ni l’Anglo-Saxon de Hengist, ni le Danois de Knut, ni le Normand de Guillaume le ConquĂ©rant ; c’est la rĂ©sultante de tout cela. Le Français n’est ni un Gaulois, ni un Franc, ni un Burgonde. Il est ce qui est sorti de la grande chaudiĂšre oĂč, sous la prĂ©sidence du roi de France, ont fermentĂ© ensemble les Ă©lĂ©ments les plus divers. Un habitant de Jersey ou de Guernesey ne diffĂšre en rien, pour les origines, de la population normande de la cĂŽte voisine. Au XIe siĂšcle, l’Ɠil le plus pĂ©nĂ©trant n’eĂ»t pas saisi des deux cĂŽtĂ©s du canal la plus lĂ©gĂšre diffĂ©rence. D’insignifiantes circonstances font que Philippe-Auguste ne prend pas ces Ăźles avec le reste de la Normandie. SĂ©parĂ©es les unes des autres depuis prĂšs de sept cents ans, les deux populations sont devenues non seulement Ă©trangĂšres les unes aux autres, mais tout Ă  fait dissemblables. La race, comme nous l’entendons, nous autres, historiens, est donc quelque chose qui se fait et se dĂ©fait. L’étude de la race est capitale pour le savant qui s’occupe de l’histoire de l’humanitĂ©. Elle n’a pas d’application en politique. La conscience instinctive qui a prĂ©sidĂ© Ă  la confection de la carte d’Europe n’a tenu aucun compte de la race, et les premiĂšres nations de l’Europe sont des nations de sang essentiellement mĂ©langĂ©.

    Le fait de la race, capital Ă  l’origine, va donc toujours perdant de son importance. L’histoire humaine diffĂšre essentiellement de la zoologie. La race n’y est pas tout, comme chez les rongeurs ou les fĂ©lins, et on n’a pas le droit d’aller par le monde tĂąter le crĂąne des gens, puis les prendre Ă  la gorge en leur disant : « Tu es notre sang ; tu nous appartiens ! » En dehors des caractĂšres anthropologiques, il y a la raison, la justice, le vrai, le beau, qui sont les mĂȘmes pour tous. Tenez, cette politique ethnographique n’est pas sĂ»re. Vous l’exploitez aujourd’hui contre les autres ; puis vous la voyez se tourner contre vous-mĂȘmes. Est-il certain que les Allemands, qui ont Ă©levĂ© si haut le drapeau de l’ethnographie, ne verront pas les Slaves venir analyser, Ă  leur tour, les noms des villages de la Saxe et de la Lusace, rechercher les traces des Wiltzes ou des Obotrites, et demander compte des massacres et des ventes en masse que les Othons firent de leurs aĂŻeux ? Pour tous il est bon de savoir oublier.

    J’aime beaucoup l’ethnographie ; c’est une science d’un rare intĂ©rĂȘt ; mais, comme je la veux libre, je la veux sans application politique. En ethnographie, comme dans toutes les Ă©tudes, les systĂšmes changent ; c’est la condition du progrĂšs. Les limites des États suivraient les fluctuations de la science. Le patriotisme dĂ©pendrait d’une dissertation plus ou moins paradoxale. On viendrait dire au patriote : « Vous vous trompiez ; vous versiez votre sang pour telle cause ; vous croyiez ĂȘtre celte ; non, vous ĂȘtes germain ». Puis, dix ans aprĂšs, on viendra vous dire que vous ĂȘtes slave. Pour ne pas fausser la science, dispensons-la de donner un avis dans ces problĂšmes, oĂč sont engagĂ©s tant d’intĂ©rĂȘts. Soyez sĂ»rs que, si on la charge de fournir des Ă©lĂ©ments Ă  la diplomatie, on la surprendra bien des fois en flagrant dĂ©lit de complaisance. Elle a mieux Ă  faire : demandons-lui tout simplement la vĂ©ritĂ©.

    II. ― Ce que nous venons de dire de la race, il faut le dire de la langue. La langue invite Ă  se rĂ©unir ; elle n’y force pas. Les États-Unis et l’Angleterre, l’AmĂ©rique espagnole et l’Espagne parlent la mĂȘme langue et ne forment pas une seule nation. Au contraire, la Suisse, si bien faite, puisqu’elle a Ă©tĂ© faite par l’assentiment de ses diffĂ©rentes parties, compte trois ou quatre langues. Il y a dans l’homme quelque chose de supĂ©rieur Ă  la langue : c’est la volontĂ©. La volontĂ© de la Suisse d’ĂȘtre unie, malgrĂ© la variĂ©tĂ© de ses idiomes, est un fait bien plus important qu’une similitude souvent obtenue par des vexations.

    Un fait honorable pour la France, c’est qu’elle n’a jamais cherchĂ© Ă  obtenir l’unitĂ© de la langue par des mesures de coercition. Ne peut-on pas avoir les mĂȘmes sentiments et les mĂȘmes pensĂ©es, aimer les mĂȘmes choses en des langages diffĂ©rents ? Nous parlions tout Ă  l’heure de l’inconvĂ©nient qu’il y aurait Ă  faire dĂ©pendre la politique internationale de l’ethnographie. Il n’y en aurait pas moins Ă  la faire dĂ©pendre de la philologie comparĂ©e. Laissons Ă  ces intĂ©ressantes Ă©tudes l’entiĂšre libertĂ© de leurs discussions ; ne les mĂȘlons pas Ă  ce qui en altĂ©rerait la sĂ©rĂ©nitĂ©. L’importance politique qu’on attache aux langues vient de ce qu’on les regarde comme des signes de race. Rien de plus faux. La Prusse, oĂč l’on ne parle plus qu’allemand, parlait slave il y a quelques siĂšcles ; le pays de Galles parle anglais ; la Gaule et l’Espagne parlent l’idiome primitif d’Albe la Longue ; l’Égypte parle arabe ; les exemples sont innombrables. MĂȘme aux origines, la similitude de langue n’entraĂźnait pas la similitude de race. Prenons la tribu proto-aryenne ou proto-sĂ©mite ; il s’y trouvait des esclaves, qui parlaient la mĂȘme langue que leurs maĂźtres ; or l’esclave Ă©tait alors bien souvent d’une race diffĂ©rente de celle de son maĂźtre. RĂ©pĂ©tons-le : ces divisions de langues indo-europĂ©ennes, sĂ©mitiques et autres, crĂ©Ă©es avec une si admirable sagacitĂ© par la philologie comparĂ©e, ne coĂŻncident pas avec les divisions de l’anthropologie. Les langues sont des formations historiques, qui indiquent peu de choses sur le sang de ceux qui les parlent, et qui, en tout cas, ne sauraient enchaĂźner la libertĂ© humaine quand il s’agit de dĂ©terminer la famille avec laquelle on s’unit pour la vie et pour la mort.

    Cette considĂ©ration exclusive de la langue a, comme l’attention trop forte donnĂ©e Ă  la race, ses dangers, ses inconvĂ©nients. Quand on y met de l’exagĂ©ration, on se renferme dans une culture dĂ©terminĂ©e, tenue pour nationale ; on se limite, on se claquemure. On quitte le grand air qu’on respire dans le vaste champ de l’humanitĂ© pour s’enfermer dans des conventicules de compatriotes. Rien de plus mauvais pour l’esprit ; rien de plus fĂącheux pour la civilisation. N’abandonnons pas ce principe fondamental, que l’homme est un ĂȘtre raisonnable et moral, avant d’ĂȘtre parquĂ© dans telle ou telle langue, avant d’ĂȘtre un membre de telle ou telle race, un adhĂ©rent de telle ou telle culture. Avant la culture française, la culture allemande, la culture italienne, il y a la culture humaine. Voyez les grands hommes de la Renaissance ; ils n’étaient ni français, ni italiens, ni allemands. Ils avaient retrouvĂ©, par leur commerce avec l’antiquitĂ©, le secret de l’éducation vĂ©ritable de l’esprit humain, et ils s’y dĂ©vouaient corps et Ăąme. Comme ils firent bien !

    III. ― La religion ne saurait non plus offrir une base suffisante Ă  l’établissement d’une nationalitĂ© moderne. À l’origine, la religion tenait Ă  l’existence mĂȘme du groupe social. Le groupe social Ă©tait une extension de la famille. La religion, les rites Ă©taient des rites de famille. La religion d’AthĂšnes, c’était le culte d’AthĂšnes mĂȘme, de ses fondateurs mythiques, de ses lois, de ses usages. Elle n’impliquait aucune thĂ©ologie dogmatique. Cette religion Ă©tait, dans toute la force du terme, une religion d’État. On n’était pas athĂ©nien si on refusait de la pratiquer. C’était au fond le culte de l’Acropole personnifiĂ©e. Jurer sur l’autel d’Aglaure [3], c’était prĂȘter le serment de mourir pour la patrie. Cette religion Ă©tait l’équivalent de ce qu’est chez nous l’acte de tirer au sort, ou le culte du drapeau. Refuser de participer Ă  un tel culte Ă©tait comme serait dans nos sociĂ©tĂ©s modernes refuser le service militaire. C’était dĂ©clarer qu’on n’était pas athĂ©nien. D’un autre cĂŽtĂ©, il est clair qu’un tel culte n’avait pas de sens pour celui qui n’était pas d’AthĂšnes ; aussi n’exerçait-on aucun prosĂ©lytisme pour forcer des Ă©trangers Ă  l’accepter ; les esclaves d’AthĂšnes ne le pratiquaient pas. Il en fut de mĂȘme dans quelques petites rĂ©publiques du moyen Ăąge. On n’était pas bon VĂ©nitien si l’on ne jurait point par saint Marc ; on n’était pas bon Amalfitain si l’on ne mettait pas saint AndrĂ© au-dessus de tous les autres saints du paradis. Dans ces petites sociĂ©tĂ©s, ce qui a Ă©tĂ© plus tard persĂ©cution, tyrannie, Ă©tait lĂ©gitime et tirait aussi peu Ă  consĂ©quence que le fait chez nous de souhaiter la fĂȘte au pĂšre de famille et de lui adresser des vƓux au premier jour de l’an.

    Ce qui Ă©tait vrai Ă  Sparte, Ă  AthĂšnes, ne l’était dĂ©jĂ  plus dans les royaumes sortis de la conquĂȘte d’Alexandre, ne l’était surtout plus dans l’empire romain. Les persĂ©cutions d’Antiochus Épiphane pour amener l’Orient au culte de Jupiter Olympien, celles de l’empire romain pour maintenir une prĂ©tendue religion d’État furent une faute, un crime, une vĂ©ritable absurditĂ©. De nos jours, la situation est parfaitement claire. Il n’y a plus de masses croyant d’une maniĂšre uniforme. Chacun croit et pratique Ă  sa guise, ce qu’il peut, comme il veut. Il n’y a plus de religion d’État ; on peut ĂȘtre Français, Anglais, Allemand, en Ă©tant catholique, protestant, israĂ©lite, en ne pratiquant aucun culte. La religion est devenue chose individuelle ; elle regarde la conscience de chacun. La division des nations en catholiques, protestantes, n’existe plus. La religion, qui, il y a cinquante-deux ans, Ă©tait un Ă©lĂ©ment si considĂ©rable dans la formation de la Belgique, garde toute son importance dans le for intĂ©rieur de chacun ; mais elle est sortie presque entiĂšrement des raisons qui tracent les limites des peuples.

    IV. ― La communautĂ© des intĂ©rĂȘts est assurĂ©ment un lien puissant entre les hommes. Les intĂ©rĂȘts, cependant, suffisent-ils Ă  faire une nation ? Je ne le crois pas. La communautĂ© des intĂ©rĂȘts fait les traitĂ©s de commerce. Il y a dans la nationalitĂ© un cĂŽtĂ© de sentiment ; elle est Ăąme et corps Ă  la fois ; un Zollverein n’est pas une patrie.

    V. ― La gĂ©ographie, ce qu’on appelle les frontiĂšres naturelles, a certainement une part considĂ©rable dans la division des nations. La gĂ©ographie est un des facteurs essentiels de l’histoire. Les riviĂšres ont conduit les races ; les montagnes les ont arrĂȘtĂ©es. Les premiĂšres ont favorisĂ©, les secondes ont limitĂ© les mouvements historiques. Peut-on dire cependant, comme le croient certains partis, que les limites d’une nation sont Ă©crites sur la carte et que cette nation a le droit de s’adjuger ce qui est nĂ©cessaire pour arrondir certains contours, pour atteindre telle montagne, telle riviĂšre, Ă  laquelle on prĂȘte une sorte de facultĂ© limitante a priori. Je ne connais pas de doctrine plus arbitraire ni plus funeste. Avec cela, on justifie toutes les violences. Et, d’abord, sont-ce les montagnes ou bien sont-ce les riviĂšres qui forment ces prĂ©tendues frontiĂšres naturelles ? Il est incontestable que les montagnes sĂ©parent ; mais les fleuves rĂ©unissent plutĂŽt. Et puis toutes les montagnes ne sauraient dĂ©couper des États. Quelles sont celles qui sĂ©parent et celles qui ne sĂ©parent pas ? De Biarritz Ă  Tornea, il n’y a pas une embouchure de fleuve qui ait plus qu’une autre un caractĂšre bornal. Si l’histoire l’avait voulu, la Loire, la Seine, la Meuse, l’Elbe, l’Oder auraient, autant que le Rhin, ce caractĂšre de frontiĂšre naturelle qui a fait commettre tant d’infractions au droit fondamental, qui est la volontĂ© des hommes. On parle de raisons stratĂ©giques. Rien n’est absolu ; il est clair que bien des concessions doivent ĂȘtre faites Ă  la nĂ©cessitĂ©. Mais il ne faut pas que ces concessions aillent trop loin. Autrement, tout le monde rĂ©clamera ses convenances militaires, et ce sera la guerre sans fin. Non, ce n’est pas la terre plus que la race qui fait une nation. La terre fournit le substratum, le champ de la lutte et du travail ; l’homme fournit l’ñme. L’homme est tout dans la formation de cette chose sacrĂ©e qu’on appelle un peuple. Rien de matĂ©riel n’y suffit. Une nation est un principe spirituel, rĂ©sultant des complications profondes de l’histoire, une famille spirituelle, non un groupe dĂ©terminĂ© par la configuration du sol.

    Nous venons de voir ce qui ne suffit pas Ă  crĂ©er un tel principe spirituel : la race, la langue, les intĂ©rĂȘts, l’affinitĂ© religieuse, la gĂ©ographie, les nĂ©cessitĂ©s militaires. Que faut-il donc en plus ? Par suite de ce qui a Ă©tĂ© dit antĂ©rieurement, je n’aurai pas dĂ©sormais Ă  retenir bien longtemps votre attention.

    III

    Une nation est une Ăąme, un principe spirituel. Deux choses qui, Ă  vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette Ăąme, ce principe spirituel. L’une est dans le passĂ©, l’autre dans le prĂ©sent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le dĂ©sir de vivre ensemble, la volontĂ© de continuer Ă  faire valoir l’hĂ©ritage qu’on a reçu indivis. L’homme, Messieurs, ne s’improvise pas. La nation, comme l’individu, est l’aboutissant d’un long passĂ© d’efforts, de sacrifices et de dĂ©vouements. Le culte des ancĂȘtres est de tous le plus lĂ©gitime ; les ancĂȘtres nous ont faits ce que nous sommes. Un passĂ© hĂ©roĂŻque, des grands hommes, de la gloire (j’entends de la vĂ©ritable), voilĂ  le capital social sur lequel on assied une idĂ©e nationale. Avoir des gloires communes dans la passĂ©, une volontĂ© commune dans le prĂ©sent ; avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore, voilĂ  les conditions essentielles pour ĂȘtre un peuple. On aime en proportion des sacrifices qu’on a consentis, des maux qu’on a soufferts. On aime la maison qu’on a bĂątie et qu’on transmet. Le chant spartiate : « Nous sommes ce que vous fĂ»tes ; nous serons ce que vous ĂȘtes » est dans sa simplicitĂ© l’hymne abrĂ©gĂ© de toute patrie.

    Dans le passĂ©, un hĂ©ritage de gloire et de regrets Ă  partager, dans l’avenir un mĂȘme programme Ă  rĂ©aliser ; avoir souffert, joui, espĂ©rĂ© ensemble, voilĂ  ce qui vaut mieux que des douanes communes et des frontiĂšres conformes aux idĂ©es stratĂ©giques ; voilĂ  ce que l’on comprend malgrĂ© les diversitĂ©s de race et de langue. Je disais tout Ă  l’heure : « avoir souffert ensemble » ; oui, la souffrance en commun unit plus que la joie. En fait de souvenirs nationaux, les deuils valent mieux que les triomphes, car ils imposent des devoirs, ils commandent l’effort en commun.

    Une nation est donc une grande solidaritĂ©, constituĂ©e par le sentiment des sacrifices qu’on a faits et de ceux qu’on est disposĂ© Ă  faire encore. Elle suppose un passĂ© ; elle se rĂ©sume pourtant dans le prĂ©sent par un fait tangible : le consentement, le dĂ©sir clairement exprimĂ© de continuer la vie commune. L’existence d’une nation est (pardonnez-moi cette mĂ©taphore) un plĂ©biscite de tous les jours, comme l’existence de l’individu est une affirmation perpĂ©tuelle de vie. Oh ! je le sais, cela est moins mĂ©taphysique que le droit divin, moins brutal que le droit prĂ©tendu historique. Dans l’ordre d’idĂ©es que je vous soumets, une nation n’a pas plus qu’un roi le droit de dire Ă  une province : « Tu m’appartiens, je te prends ». Une province, pour nous, ce sont ses habitants ; si quelqu’un en cette affaire a droit d’ĂȘtre consultĂ©, c’est l’habitant. Une nation n’a jamais un vĂ©ritable intĂ©rĂȘt Ă  s’annexer ou Ă  retenir un pays malgrĂ© lui. Le vƓu des nations est, en dĂ©finitive, le seul critĂ©rium lĂ©gitime, celui auquel il faut toujours en revenir.

    Nous avons chassĂ© de la politique les abstractions mĂ©taphysiques et thĂ©ologiques. Que reste-t-il, aprĂšs cela ? Il reste l’homme, ses dĂ©sirs, ses besoins. La sĂ©cession, me direz-vous, et, Ă  la longue, l’émiettement des nations sont la consĂ©quence d’un systĂšme qui met ces vieux organismes Ă  la merci de volontĂ©s souvent peu Ă©clairĂ©es. Il est clair qu’en pareille matiĂšre aucun principe ne doit ĂȘtre poussĂ© Ă  l’excĂšs. Les vĂ©ritĂ©s de cet ordre ne sont applicables que dans leur ensemble et d’une façon trĂšs gĂ©nĂ©rale. Les volontĂ©s humaines changent ; mais qu’est-ce qui ne change pas ici-bas ? Les nations ne sont pas quelque chose d’éternel. Elles ont commencĂ©, elles finiront. La confĂ©dĂ©ration europĂ©enne, probablement, les remplacera. Mais telle n’est pas la loi du siĂšcle oĂč nous vivons. À l’heure prĂ©sente, l’existence des nations est bonne, nĂ©cessaire mĂȘme. Leur existence est la garantie de la libertĂ©, qui serait perdue si le monde n’avait qu’une loi et qu’un maĂźtre.

    Par leurs facultĂ©s diverses, souvent opposĂ©es, les nations servent Ă  l’Ɠuvre commune de la civilisation ; toutes apportent une note Ă  ce grand concert de l’humanitĂ©, qui, en somme, est la plus haute rĂ©alitĂ© idĂ©ale que nous atteignions. IsolĂ©es, elles ont leurs parties faibles. Je me dis souvent qu’un individu qui aurait les dĂ©fauts tenus chez les nations pour des qualitĂ©s, qui se nourrirait de vaine gloire ; qui serait Ă  ce point jaloux, Ă©goĂŻste, querelleur ; qui ne pourrait rien supporter sans dĂ©gainer, serait le plus insupportable des hommes. Mais toutes ces dissonances de dĂ©tail disparaissent dans l’ensemble. Pauvre humanitĂ©, que tu as souffert ! que d’épreuves t’attendent encore ! Puisse l’esprit de sagesse te guider pour te prĂ©server des innombrables dangers dont ta route est semĂ©e !

    Je me rĂ©sume, Messieurs. L’homme n’est esclave ni de sa race, ni de sa langue, ni de sa religion, ni du cours des fleuves, ni de la direction des chaĂźnes de montagnes. Une grande agrĂ©gation d’hommes, saine d’esprit et chaude de cƓur, crĂ©e une conscience morale qui s’appelle une nation. Tant que cette conscience morale prouve sa force par les sacrifices qu’exige l’abdication de l’individu au profit d’une communautĂ©, elle est lĂ©gitime, elle a le droit d’exister. Si des doutes s’élĂšvent sur ses frontiĂšres, consultez les populations disputĂ©es. Elles ont bien le droit d’avoir un avis dans la question. VoilĂ  qui fera sourire les transcendants de la politique, ces infaillibles qui passent leur vie Ă  se tromper et qui, du haut de leurs principes supĂ©rieurs, prennent en pitiĂ© notre terre Ă  terre. « Consulter les populations, fi donc ! quelle naĂŻvetĂ© ! VoilĂ  bien ces chĂ©tives idĂ©es françaises qui prĂ©tendent remplacer la diplomatie et la guerre par des moyens d’une simplicitĂ© enfantine. » ― Attendons, messieurs ; laissons passer le rĂšgne des transcendants ; sachons subir le dĂ©dain des forts. Peut-ĂȘtre, aprĂšs bien des tĂątonnements infructueux, reviendra-t-on Ă  nos modestes solutions empiriques. Le moyen d’avoir raison dans l’avenir est, Ă  certaines heures, de savoir se rĂ©signer Ă  ĂȘtre dĂ©modĂ©.

    Ernest Renan, Conférence faite en Sorbonne, le 11 mars 1882.

    Notes:

    1 – La maison de Savoie ne doit son titre royal qu’à la possession de la Sardaigne (1720).
    2 – Les Ă©lĂ©ments germaniques ne sont pas beaucoup plus considĂ©rables dans le Royaume-Uni qu’ils ne l’étaient dans la France, Ă  l’époque oĂč elle possĂ©dait l’Alsace et Metz. La langue germanique a dominĂ© dans les Ăźles Britanniques, uniquement parce que le latin n’y avait pas entiĂšrement remplacĂ© les idiomes celtiques, ainsi que cela eut lieu dans les Gaules.
    3 – Aglaure, c’est l’Acropole elle-mĂȘme, qui s’est dĂ©vouĂ©e pour sauver la patrie.


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    Citations célÚbres, Litterature

    Le discours de la servitude volontaire en 3 citations ?


  • A A A
    • Pour que les hommes, tant qu’ils sont des hommes, se laissent assujettir, il faut de deux choses l’une: ou qu’ils y soient contraints, ou qu’ils soient trompĂ©s.
    • La premiĂšre raison de la servitude volontaire, c’est l’habitude.
    • Soyez rĂ©solus Ă  ne plus servir, et vous voilĂ  libres.

    Étienne de La BoĂ©tie (1549), Discours de la servitude volontaire, morceaux choisis.


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    Litterature, SĂ©lection

    Les 15 premiers Français lauréats du prix Nobel de littérature ?


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  • A A A
  • 1901: Sully Prudhomme
    1904: Frédéric Mistral
    1915: Romain Rolland
    1921: Anatole France
    1927: Henri Bergson
    1937: Roger Martin du Gard
    1947: André Gide
    1952: François Mauriac
    1957: Albert Camus
    1960: Saint-John Perse
    1964: Jean-Paul Sartre (prix décliné)
    1985: Claude Simon
    2000: Gao Xingjian
    2008: Jean-Marie Gustave Le Clézio
    2014: Patrick Modiano


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    Litterature, Nouvelle, SĂ©lection

    Un dilemme, Joris-Karl Huysmans, chapitre VI ?

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  • A A A
  • Huit jours aprĂšs le retour de MaĂźtre Le Ponsart Ă  Beauchamp, M. Lambois se promenait dans son salon, en consultant d’un air inquiet la pendule.

    Enfin ! dit-il, entendant un coup de sonnette, et il se prĂ©cipita dans le vestibule oĂč, plus placide que jamais, le notaire accrochait son paletot Ă  une tĂȘte de cerf.

    — Ah ça, voyons, qu’est-ce qu’il y a ? dit-il, en suivant M. Lambois dans le salon oĂč une table de whist Ă©tait prĂȘte.

    — Il y a que j’ai reçu une lettre de Paris, relative à cette fille !

    — Ce n’est que cela, fit MaĂźtre Le Ponsart dont la bouche se plissa, dĂ©daigneuse ; je croyais qu’il s’agissait de faits plus graves.

    Cette assurance allégea visiblement M. Lambois.

    — Lisons cette lettre avant que ces messieurs n’arrivent, reprit le notaire, en regardant de cĂŽtĂ© les quatre chaises symĂ©triquement rangĂ©es devant la table.

    Il chaussa ses lunettes, s’assit prĂšs d’un flambeau de jeu et il tenta de dĂ©chiffrer un griffonnage Ă©crit avec une encre aquatique, trĂšs claire, sur un papier trĂšs glacĂ©, qui buvait par places.

    Monsieur,

    « J’ose prendre la libertĂ© d’écrire Ă  votre bon cƓur, en vous suppliant de vouloir bien prendre part Ă  ma situation. Depuis que Monsieur Ponsart est venu et a emportĂ© les meubles, Sophie qui n’avait plus un endroit pour reposer sa tĂȘte a Ă©tĂ© recueillie chez moi, comme l’enfant de la maison ; et elle en Ă©tait digne, Monsieur, par son bon cƓur, bien que Monsieur Ponsart ne lui ait pas rendu la justice qu’elle croyait, mais tout le monde ne peut pas ĂȘtre louis d’or et plaire Ă  tout le monde…

    — Quel style ! s’exclama le notaire. Mais sautons cet inutile verbiage et arrivons au fait ! Ah ! nous y voilà !

    « Sophie a eu une fausse couche bien malheureuse ; elle Ă©tait dans l’arriĂšre-boutique oĂč que je prĂ©pare mes petites affaires pour que la boutique oĂč l’on entre soit toujours propre, quand elle Ă©tĂ© prise de douleurs ; Madame Dauriatte…

    — Qui est-ce, Madame Dauriatte ? demanda M. Lambois.

    Le notaire fit signe qu’il ignorait jusqu’au nom de cette dame et poursuivit :

    « Madame Dauriatte n’a pas cru d’abord qu’il y allait avoir une fausse couche ; elle pensait que le coup d’avoir Ă©tĂ© chassĂ©e par Monsieur Ponsart lui avait tournĂ© les sangs et elle est allĂ©e chez l’herboriste chercher du sureau pour l’échauder et faire respirer Ă  Sophie la fumĂ©e, qui enlĂ©verait l’eau qu’elle devait avoir dans la tĂȘte. Mais les douleurs Ă©taient dans le ventre et elle souffrait tant qu’elle criait Ă  Ă©trangler ; alors, j’ai Ă©tĂ© prise de peur et j’ai couru Ă  la rue des Canettes chez une sage-femme que j’ai ramenĂ©e et qui a dit que c’était une fausse couche. Elle a demandĂ© si elle avait tombĂ© ou si elle avait bu de l’absinthe ou de l’armoise ; je lui ai dit que non, mais qu’elle avait eu une grosse peine…

    — Au fait ! passons ce fatras, dit M. Lambois impatientĂ© ; nous n’en sortirons pas avant l’arrivĂ©e des amis et il est inutile de les mettre au courant de cette sotte affaire.

    MaĂźtre Le Ponsart sauta toute une page et reprit :

    — « Elle est morte, comme cela, et l’enfant ne vaut pas mieux ; alors comme j’avais mis ma croix de cou et mes boucles d’oreilles en gage, j’ai payĂ© la pharmacie et la sage-femme, mais je n’ai plus d’argent et Madame Dauriatte non plus, car elle n’en a jamais.

    « Aussi, je vous supplie Ă  deux genoux, mon bon Monsieur, de ne pas m’abandonner, je vous prie qu’elle ne soit pas dans la fosse commune comme un pauvre chien. Monsieur Jules qui l’aimait tant pleurerait Ă  la savoir si malheureuse ; je vous prie, envoyez-moi l’argent pour l’enterrer.

    « En comptant sur votre gĂ©nĂ©rositĂ©… Bon et et caetera, dit le notaire — et c’est signĂ© : Veuve Champagne. »

    M. Lambois et MaĂźtre Le Ponsart se regardĂšrent ; puis, sans dire mot, le notaire haussa les Ă©paules, s’approcha de la cheminĂ©e, activa les flammes, plaça la lettre de Madame Champagne au bout des pincettes et, tranquillement, la regarda brĂ»ler.

    — ClassĂ©e, comme n’étant susceptible d’aucune suite, dit-il, en se redressant et en remettant les pincettes en place.

    — C’est trois sous de timbre qu’elle a bien inutilement dĂ©pensĂ©s, remarqua M. Lambois que la placiditĂ© de son beau-pĂšre achevait de rassurer.

    — Enfin, reprit MaĂźtre Le Ponsart, cette mort clĂŽt le dĂ©bat. Et d’un ton indulgent, il ajouta :

    — En bonne conscience, nous ne pouvons plus lui en vouloir Ă  la pauvre fille, malgrĂ© tout le tintouin qu’elle nous a donnĂ©.

    — Non, certes, aucun de nous ne voudrait la mort du pĂȘcheur. Et, aprĂšs un temps de silence, M. Lambois insinua : Cependant il faut avouer que notre bienveillance, pour son souvenir, est peut-ĂȘtre entachĂ©e d’égoĂŻsme, car enfin, si nous n’avons plus rien Ă  craindre de cette fille, qui sait si, au cas oĂč elle eĂ»t vĂ©cu, elle n’aurait pas de nouveau jetĂ© le grappin sur un fils de famille ou semĂ© la zizanie dans un mĂ©nage.

    — Oh ! Ă  coup sĂ»r, rĂ©pondit MaĂźtre Le Ponsart la mort de cette femme n’est pas bien regrettable ; mais, vous savez, pour le malheur des honnĂȘtes gens, aprĂšs celle-lĂ , une autre ; une de perdue…

    — Dix de retrouvĂ©es, ajouta M. Lambois, et il complĂ©ta cette oraison funĂšbre, par un hochement attristĂ© de la tĂȘte.


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    Un dilemme, Joris-Karl Huysmans, chapitre V ?

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  • A A A
  • A son Ăąge ! — Avoir Ă©tĂ© la dupe d’une fille racolĂ©e chez Peters ! MaĂźtre Le Ponsart regrettait sa mĂ©prise, cette poussĂ©e incomprĂ©hensible, ce mouvement irraisonnĂ© qui l’avait, en quelque sorte, forcĂ© Ă  offrir des consommations Ă  cette femme et Ă  l’accompagner jusque chez elle.

    Il n’avait pourtant eu la tĂȘte Ă©gayĂ©e par aucun vin ; cette drĂŽlesse Ă©tait venue se placer Ă  sa table, avait causĂ© avec lui de choses et autres, non sans qu’il l’eĂ»t loyalement prĂ©venue qu’elle perdait son temps ; puis des messieurs Ă©taient entrĂ©s qui l’avaient saluĂ©e et auxquels elle avait tendu la main et parlĂ© bas. De ce fait sans importance Ă©tait peut-ĂȘtre issue, souterrainement, l’instinctive rĂ©solution de la possĂ©der, peut-ĂȘtre y avait-il eu lĂ  une question de prĂ©sĂ©ance, un entĂȘtement d’homme arrivĂ© le premier et tenant Ă  conserver sa place, un certain dĂ©pit de se trouver en concurrence avec des gens plus jeunes, un certain amour-propre de vieux barbon sollicitant de la fille, Ă  prix mĂȘme supĂ©rieur, une quasi-prĂ©fĂ©rence ; — mais non, rien de tout cela n’était vrai ; il y avait eu une impulsion irrĂ©sistible, un agissement indĂ©pendant de sa volontĂ©, car il n’était fĂ©ru d’aucun dĂ©sir charnel et le physique mĂȘme de cette femme ne rĂ©pondait Ă  aucun de ses souhaits ; d’autre part, le temps Ă©tait sec et froid, et MaĂźtre Le Ponsart ne pouvait invoquer Ă  l’appui de sa lĂąchetĂ© l’influence de ces chaleurs lourdes ou de ces ciels mous et pluvieux qui Ă©nervent l’homme et le livrent presque sans dĂ©fense aux femmes en chasse. Tout bien considĂ©rĂ©, cette aventure demeurait incomprĂ©hensible.

    En voiture, le long du chemin, il se disait qu’il Ă©tait ridicule, que cette rencontre Ă©tait niaise, fertile en carottes et en dĂ©boires ; et il se sentait sans force pour quitter cette fille qu’il suivait machinalement, mu par ce bizarre sortilĂšge que connaissent les gens attardĂ©s, le soir, et qu’aucune psychologie n’explique.

    Il s’était mĂȘme retournĂ© l’épingle dans la plaie, se rĂ©pĂ©tant : « Si l’on me voyait ! j’ai l’air d’un vieux polisson ! » — murmurant, tandis qu’il payait le cocher et que la femme sonnait Ă  sa porte : « VoilĂ  l’ennui qui commence ; elle va me proposer de me tenir par la main pour que je ne me casse pas le cou dans l’obscuritĂ© sur les marches et, une fois dans la chambre, la mendicitĂ© commencera ! Bon Dieu ! faut-il que je sois bĂȘte ! » — Et il Ă©tait quand mĂȘme montĂ© et tout s’était passĂ© ainsi qu’il l’avait prĂ©vu.

    Il avait cependant Ă©prouvĂ© un certain dĂ©dommagement des tristesses conçues d’avance. Le logis Ă©tait meublĂ© avec un luxe dont le mauvais goĂ»t lui Ă©chappait. La cheminĂ©e enveloppĂ©e de rideaux en faux brocart, les chenets Ă  boules fleurdelysĂ©es, la pendule et les appliques en jeune cuivre, munies de bougies roses que la chaleur avait courbĂ©es, les divans recouverts de guipures au crochet, le mobilier en thuya et palissandre, le lit debout dans la chambre Ă  coucher, les consoles parĂ©es de marmousets en faux saxe, de verreries de foire, de statuettes de GrĂ©vin, lui semblĂšrent dĂ©celer une apĂ©ritive Ă©lĂ©gance et un langoureux confort. Il regarda complaisamment la pendule arrĂȘtĂ©e pendant que la femme se dĂ©barrassait de son chapeau.

    Elle se tourna vers lui et parla d’affaires.

    Le notaire tressaillit, lĂąchant, un Ă  un, des louis que la praticienne lui extirpait tranquillement par d’insinuants et d’impĂ©rieux appels, se consolant un peu de sa faiblesse de vieillard assis tardivement chez une fille, par la vue du corsage qu’il jugeait rigide et tiĂšde et des bas de soie rouges qui lui paraissaient crĂ©piter, aux lueurs des bougies, sur des mollets pleins et des cuisses fermes.

    Afin d’accĂ©lĂ©rer la vendange de sa bourse, la femme se campa sur ses genoux.

    — Je suis lourde, hein ?

    Bien que ses jambes pliassent, il affirma poliment le contraire, s’efforçant de se persuader, du reste, pour s’égayer, que cette pesanteur ne pouvait ĂȘtre attribuĂ©e qu’aux solides et copieuses charnures qu’il Ă©piait, mais plus que cette perspective de pouvoir les brasser, tout Ă  l’heure, Ă  l’aise, le calcul de ses dĂ©boursĂ©s, la constatation raisonnĂ©e de sa sottise et l’inexplicable impossibilitĂ© de s’y soustraire, le dominaient et finissaient par le glacer.

    Avec cela, la femme devenait insatiable ; sous la problĂ©matique assurance d’idĂ©ales caresses, elle insistait de nouveau pour qu’il ajoutĂąt un louis Ă  ceux qu’il avait dĂ©jĂ  cĂ©dĂ©s. La niaiserie mĂȘme de ses propos de ses noms d’amitiĂ© de « mon gros loulou », de « mon chĂ©ri », de « mon petit homme », achevait de consterner le vieillard engourdi, dont la luciditĂ© doutait de la vĂ©racitĂ© de cette promesse qui accompagnait les rĂ©quisitions : « Voyons, laisse-toi faire, je serai bien gentille, tu verras que tu seras content. »

    De guerre lasse, convaincu que les imminents plaisirs qu’elle annonçait seraient des plus mĂ©diocres, il souhaitait ardemment qu’ils fussent consommĂ©s pour prendre la fuite.

    Ce désir acheva de vaincre sa résistance et il se laissa complÚtement dépouiller.

    Alors, elle l’invita Ă  enlever son pardessus, Ă  se mettre Ă  l’aise. Elle-mĂȘme se dĂ©shabillait, enlevant ceux de ses vĂȘtements qu’elle eĂ»t pu froisser. Il s’approcha, mais hĂ©las ! cet embonpoint qui l’avait un peu dĂ©saffligĂ© Ă©tait Ă  la fois factice et blet ! — Elle aggrava cette derniĂšre dĂ©sillusion par tout ce qu’une femme peut apporter de mauvaise grĂące au lit, prĂ©tendant se dĂ©sintĂ©resser de ses prĂ©fĂ©rences, lui repoussant la tĂȘte, grognant : Non, laisse, tu me fatigues : puis, alors qu’il s’agissait de lui, rĂ©pondant avec une moue mĂ©prisante et sĂšche : « Qu’il s’était trompĂ© s’il l’avait prise pour une femme Ă  ça. »

    Il poussa un soupir d’allĂšgement en gagnant la porte. Ah ! pour avoir Ă©tĂ© volĂ©, il avait Ă©tĂ© bien volé ! — Et le sang lui empourprait la face, alors qu’il se rappelait les dĂ©tails grincheux de cette scĂšne.

    Puis, cet argent si malencontreusement extorquĂ© l’étouffait. Il arrivait Ă  se reprĂ©senter les choses utiles qu’il aurait pu se procurer avec la mĂȘme somme.

    Il mĂ©ditait cette rĂ©flexion stĂ©rile des gens grugĂ©s : qu’on se prive d’acheter un objet plaisant ou commode par Ă©conomie, alors qu’on n’hĂ©site pas Ă  dĂ©penser le prix qu’eĂ»t coĂ»tĂ© cet objet, dans un intĂ©rĂȘt infructueux et bĂȘte.

    — Ah ! toi…, je te conseille de filer doux, conclut-il, songeant Ă  la maĂźtresse de son petit-fils, confondant dans une mĂȘme rĂ©probation les deux femmes.

    Il sourit pourtant, car il Ă©tait certain de juguler Sophie Mouveau, d’exercer impunĂ©ment des reprĂ©sailles, de se venger sur elle des dĂ©boires infligĂ©s par la cupiditĂ© de son sexe. Le propriĂ©taire, enchantĂ© de rentrer en possession immĂ©diate de son logement, s’était, — aprĂšs avoir, du reste, en sa qualitĂ© de pĂšre de famille, exprimĂ© quelques idĂ©es sans imprĂ©vu sur les dangers du libertinage et de la profonde corruption du siĂšcle, — montrĂ© tout disposĂ© Ă  seconder le notaire dans ses entreprises, et le concierge s’était respectueusement inclinĂ©, alors que MaĂźtre Le Ponsart lui avait exhibĂ© l’ordre de laisser dĂ©mĂ©nager les meubles, d’aider au besoin Ă  l’expulsion de la femme et de garder la clef ; deux piĂšces de cent sous glissĂ©es dans la main, avaient mĂȘme amolli sa mine et dĂ©tendu la rigiditĂ© luthĂ©rienne de son port. Trente-trois francs soixante-quinze et dix francs font quarante-trois francs soixante-quinze, pensait le notaire ; c’est bien le chiffre que j’ai annoncĂ© Ă  mon vieux Lambois, une cinquantaine de francs au plus.

    Toutes ses prĂ©cautions Ă©taient prises : les dĂ©mĂ©nageurs devaient se trouver Ă  midi prĂ©cis devant la porte, descendre le mobilier, l’expĂ©dier par chemin de fer, dans la voiture mĂȘme, posĂ©e, sans roues, Ă  plat sur un camion de marchandises, jusqu’à Beauchamp.

    Une seule question demeurait encore pendante : Sophie paraissait Ă  Me Le Ponsart singuliĂšrement retorse. Ce silence oĂč elle se confinait le plus possible, ce systĂšme ininterrompu de pleurs interloquaient le notaire qui attribuait Ă  la finesse le profond dĂ©sarroi et la sottise accablĂ©e de cette fille. Il Ă©tait absolument persuadĂ© que cette larmoyante stupeur cachait une embuscade et la crainte qu’elle ne vint scandaliser Beauchamp par sa prĂ©sence ne le quittait plus. AprĂšs mĂ»re dĂ©libĂ©ration, il s’était dĂ©terminĂ© Ă  recourir aux bons offices de son ancien ami, le commissaire de police, s’était abouchĂ©, grĂące Ă  lui, avec son collĂšgue du VIe arrondissement, et avait obtenu qu’on menaçùt tout au moins la femme des rigueurs de la justice, si elle ne consentait pas Ă  rester tranquille.

    — Allons, il est temps d’achever la petite partie commencĂ©e et d’emballer rondement la donzelle, se dit Me Le Ponsart, en consultant sa montre. Et il s’achemina vers la rue du Four, se consolant de ses ennuis, par la pensĂ©e, qu’il prendrait le train, le soir, et rentrerait enfin dans ses pantoufles.

    Le concierge baisa presque ses propres pieds, tant il se courba, dĂšs qu’il l’aperçut. MaĂźtre Le Ponsart monta, s’arrĂȘta dans le couloir, et, naturellement, sans y songer, il substitua au coup poli, discret, dont il avait, la veille, toquĂ© la porte, un coup impĂ©rieux et bref.

    Il demeura surpris quand il eût pénétré, à la suite de Sophie, dans la chambre, de rencontrer une grosse dame.

    Cette dame se souleva, esquissa une rĂ©vĂ©rence et se rassit. Qu’est-ce que c’est que cela ? se dit-il, en regardant cette bedonnante personne, serrĂ©e Ă  voler en Ă©clats dans une robe d’un outremer atroce, sur le corsage de laquelle tombaient les trois Ă©tages d’un menton en beurre.

    En voyant les perles de corail rose qui coulaient des lobes cramoisis des oreilles et une croix de Jeannette qui pantelait sous le va-et-vient d’une ocĂ©anique gorge, il pensa que cette vieille dame Ă©tait une harengĂšre, vĂȘtue de ses habits de fĂȘte.

    TrĂšs mĂ©prisant, il dĂ©tourna les yeux et les reporta sur la jeune fille ; alors il fronça le sourcil. Elle Ă©tait, elle aussi, en grande toilette, parĂ©e de tous les bijoux que Jules lui avait donnĂ©s, et, ainsi pomponnĂ©e, les seins bien lignĂ©s par le corsage, les hanches bien suivies par la jupe de cachemire, elle Ă©tait charmante. Malheureusement pour elle, cette beautĂ© et ce costume qui eussent sans doute attendri le vieillard, la veille, l’irritĂšrent par le souvenir qu’il Ă©voquait d’une soirĂ©e maudite. La malchance s’en mĂȘlait ; la tenue dĂ©braillĂ©e de Sophie, qui l’avait rĂ©pugnĂ©, lors de sa premiĂšre visite, Ă©tait la seule qui eĂ»t pu l’adoucir aujourd’hui.

    De mĂȘme que, pour la premiĂšre fois, ses cheveux emmĂȘlĂ©s sur le front l’avait induit Ă  ĂȘtre brutal, de mĂȘme aussi sa chevelure soigneusement peignĂ©e l’incitait Ă  ĂȘtre cruel.

    D’un ton dur, il lui demanda si elle Ă©tait dĂ©cidĂ©e Ă  signer le reçu.

    — Mon Dieu ! Monsieur, dit la grosse dame qui intervint, permettez-moi de faire appel Ă  votre bon cƓur, comme vous voyez, la pauvre enfant est toute Ă©baubie de ce qui lui arrive… elle ne sait pas…, moi, je l’ai assurĂ©e que vous ne la laisseriez pas, comme ça, dans la peine. Sophie, que je lui ai dit, Monsieur Ponsart est une homme qui a reçu de l’éducation ; avec ces gens-lĂ  qui ont de la justice, tu n’as rien Ă  craindre. Hein ? dis, c’est-il vrai que je t’ai dit cela ?

    — Pardon, Madame, fit le notaire, mais je serais heureux de savoir à qui j’ai l’honneur de parler.

    La grosse dame se leva et s’inclina.

    — Je suis madame Champagne, c’est moi qui tiens la maison de papeterie au numĂ©ro 4, M. Champagne, mon mari…

    Maütre Le Ponsart lui coupa la parole d’un geste et du ton le plus sec :

    — Vous ĂȘtes sans doute parente de Mademoiselle ?

    — Non, monsieur, mais c’est tout comme ; je suis, comme qui dirait, sa mùre.

    — Alors, Madame, vous n’avez rien Ă  voir dans la question qui nous occupe, permettez-moi de vous le dire ; c’est donc Ă  Mademoiselle seule que je continuerai d’avoir affaire. — Il tira sa montre. — Dans cinq minutes, les dĂ©mĂ©nageurs seront ici, et je ne sortirai de ce logement, je vous prĂ©viens, que la clef en poche. En consĂ©quence, je ne puis, Mademoiselle, que vous inviter Ă  prĂ©parer un paquet des objets qui vous appartiennent et Ă  me faire dĂ©cidement connaĂźtre si, oui ou non, vous acceptez les propositions que je vous ai soumises.

    — Oh ! Monsieur ! c’est-il Dieu possible ! soupira Madame Champagne atterrĂ©e.

    MaĂźtre Le Ponsart la fixa de son Ɠil d’étain et elle perdit son peu d’assurance. Du reste, cette femme, d’habitude si loquace et si hardie, semblait, ce matin-lĂ , privĂ©e de ses moyens, dĂ©nuĂ©e d’audace.

    Et, en effet, l’un de ces irrĂ©parables malheurs qu’on croirait s’abattre de prĂ©fĂ©rence, aux moments douloureux, sur les gens pauvres, lui Ă©tait survenu, dĂšs le lever.

    Madame Champagne possĂ©dait, en haut de la bouche, sur le devant, deux fausses dents qu’elle enlevait, chaque soir, et dĂ©posait dans un verre d’eau. Ce matin-lĂ , elle avait commis l’imprudence de tirer ce bout de ratelier de l’eau et de le placer sur le marbre de sa table de nuit oĂč Titi, le chien, l’avait happĂ©, s’imaginant sans doute que c’était un os.

    La papetiĂšre s’était presque Ă©vanouie, en lui voyant broyer le vulcanite, le faux ivoire, les attaches, tout l’appareil. Depuis ce moment, elle pinçait les lĂšvres de peur de laisser voir les brĂšches de sa mĂąchoire, parlait en crachotant de cĂŽtĂ©, Ă©tait anĂ©antie par cette idĂ©e fixe qu’elle n’avait pas l’argent nĂ©cessaire pour combler ses trous. Cette absorbante prĂ©occupation Ă  laquelle se joignait la peur de montrer au notaire les crĂ©neaux pratiquĂ©s dans ses gencives paralysait ses facultĂ©s, la rendait idiote.

    La sĂ©cheresse de ce vieillard, son verbe impĂ©rieux, le mĂ©pris dans lequel il ne cessait de la tenir malgrĂ© ses frais de toilette achevĂšrent de la glacer, d’autant qu’elle n’avait mĂȘme pas doutĂ©, un seul instant, d’un accueil sympathique, d’une discussion aimable, d’un assaut de courtoisies rĂ©ciproques.

    — Vous m’avez compris, n’est-ce pas ? ajouta Maütre Le Ponsart, s’adressant à Sophie interdite.

    Elle Ă©clata en sanglots et Madame Champagne, bouleversĂ©e, oublia sa bouche, se prĂ©cipita vers la jeune fille qu’elle embrassa, en la consolant avec des larmes.

    Cette explosion crispa le notaire ; mais il eut soudain un sourire de triomphe : des pas de rouliers Ă©branlaient enfin les marches, au dehors. Un coup de poing s’abattit sur la porte qui roula ainsi qu’un tambour.

    Le notaire ouvrit ; des déménageurs déjà ivres emplirent les piÚces.

    — Tiens, dit l’un, v’la la bourgeoise qui tourne de l’Ɠil.

    — Bien vrai, je ne sais pas si elle est pleine, fit un autre, en lui regardant le ventre, et il s’avança, l’Ɠil gai, pour prendre dans ses bras Sophie qui s’affaissait sur une chaise.

    Madame Champagne Ă©carta d’une geste ces pandours.

    — De l’eau ! de l’eau ! cria-t-elle, affolĂ©e, tournant sur elle-mĂȘme.

    — Ne vous occupez pas de cela et dĂ©pĂȘchons, dit MaĂźtre Le Ponsart aux hommes ; — je me charge de Mademoiselle, et pas de comĂ©die, n’est-ce pas ? fit-il, marchant, exaspĂ©rĂ©, sur la papetiĂšre dont il pĂ©trit nerveusement le bras ; — allons, triez ses affaires et vite, ou moi j’emballe, au hasard, le tout, sans plus tarder.

    Et il dĂ©crocha, lui-mĂȘme, des jupons et des camisoles pendus Ă  une patĂšre et les jeta dans un coin, tandis que Madame Champagne finissait de frotter, en pleurant les tempes de la jeune fille.

    Celle-ci revint Ă  elle et alors, pendant que les hommes emportaient les meubles, sous l’Ɠil vigilant du notaire qui surveillait maintenant la descente, Madame Champagne comprenant que la partie Ă©tait perdue, tenta de sauver la derniĂšre carte.

    — Monsieur, dit-elle, rejoignant Maütre Le Ponsart sur le palier, un mot, s’il vous plaüt.

    — Soit.

    — Monsieur, puisque vous ĂȘtes sans pitiĂ© pour Sophie qui s’est tuĂ©e Ă  soigner votre petit-fils, dit-elle d’une voix suppliante et basse, laissez-moi au moins faire appel Ă  votre esprit de justice. Si vous voulez, ainsi que vous le dites, considĂ©rer Sophie comme une bonne, pensez alors qu’elle na pas touchĂ© de gages tant qu’elle a Ă©tĂ© chez M. Jules, et payez-lui les mois qu’elle a passĂ©s chez lui, afin qu’elle puisse accoucher chez une sage-femme et mettre l’enfant en nourrice.

    Le notaire eut un haut-le-corps ; puis un rire narquois lui rida la bouche.

    — Madame, fit-il, avec un salut cĂ©rĂ©monieux, je suis au dĂ©sespoir de ne pouvoir accueillir la requĂȘte que vous m’adressez ; et cela, mon Dieu, par une raison bien simple : c’est que vous ne ferez croire Ă  personne qu’une bonne soit restĂ©e dans une maison oĂč son maĂźtre ne la payait pas. Mademoiselle a donc, selon moi, par ce fait seul qu’elle n’a pas quittĂ© sa place, incontestablement touchĂ©, chaque mois, son dû ; j’ajouterai qu’on ne demande pas de reçus Ă  une bonne, et que, par consĂ©quent, de l’absence de ces reçus, l’on ne saurait infĂ©rer que Mademoiselle demeure crĂ©anciĂšre de la succession de M. Jules. J’en reviens donc, et pour la derniĂšre fois, Madame, car je suis las Ă  la fin de rĂ©pĂ©ter toujours la mĂȘme chose, Ă  inviter Mademoiselle Sophie Ă  liquider sa situation, en signant, par dĂ©rogation cependant Ă  la rĂšgle que j’ai posĂ©e, le prĂ©sent reçu. En Ă©change, je lui paierai la somme Ă  laquelle je veux bien admettre qu’elle ait droit.

    — Mais c’est une infamie, Monsieur, une lĂąchetĂ©, un vol, s’écria Madame Champagne, jetĂ©e hors d’elle.

    MaĂźtre Le Ponsart pirouetta et lui tourna le dos, sans mĂȘme daigner rĂ©pondre Ă  ces violences.

    — Quant Ă  vous, fichez-moi la paix, dit-il, sur le palier, aux dĂ©mĂ©nageurs qui tentaient de lui carotter un nouveau litre ; et il rentra dans le logis, l’Ɠil froncĂ©, les mains derriĂšre le dos.

    Une sourde colĂšre l’agitait, l’intrusion de la papetiĂšre dans une question oĂč elle n’avait, suivant lui, aucun motif de s’immiscer, avait enforci ses rĂ©solutions sur lesquelles appuyaient encore la hĂąte d’en finir, l’envie de quitter ce Paris qui Ă©tait, depuis la veille, odieux, le dĂ©sir de regagner au plus vite son chez soi, par un train de nuit. Puis, il s’entĂȘtait Ă  ne pas dĂ©passer ce chiffre de cinquante francs qu’il avait fixĂ© comme maximum Ă  M. Lambois ; il se faisait un point d’honneur de justifier ses prĂ©visions, de montrer, une fois de plus, combien il Ă©tait un homme prĂ©cis quand il s’agissait d’affaires ; cette Ă©conomie lui semblait aussi une juste compensation de ses prodigalitĂ©s de l’autre soir ; aux femmes, aprĂšs tout, Ă  s’arranger entre elles ! Enfin la rapacitĂ© des dĂ©mĂ©nageurs l’avait outré ; chacun voulait tirer Ă  boulets rouges sur sa bourse ; eh bien, personne ne l’atteindrait et personne n’aurait rien ! Ces motifs qui s’entassaient dans son esprit et se consolidaient les uns aux autres, rendaient vaines les supplications et les rages de Madame Champagne qui, aussitĂŽt que MaĂźtre Le Ponsart revint dans la piĂšce, perdit toute mesure et ne risquant plus de gĂąter une cause dĂ©jĂ  jugĂ©e, passa aux menaces.

    — Oui, Monsieur, oui, dit-elle, en sifflant des dents, j’irai, moi-mĂȘme, dans votre pays, quand je devrais faire la route Ă  pied, et je chambarderai tout, vous m’entendez bien ! — Je vous porterai l’enfant, je dirai partout ce qui en est ; je dirai que vous n’avez mĂȘme pas eu le cƓur de le faire venir au monde, cet enfant-lĂ …

    — Ta, ta, ta, interrompit le notaire qui ouvrit son portefeuille, le cas est prĂ©vu. Voici une assignation du commissaire de police qui invite Mademoiselle Ă  comparoir devant lui ; un mot de plus, j’use de ce papier, et je vous promets que Mademoiselle restera, si elle veut bouger de Paris, tranquille ; quant Ă  vous, ma chĂšre dame, je vais ĂȘtre obligĂ© de vous faire assigner Ă©galement par ce magistrat qui vous mettra Ă  la raison, je vous le jure, si vous continuez de divaguer de la sorte. Au reste, venez Ă  Beauchamp, si le cƓur vous en dit, je me charge, dĂšs votre arrivĂ©e, de vous faire coffrer et vite…

    — Oh ! la crapule ! a-t-il du vice ! murmura Madame Champagne qui aperçut, Ă©pouvantĂ©e, des enfilades de cachots sombres, les rats, le pain noir et la cruche de Latude, tout un lamentable dĂ©cor de mĂ©lodrame.

    Satisfait de son petit coup de thĂ©Ăątre, MaĂźtre Le Ponsart descendit dans la cour oĂč l’on chargeait les derniers meubles ; puis, lorsque tout fut bien en ordre, il invita le concierge Ă  le suivre et remonta les quatre Ă©tages.

    — Ah, ah ! nous nous dĂ©cidons enfin, dit-il, voyant Madame Champagne qui trempait une plume dans un encrier et la tendait Ă  Sophie.

    Et tandis que les mains tremblantes des deux femmes s’unissaient pour dessiner un vague paraphe, au bas du papier, MaĂźtre Le Ponsart fit signe au concierge de ficeler les frusques Ă©parses de la femme, et lui-mĂȘme prit et serra ce rĂ©cĂ©pissĂ© dans lequel Sophie dĂ©clarait avoir servi comme bonne chez M. Jules Lambois, affirmait avoir reçu le montant intĂ©gral de ses gages, attestait ne plus avoir droit Ă  aucune somme.

    — AprĂšs cela, tu auras de la peine Ă  nous faire chanter, se dit-il, et il dĂ©posa sur la cheminĂ©e la somme dont il tenait, depuis la veille, la monnaie prĂȘte.

    — Et maintenant, Mesdames je suis Ă  vos ordres. Et vous, si vous voulez ranger ces paquets dans la cour,… reprit-il, s’adressant au concierge.

    — Non, Monsieur, non ça ne vous portera pas bonheur, gĂ©mit en secouant la tĂȘte, Madame Champagne qui soutint Sophie par le bras et l’emmena, toute dĂ©faillante. Tu as bien tout ce qui t’appartient ? et elle souleva le couvercle d’un panier que la jeune fille avait, elle-mĂȘme, empli.

    L’autre approuva de la tĂȘte et, lentement, elles descendirent.

    — Ouf ! Quel tintouin ! s’exclama MaĂźtre Le Ponsart demeurĂ© seul maĂźtre de la place. Il alluma un cigare qu’il s’était refusĂ©, par galanterie, de fumer, pour ne pas incommoder ces dames et il jeta un coup d’Ɠil sur les murs nus ; puis, par habitude de propretĂ©, il poussa du bout de sa bottine, dans l’ñtre, des rognures de chiffons et de papiers qui traĂźnaient sur le plancher ; un billet, pliĂ© en quatre, attira cependant son attention ; il le ramassa, et le parcourut ; c’était une ordonnance de pharmacie : De l’eau distillĂ©e de laurier-cerise et de la teinture de noix vomique. Il chercha, pendant une seconde, se rappela vaguement, en sa qualitĂ© d’homme mariĂ© et de pĂšre de famille, que cette potion aidait Ă  combattre les vomissements de la grossesse.

    Diable ! se dit-il, mais cette fille peut avoir besoin de cette ordonnance ! — Il ouvrit la fenĂȘtre qui donnait sur la cour, attendit que les deux femmes, descendues de l’escalier, parussent, toussa fortement et lorsqu’elles levĂšrent le nez, il jeta ce petit papier qui voleta et s’abattit Ă  leurs pieds.

    — Je ne veux rien avoir Ă  me reprocher, conclut-il, en tirant sur son cigare. Il inspecta le local, une derniĂšre fois, s’assura qu’il Ă©tait dĂ©cidĂ©ment vide, ferma soigneusement la porte et partit, Ă  son tour, restituant la clef au concierge.


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    Un dilemme, Joris-Karl Huysmans, chapitre IV ?

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  • Du haut de son comptoir, Madame Champagne aimait Ă  s’écouter parler. Elle Ă©tait asthmatique et obĂšse, blanche et bouffie, trop cuite. Dans ses tissus relĂąchĂ©s, des rides se croisaient en tous sens, zĂ©brant le front, lĂ©zardant les yeux, lacĂ©rant les joues ; ces rides Ă©taient creusĂ©es sur sa face, en noir, de mĂȘme que si la poussiĂšre des Ăąges avait pĂ©nĂ©trĂ© sous la peau et imprĂ©gnĂ© d’ineffaçables raies, le derme.

    Elle Ă©tait loquace et baguenaudiĂšre, convaincue de son importance, rĂ©vĂ©rĂ©e par le quartier qui la rĂ©putait influente et juste. Elle Ă©tait, en effet, la providence des pauvres, rĂ©digeant des placets qu’elle adressait aux grands noms de France qui les accueillaient souvent, sans qu’on sĂ»t pourquoi.

    En revanche, ses affaires personnelles rĂ©ussissaient moins ; elle exploitait, rue du Vieux-Colombier, prĂšs de la Croix-Rouge, une boutique mal achalandĂ©e de papeterie et de journaux, gagnant assez pour ne pas ĂȘtre mise en faillite : mais elle s’estimait quand mĂȘme heureuse, car les plus intimes de ses souhaits Ă©taient exaucĂ©s, ses penchants au cancanage enfin satisfaits dans ce magasin qui simulait une vĂ©ritable agence de renseignements, une sorte de petite prĂ©fecture de police oĂč, sur des sommiers judiciaires parlĂ©s Ă©taient relatĂ©s, Ă  dĂ©faut de condamnations et de crimes, les cocuages et les disputes, les emprunts rendus et les dettes inapaisĂ©es des mĂ©nages.

    En tĂȘte des pauvresses qu’elle protĂ©geait et recommandait Ă  la charitĂ© des grandes dames, figurait Mme Dauriatte, une femme de soixante huit ans, maigre et voĂ»tĂ©e, avec des yeux confits, une bouche vide et rentrĂ©e, une mine papelarde. Elle tenait de l’ancienne poseuse de sangsues, mais plus encore de ces mendiantes qui sollicitent la charitĂ© sous le porche des Ă©glises, et elle les frĂ©quentait, en effet, au mieux avec les prĂȘtres de Saint-Sulpice, vivant d’une dĂ©votion Ă©galement rĂ©partie sur Mme Champagne et sur la Vierge.

    Ce jour-lĂ , Mme Dauriatte, assise sur une chaise dans la boutique de la papetiĂšre, se lamentait de ses jambes qui refusaient de la porter, de ses pied, envahis par un potager d’oignons, de ses large, pieds cultivĂ©s qui nĂ©cessitaient le constant usage de bottes munies de poches.

    Mme Champagne hochait le chef, en guise de consolante adhĂ©sion, quand soudain elle s’écria :

    — Tiens, mais c’est Sophie ! Ah bien, vrai, elle en a des yeux !

    — OĂč ça ? demanda Madame Dauriatte, en allongeant le cou.

    La papetiĂšre n’eut pas le temps de rĂ©pondre ; la porte s’ouvrit dans un choc de timbre, et Sophie Mouveau, les paupiĂšres pochĂ©es par les larmes, entra et se prit Ă  sangloter devant les deux femmes.

    — Voyons, qu’est-ce qu’il y a ? demanda Madame Champagne.

    — Faut toujours pas pleurer comme ça ! fit en mĂȘme temps Madame Dauriatte.

    Elles s’empressĂšrent autour d’elle, la poussĂšrent sur un siĂšge, la contraignirent Ă  boire du vulnĂ©raire Ă©tendu d’eau afin de la rĂ©conforter, et elles profitĂšrent de l’occasion pour s’adjuger un petit verre.

    — Nous pouvons tout entendre maintenant, dĂ©clara Madame Dauriatte qui se passa le revers de la manche sur la bouche.

    Et, harcelée par les deux femmes dont les yeux grésillaient de curiosité, Sophie raconta la scÚne qui avait eu lieu entre elle et le grand-pÚre de Jules.

    Il y eut un moment de silence.

    — Vieux mufle, va ! s’écria Madame Dauriatte, laissant Ă©chapper par cette injure, comme par une soupape, l’indignation qui pressait sa vieille Ăąme.

    Madame Champagne, qui était femme de sang froid, réfléchissait.

    — Et il revient quand ? dit-elle à Sophie.

    — Demain, avant midi.

    Alors la papetiĂšre leva le doigt et, ainsi qu’un oracle, profĂ©ra cette sentence : — Nous n’avons pas de temps Ă  perdre ; mais, c’est moi qui te le dis, tu n’as rien Ă  craindre. Tu es enceinte, n’est-ce pas ? Eh bien alors la famille te doit une pension alimentaire ; je ne suis pas ferrĂ©e sur la justice, mais je sais tout cela ; le tout est de ne pas se laisser embobiner. Du reste, aussi vrai que je m’appelle Madame Champagne, je vas lui montrer, moi Ă  ce vieux crocodile, de quel bois je me chauffe ! — Et elle se leva. — Mon chapeau, mon chĂąle, dit-elle Ă  Madame Dauriatte, figĂ©e d’admiration. — Elle les mit. — Je vous laisse la boutique en garde jusqu’à tout Ă  l’heure, ma chĂšre ; — quant Ă  toi, ma fille, ne t’abĂźme pas les yeux Ă  pleurer et suis-moi : nous allons Ă  cĂŽtĂ©, chez mon homme d’affaires.

    Devant l’assurance si virilement exprimĂ©e par Madame Champagne, Sophie renfonça ses larmes.

    — C’est un homme trùs bien, vois-tu, que M. Ballot, disait la papetiùre, en route ; cet homme-là, il ferait suer de l’argent à un mur, puis rien ne l’embarrasse, il sait tout, tu vas voir ; c’est là, montons, non, attends que je souffle.

    Elles gravirent pĂ©niblement les trois Ă©tages, s’arrĂȘtĂšrent devant une porte dĂ©corĂ©e d’une plaque de cuivre dans laquelle Ă©tait incrustĂ©e en rouge et noir cette inscription : « Ballot, receveur de rentes, tourner le bouton, s.v.p. » Madame Champagne haletait, couchĂ©e sur la rampe ; — c’est-il donc bĂȘte d’ĂȘtre grosse comme cela, soupira-telle ; puis, elle rejeta prĂ©cipitamment des bouffĂ©es d’air, se moucha, et, la mine recueillie, de mĂȘme que si elle fĂ»t entrĂ©e dans une chapelle, elle ouvrit la porte.

    Elles pĂ©nĂ©trĂšrent dans une salle Ă  manger convertie en bureau, dont la fenĂȘtre Ă©tait obstruĂ©e par deux tables en bois peintes en noir, avec des gens courbĂ©s dessus, l’un vieux, le crĂąne garni de duvet de poule ; l’autre, jeune, rachitique et velu ; aucun de ces deux employĂ©s ne daigna tourner la tĂȘte.

    — M. Ballot est-il visible ? demanda Madame Champagne.

    — Sais pas, fit le vieillard, sans bouger.

    — Il est occupĂ©, jeta le jeune homme par-dessus son Ă©paule.

    — Alors, nous attendrons.

    Et Madame Champagne s’empara des chaises qu’on ne lui offrait point. Elles s’assirent, sans parler ; Sophie restait, les yeux baissĂ©s, incapable de rĂ©unir deux idĂ©es, mal remise encore du coup assĂ©nĂ©, le matin, par le notaire ; la papetiĂšre regardait la piĂšce, meublĂ©e de casiers gris, de cartons, de liasses attachĂ©es avec des sangles ; ça sentait les bottes mal dĂ©crottĂ©es, le graillon et l’encre sĂšche ; Ă  certains instants, un bruit de voix s’entendait derriĂšre une porte Ă  tambour vert, en face de la croisĂ©e.

    — C’est lĂ  qu’est son bureau, dit confidentiellement Mme Champagne Ă  sa protĂ©gĂ©e que cette intĂ©ressante rĂ©vĂ©lation ne dĂ©soucia point.

    Alors la papetiĂšre rĂ©cola dans sa cervelle les pensĂ©es qu’elle dĂ©libĂ©rait d’émettre ; puis, pour tuer le temps, elle considĂ©ra les souliers du vieil employĂ©, leurs tiges dĂ©chirĂ©es, leurs Ă©lastiques tortillĂ©s comme des vers, leurs talons gauchis ; elle commençait Ă  s’endormir, quand le tambour vert s’écarta devant l’homme d’affaires qui reconduisit un client jusqu’au palier, avec force salutations, revint et, reconnaissant Mme Champagne, la pria d’entrer.

    Les deux femmes, debout, dĂšs qu’il avait paru, le suivirent, sur la pointe des pieds dans son cabinet ; courtoisement, il leur dĂ©signa des chaises, se renversa sur son fauteuil d’acajou, en hĂ©micycle, et, jouant nonchalamment avec un Ă©norme coupe-papier en forme de rame, il invita ses clientes Ă  lui faire connaĂźtre l’objet de leur visite.

    Sophie commença son histoire, mais Mme Champagne parlait en mĂȘme temps, greffant de ses rĂ©flexions personnelles la narration dĂ©jĂ  confuse des faits. FatiguĂ© par cet inextricable verbiage, M. Ballot voulut poser les questions, une Ă  une et il supplia Mme Champagne de se taire et de laisser d’abord s’expliquer la personne directement en cause.

    — Et vous dĂ©sirez maintenant… fit-il aprĂšs qu’il fut au courant de la situation.

    — Mais, nous dĂ©sirons qu’il lui soit rendu justice, s’écria la papetiĂšre qui jugea le moment venu de prendre la parole. La pauvre enfant est enceinte de ce garçon ; lui, il est mort, il ne peut plus rien pour elle, ça c’est clair, mais la famille lui doit, je pense bien, une petite rente, quand ça ne serait que pour payer les mois de nourrice et Ă©lever le gosse ! comme c’est des pouacres et des sans-cƓur qui lui ont dit qu’ils la mettraient comme ça sur le pavĂ©, demain, je viens savoir ce qu’il y aurait Ă  faire.

    — Rien, ma chùre Dame.

    — Comment, rien ! s’exclama la papetiĂšre au comble de la stupeur. — Mais alors, le pauvre monde, il ne serait donc plus protĂ©gĂ© ! il y aurait donc des gens qui pourraient mettre les autres sur la paille, quand ça leur dirait !

    M. Ballot haussa les Ă©paules. — Le logement Ă©tait au nom du dĂ©funt, les meubles aussi, n’est-ce pas ? bon ; — d’autre part, M. Jules a des hĂ©ritiers, eh bien, ces hĂ©ritiers ont le droit d’agir, dans l’espĂšce, ainsi que bon leur semble ! Quant Ă  cet enfant posthume qui vous paraĂźt crĂ©er des titres Ă  Mademoiselle, c’est une pure et simple erreur ; rien, absolument rien, vous m’entendez, ne peut les forcer Ă  reconnaĂźtre que la paternitĂ© de cet enfant appartient Ă  M. Jules.

    — Si c’est Dieu possible ! Ă©touffa Mme Champagne.

    — C’est ainsi ; le Code est là et il formel, dit l’homme d’affaires, en souriant.

    — Ah bien, il est propre, votre Code ! je me demande ce qu’il y a dedans, moi, si des situations comme celle de Sophie n’y sont pas rĂ©glĂ©es !

    — Mais si, elles sont rĂ©glĂ©es, ma bonne dame Champagne, et la preuve est qu’il est interdit Ă  Mademoiselle de rĂ©clamer quoi que soit par les voies lĂ©gales.

    — Viens, viens, ma fille, cria la papetiĂšre qui s’exaspĂ©rait. Elle se leva. — On voit bien que les lois sont fabriquĂ©es par les hommes, tout pour eux, rien pour nous ; je lui arracherais les yeux, moi, au grand-pĂšre de Jules, si je le tenais, ce serait toujours autant de fait !

    Et poussĂ©e Ă  bout par le rire narquois de M. Ballot, Mme Champagne perdit complĂštement la tĂȘte et affirma que si jamais un homme se permettait envers elle des abominations de la sorte, elle se vengerait, coĂ»te que coĂ»te, quitte Ă  passer en Cour d’assises ; ajouta, du reste, qu’elle se fichait, comme de Colin-Tampon, de la police, des prisons, des juges, divagua pendant dix bonnes minutes, excitĂ©e par M. Ballot qui, ne voyant aucun profit Ă  tirer de cette affaire, s’amusait pour son propre compte, trĂšs sympathique au fond Ă  ce notaire de province dont il apprĂ©ciait, en connaisseur, l’adroit dilemme.

    Quant Ă  Sophie, elle demeurait immobile, clouĂ©e debout, les yeux fixes. Depuis le matin, cette pensĂ©e qu’elle allait rĂŽder, sans argent, sans domicile, jetĂ©e comme un chien dehors, s’était Ă©moussĂ©e ; Ă  cette souffrance prĂ©cise et aiguĂ«, avait succĂ©dĂ© une dĂ©solation vague presque douce ; elle dormait tout Ă©veillĂ©e, incapable de rĂ©agir contre cet alanguissement qui la berçait. Elle ne pleurait plus, se rĂ©signait, s’abandonnait a Mme Champagne, remettant son sort entre ses mains, se dĂ©sintĂ©ressant mĂȘme de sa propre personne, s’apitoyant avec la papetiĂšre sur le malheur d’une femme qui la touchait de trĂšs prĂšs, mais qui n’était plus absolument elle.

    Ne comprenant pas cet amollissement, cette indiffĂ©rence hĂ©bĂ©tĂ©e, qui rĂ©sulte de l’excĂšs mĂȘme des larmes, Mme Champagne s’agaça.

    — Mais remue-toi donc, dit-elle ; joue donc pas ainsi les chiffes ! — usant, dans cette exclamation, son reste de colùre ; puis elle se remit un peu et, plus d’aplomb, s’adressa à l’agent d’affaires.

    — Alors, Monsieur Ballot, c’est tout ce que vous pouvez nous dire ?

    — HĂ©las ! oui, ma brave dame ; je regrette de ne pouvoir vous assister dans cette Ă©preuve, et il les poussa poliment vers la porte, protestant d’ailleurs de son dĂ©vouement, assurant Mme Champagne, en particulier, de sa haute estime.

    Elles se retrouvĂšrent, anĂ©anties, dans la boutique. Ce fut alors au tour de Mme Dauriatte de s’emporter. — Mme Champagne gisait, dans son comptoir, la tĂȘte entre les mains, secouĂ©e de temps en temps par les vocifĂ©rations de sa vieille amie dont l’intelligence fut, ce jour-lĂ , plus spĂ©cialement incohĂ©rente. À propos de Sophie, elle en vint, sans transition raisonnable, Ă  parler d’elle-mĂȘme, Ă  retracer la vie de feu Dauriatte, son mari, un homme dont elle avait ignorĂ© ou oubliĂ© la position sociale, car si elle se rappelait qu’il portait de l’or sur ses habits, elle ne pouvait dire au juste s’il avait Ă©tĂ© marĂ©chal de France ou tambour-major, vendeur de pĂąte Ă  rasoir ou suisse.

    Cette douche d’histoires endormit la papetiĂšre que les Ă©motions avaient brisĂ©e ; une cliente qui marchanda des plumes la rĂ©veilla.

    Elle s’étira et songea au dĂźner ; l’heure s’avançait ; on convint que Mme Dauriatte irait chercher aux « Dix-huit Marmittes », une gargote situĂ©e rue du Dragon, prĂšs de la Croix-Rouge, deux potages et deux parts de gigot, pour trois. — Je vais moudre le cafĂ©, tandis que vous achĂšterez des provisions, conclut Madame Champagne, et pendant ce temps Sophie mettra le couvert.

    Vingt minutes aprĂšs, elles Ă©taient installĂ©es dans l’arriĂšre-boutique, exclusivement meublĂ©e d’une table ronde, d’une fontaine, d’un petit fourneau et de trois chaises.

    Sophie ne pouvait avaler ; les morceaux lui bouchaient la gorge.

    — Allons, ma belle, disait Madame Dauriatte, qui mangeait ainsi qu’un ogre, il faut vous forcer un peu.

    Mais la jeune fille secouait la tĂȘte, donnant Ă  Titi, le petit chien-loup de la papetiĂšre, la viande qui se figeait dans son assiette.

    Et comme Madame Dauriatte insistait.

    — Laissez-la, le chagrin nourrit, attesta judicieusement Madame Champagne qui n’ayant, elle aussi, ce soir-lĂ , aucun appĂ©tit, s’alimentait du moins avec des verres d’un liquide rouge.

    Madame Dauriatte opina du bonnet, mais ne souffla mot, car elle avait des joues telles que des balles ; et des rigoles de jus serpentaient jusqu’à son menton, tant elle se hñtait à torcher les plats.

    — Voyons maintenant, fit la papetiĂšre qui Ă©teignit sa lampe Ă  esprit de bois et versa l’eau chaude sur le cafĂ©, — voyons, parlons peu, mais parlons bien : Sophie comment allez-vous faire demain ?

    La jeune fille eut un geste douloureux d’épaules.

    — Il faudrait peut-ĂȘtre aller voir le propriĂ©taire, hasarda Madame Champagne, et lui demander un rĂ©pit de quelques jours.

    — Oh ! c’est des bourgeois ! ils s’entendent toujours entre eux contre le pauvre monde ! laissa Ă©chapper, dans une confuse lueur de bon sens, Madame Dauriatte.

    — Le fait est que le vieux lui a certainement rendu visite, afin de pouvoir emporter demain les meubles, murmura Madame Champagne ; il est mĂȘme bien capable de lui avoir donnĂ© de l’argent pour qu’il vous expulse. — Oh ! les sans-cƓur ! — Eh, moi, c’est Ă©gal, je m’empĂȘcherais, malgrĂ© toutes leurs lois, d’ĂȘtre ainsi fichue dehors ; non, vrai, lĂ , ils seraient trop contents !

    Elle s’arrĂȘta net, regardant Sophie qui buvait son cafĂ©, goutte Ă  goutte, avec sa petit cuiller, et elle s’écria :

    — Bois pas comme ça, ma fille, ça donne des vents !

    — Puis elle demeura, pendant une seconde, absorbĂ©e, cherchant Ă  relier le fil de ses idĂ©es interrompu par ce conseil ; n’y parvenant pas : — Suffit, reprit-elle ; ce que je voulais dire, en somme, c’est que quand il y en a pour deux, il en a pour trois ; j’ai pas le sou, ma fille, mais ça ne fait rien ; si l’on te chasse, tu viendras ici et t’auras, en attendant, le vivre et la niche.

    Soudain une nouvelle idée lui germa dans la cervelle.

    — Tiens mais… comme tu n’es pas trĂšs dĂ©brouillarde, si demain c’était moi qui parlais Ă  ta place au grand-pĂȘre de Jules ; peut-ĂȘtre qu’en le raisonnant j’obtiendrais qu’il t’indemnise.

    Sophie accepta avec empressement.

    — Ah ! madame Champagne, que vous ĂȘtes donc bonne, fit-elle, en l’embrassant ; moi toute seule, je ne m’en serais jamais tirĂ©e.

    Ce fut dans la sombreur de sa dĂ©tresse un jet de lumiĂšre. PersuadĂ©e de la haute intelligence de la papetiĂšre, convaincue de sa parfaite Ă©ducation, elle n’hĂ©sitait pas Ă  croire que sa prĂ©sence lui serait prĂ©ventive et propice ; elle se rendait justice Ă  elle-mĂȘme, s’avouait peu comprĂ©hensive, peu adroite. Quand elle avait quittĂ© son pays, un petit village prĂšs de Beauvais, elle ne savait rien, n’avait reçu aucune Ă©ducation de ses pĂšre et mĂšre qui la rouaient simplement de coups. Son histoire Ă©tait des plus banales. TraquĂ©e par le fils d’un riche fermier et lĂąchĂ©e aussitĂŽt aprĂšs le carnage saignant d’un viol, elle avait Ă©tĂ© Ă  moitiĂ© assommĂ©e par son pĂšre qui lui reprochait de n’avoir pas su se faire Ă©pouser ; elle s’était enfuie et s’était placĂ©e, en qualitĂ© de bonne d’enfant, Ă  Paris, dans une famille bourgeoise qui la laissait Ă  peu prĂšs mourir de faim.

    Par hasard Jules la rencontra ; il s’amouracha de cette belle fille fraĂźche, qui tĂ©moignait, Ă  dĂ©faut d’éducation, d’un caractĂšre aimant et d’un certain tact. HabituĂ©e aux rebuffades, elle s’éprit Ă  son tour de ce jeune homme timide et un peu gauche qui la dorlotait au lieu de la commander ; joyeusement, elle accepta la proposition de vivre avec lui. Leur mĂ©nage n’avait cessĂ© d’ĂȘtre heureux ; elle, attentive Ă  plaire Ă  son amant, se dĂ©grossissait, abandonnait peu Ă  peu la quiĂ©tude de ses pataquĂšs, savait Ă  propos se taire ; lui, qui dĂ©testait les bals, les cafĂ©s, les filles dĂ©lurĂ©es devant lesquelles il perdait toute contenance, Ă©tait satisfait de rester dans sa chambre prĂšs d’une femme dont la douceur un peu moutonniĂšre l’enhardissait, en le mettant Ă  l’aise, puis le jour Ă©tait venu oĂč elle s’était sentie enceinte, et l’enfant avait Ă©tĂ© bravement acceptĂ© par Jules, flattĂ© Ă  son Ăąge de contracter dĂ©jĂ  de sĂ©rieuses charges.

    Tout Ă  coup, sans qu’on sĂ»t comment, le jeune homme Ă©tait tombĂ© gravement malade. Alors le gai train-train de la vie commune avait cessĂ©. En sus des inquiĂ©tudes, des,tourments que lui inspirait cette maladie, la probable arrivĂ©e du pĂšre de Jules l’épouvantait. Elle s’était ingĂ©niĂ©e Ă  retarder sinon Ă  parer cette menace ; comme son amant envoyait toujours son linge sale, en caisse, chez son pĂšre, elle avait dĂ» porter les chaussettes et les chemises d’homme pour les salir avant de les expĂ©dier Ă  la campagne ; ce subterfuge avait d’abord rĂ©ussi, mais bientĂŽt M. Lambois surpris de ne plus recevoir de lettres rĂ©guliĂšres de son fils, s’était plaint ; le malade avait rĂ©uni ses forces pour gribouiller quelques lignes dont la divagante incertitude changeait en alarme l’étonnement du pĂšre ; d’autre part, le mĂ©decin, jugeant son client perdu, avait cru nĂ©cessaire de prĂ©venir la famille et M. Lambois Ă©tait aussitĂŽt arrivĂ©.

    Elle s’était renfermĂ©e dans la cuisine, se bornant Ă  un rĂŽle effacĂ© de bonne, prĂ©parant les tisanes, ne desserrant pas les lĂšvres, affectant, malgrĂ© les sanglots qui lui montaient dans la gorge, l’indiffĂ©rence d’une domestique contemporaine devant le moribond qu’elle mangeait de caresses, dĂšs que le pĂšre retournait Ă  son hĂŽtel.

    Mais, si bonasse, si simple qu’elle fĂ»t, elle comprenait bien, tout en ignorant les aveux et les recommandations du mĂ©decin au pĂšre, que celuici n’était point dupe de son manĂšge. Au reste, mille dĂ©tails trahissaient le concubinage dans ce logement : le matelas enlevĂ© du lit et installĂ© sur le parquet de la salle Ă  manger, le logis dĂ©nuĂ© de chambre de bonne, l’unique cuvette, les deux brosses Ă  dents dans le mĂȘme verre, le seul pot de pommade, en permanence sur la toilette. Elle avait eu la prĂ©caution d’enlever ses robes de l’armoire Ă  glace ; elle n’avait d’abord pas songĂ© aux autres indices, tant cette subite arrivĂ©e du pĂšre lui troublait la tĂȘte ; peu Ă  peu, elle s’aperçut de ces oublis, s’efforça, dans sa maladresse, de cacher les objets compromettants, ne s’imaginant pas qu’elle eĂ»t dissipĂ©, par ce soin mĂȘme, les derniers doutes de M. Lambois.

    Lui, avait Ă©tĂ© on ne peut plus digne. Il acceptait les soins de Sophie, se faisait, Ă©conomiquement, prĂ©parer son dĂźner par elle, et il daignait mĂȘme la complimenter de certains plats.

    Jamais, il n’avait lancĂ© une allusion au rĂŽle jouĂ© par cette femme ; aprĂšs la mort de son fils seulement, il permit d’entendre qu’il connaissait la vĂ©ritĂ©, car il remit Ă  Sophie une photographie d’elle qu’il avait trouvĂ©e dans l’un des tiroirs entrebĂąillĂ©s du bureau, en lui disant : Mademoiselle, je vous restitue ce portrait dont la place ne saurait plus ĂȘtre dĂ©sormais dans ce meuble. — Et, dans le tracas d’un enterrement, d’un transport de corps en province, il l’avait en quelque sorte oubliĂ©e, ne lui envoyant ni argent, ni nouvelles.

    Depuis ce jour, elle avait vĂ©cu dans un Ă©tat voisin de l’hĂ©bĂ©tude, pleurant toutes les larmes de ses yeux sur son pauvre Jules, malade de fatigue et tourmentĂ©e par sa grossesse, vivant avec quelques sous par jour, espĂ©rant encore que le pĂšre de son amant lui viendrait en aide. Puis, Ă  bout de ressources, elle lui avait Ă©crit une lettre, vivant, l’oreille au guet, dans l’espoir d’une rĂ©ponse qui n’arriva pas et Ă  laquelle supplĂ©a la visite du terrible vieillard qui la chassait.

    Enfin, la chance lui souriait tout de mĂȘme maintenant un peu ; Madame Champagne qu’elle avait connue en achetant des journaux et de l’encre et en se livrant chez elle Ă  une causette quotidienne, le matin, lorsqu’elle se rendait au marchĂ©, consentait Ă  la secourir. Outre qu’elle avait une langue alerte et bien pendue et une grande habitude du monde, songeait Sophie, c’était une femme Ă©tablie, une commerçante qui avait Ă©tĂ© rĂ©ellement mariĂ©e. Ce n’était plus une pauvre fille comme elle-mĂȘme, qu’on pouvait rabrouer parce qu’elle Ă©tait sans situation honorable, sans dĂ©fense, que le notaire allait avoir Ă  combattre ; sautant d’un extrĂȘme Ă  l’autre, du morne accablement au vif espoir, Sophie Ă©tait certaine que sa misĂšre Ă©tait sur le point de prendre fin, et Madame Dauriatte, par platitude, exprima tout haut ce que la jeune fille pensait tout bas.

    — Votre affaire est dans le sac, ma petite, parce que, voyez-vous, entre gens qui ont des positions convenables, on s’entend toujours ; elle ajouta qu’on s’était sans doute exagĂ©rĂ© les menaces de ce notaire qui, en raison mĂȘme de ses richesses qu’elle se figura tout Ă  coup, sans qu’on sĂ»t pourquoi, incalculables, ne pouvait pas ĂȘtre un mauvais homme ; et, de bonne foi, maintenant, par suite de cette fortune notariale qu’elle Ă©voquait, Madame Dauriatte fut prise d’une immense considĂ©ration pour ce vieillard qu’elle avait jusqu’alors si durement honni.

    De son cĂŽtĂ©, Madame Champagne ne laissait point que d’éprouver un certain orgueil Ă  l’idĂ©e qu’elle parlerait Ă  ce monsieur respectable, qu’elle discuterait en femme du monde avec lui ; puis, cette mission l’investissait Ă  ses propres yeux d’une grande importance. Quel sujet de conversation pendant des mois ! quel prestige dans le quartier qui louerait son bon cƓur, vanterait son ingĂ©niositĂ© diplomatique, clabauderait Ă  perte de vue sur son comme il faut ! Elle se perdait dans ce rĂȘve, souriait bĂ©atement, apprĂȘtant dĂ©jĂ  sur sa bouche, pour le lendemain, d’heureux effets de cul de poule.

    — Il n’est pas dĂ©corĂ© ? dit-elle tout Ă  coup Ă  Sophie. La jeune fille ne se rappela pas avoir vu du rouge sur l’habit de cet homme. La papetiĂšre en fut fĂąchĂ©e, car l’entrevue eĂ»t Ă©tĂ© plus auguste, mais elle se consola, en se rĂ©pĂ©tant que, jamais dans sa vie, pareille occasion ne s’était prĂ©sentĂ©e de montrer ainsi ses talents et de dĂ©ployer ses grĂąces.

    À la tristesse du premier moment avait succĂ©dĂ© dans la boutique une expansion de joie. — Allons, un petit verre, ma belle, proposa Mme Champagne Ă  Sophie. — Et vous ? ma chĂšre, dit-elle Ă  Mme Dauriatte. Celle-ci ne se fit pas prier ; elle tendit sa tasse, ne la retirant point, espĂ©rant peut-ĂȘtre qu’on la remplirait jusqu’au bord ; mais la papetiĂšre lui versa la valeur d’un dĂ© Ă  coudre, et elles trinquĂšrent toutes les trois, se souhaitant ensemble longue santĂ© et heureuse chance.

    Quand l’heure vint de clore les volets, Sophie rĂ©confortĂ©e, presque tranquille aprĂšs tant de sursauts, ne doutait plus du succĂšs de l’entreprise, supputait dĂ©jĂ  le chiffre de la somme qu’elle obtiendrait et, d’avance, la divisait en plusieurs parts : tant pour la sage-femme, tant pour la nourrice, tant pour elle-mĂȘme, en attendant qu’elle se procurĂąt une place.

    — Tu feras bien de mettre aussi un peu de cĂŽtĂ© pour les cas imprĂ©vus, recommanda sagement Mme Champagne, et elles rirent, pensant que la vie avait du bon ; Titi, le chien, que cette joie Ă©lectrisait, jappa, sauta ainsi qu’un cabri sur la table, accrut encore l’hilaritĂ©, en balayant avec le plumeau de sa queue la face rĂ©jouie des trois femmes.

    — Une idĂ©e ! s’exclama subitement Mme Dauriatte.

    Elle se leva, chercha un vieux jeu de cartes et commença une rĂ©ussite. — Tu vas voir, ma fille, que demain t’auras de la veine ; coupe, non, de la main gauche, parce que tu n’es pas mariĂ©e. — Et elle tirait trois cartes Ă  la fois, examinait si deux d’entre elles appartenaient Ă  la mĂȘme sĂ©rie et, dans ce cas, gardait et rangeait sur la table celle qui Ă©tait la plus rapprochĂ©e de son pouce.

    — T’es la dame de trĂšfle, vois-tu, car t’es brune, et la dame de pique est bien brune aussi, mais elle ne peut ĂȘtre qu’une veuve ou qu’une mĂ©chante femme ; ce qui ne serait pas vrai pour toi.

    Elle Ă©puisa de la sorte, trois fois, le jeu de trente-deux cartes, en rejetant une partie, dans sa jupe, Ă  chaque coup ; il restait sur la table dix-sept cartes, l’indispensable nombre impair ; et elle comptait maintenant avec ses doigts, allant, de droite Ă  gauche, Ă  partir de son hĂ©roĂŻne, la dame de trĂšfle une, deux, trois, quatre, cinq, s’arrĂȘtant sur cette derniĂšre carte. Un neuf de trĂšfle ! s’écria-t-elle triomphalement, c’est de l’argent. Une, deux, trois, quatre, cinq, qui sera donnĂ© par ce Roi, un homme sĂ©rieux, Un, deux, trois, quatre, cinq…

    — Six ! levez la chemise ; sept, huit, neuf, tapez comme un bƓuf ! ajouta Mme Champagne.

    Mais tout entiÚre à sa réussite, Mme Dauriatte ne daigna point relever cette puérile interruption.

    — Cinq ! reprit-elle, un neuf de carreau, c’est des papiers, Ă  cĂŽtĂ© de ce Roi de trĂšfle, qui est un homme de loi. Ça y est ! Tu peux dormir en paix sur tes deux oreilles. Ton sort est bon.

    — Et demain, il fera jour, jeta Mme Champagne qui rafla toutes les cartes d’un tour de main ; allons coucher, car il faudra ĂȘtre prĂȘte de bonne heure ! Elle serra la main de Mme Dauriatte qui promit de la remplacer aussitĂŽt qu’on ouvrirait la boutique, et, embrassant Sophie sur les deux joues, elle lui recommanda de nettoyer son mĂ©nage, de s’habiller, de se mettre sous les armes, dĂšs le matin. Elle-mĂȘme, Ă©mue comme Ă  la veille d’une partie de fĂȘte, songea qu’elle s’ornerait de tous ses bijoux, qu’elle revĂȘtirait sa robe d’apparat, afin d’ĂȘtre Ă  la hauteur des circonstances et d’en imposer Ă  ce notaire qui ne pourrait certainement qu’ĂȘtre flattĂ© de trouver une telle compagnie disposĂ©e Ă  le recevoir.


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